Relations Hiver 2022-2023 / Aux frontières

Dans cette série de quatre textes, l’écrivaine Maya Ombasic nous présente des personnes dont le vécu permet de penser à nouveaux frais la notion de frontière. Elle va ici à la rencontre de Charles, un artiste multidisciplinaire pour qui l’altérité est plus qu’un mode de vie.

L’auteure, écrivaine, a entre autres publié le roman Dans les murs (VLB, 2021)

Difficile de naitre dans une famille aussi traditionnelle et « tricotée serrée » que la sienne. Quoi qu’on en dise, dans le Québec profond où celle-ci vivait, malgré la Révolution tranquille, c’était la loi du père. Et la loi du père dans la « belle province », s’agissant des histoires d’amour entre personnes du même sexe, particulièrement entre hommes, était implacable. Dans les années 1980, le meurtre fréquent des homosexuels était considéré comme un fait divers banal et leur réalité couverte de déni et d’anonymat. Pourtant, d’aussi loin qu’il s’en souvienne, Charles savait que son désir était tourné vers les hommes. Rien à faire, il aimait le corps masculin, malgré les préjugés et les obstacles. Aujourd’hui, quand il se souvient de cette époque obscure, il sait pertinemment que c’est « sa différence » qui a éveillé en lui, dès son plus jeune âge, un sens aigu de la justice et une farouche opposition à la discrimination. C’est sans doute en partie pourquoi son conjoint de l’époque et lui ont décidé d’adopter, en 1998, une magnifique petite Haïtienne. Inconsciemment, Charles se disait sans doute que, tant qu’à être différent, il valait mieux y aller jusqu’au bout ! Or, être parents homosexuels d’une petite fille noire, au début des années 2000, au Québec, c’était attirer tous les regards.

La frontière entre eux est effacée et, du jeu créatif et dynamique entre les deux, émane quelque chose qui rappelle le sacré.

À bien y penser, c’est précisément à ce moment-là que Charles a commencé à réfléchir sur la notion de frontière, ou plutôt de non-frontière, dans la mesure où c’est l’idée de la « transidentité » (au sens à la fois de traversée et de transgenre) qui allait désormais le préoccuper dans sa vie personnelle et professionnelle. Rien n’est coulé dans le béton, tout est en perpétuelle mutation et la vie n’est qu’un incessant flux, mais vers quoi au juste ? Vers le non-sens sans doute, parce que c’est la loi du devenir qui règne : tout change, tout passe, rien ne demeure. Ce constat fait naitre en lui une indomptable urgence de vivre, mais surtout le désir d’explorer toutes les facettes de l’art afin d’approcher le point de vue de l’absolu.

LES JEUX SACRÉS DE LA NON-COMMUNICATION

Charles Guilbert est un artiste complet qui pratique presque toutes les formes d’art : la poésie, la vidéo, l’écriture, la littérature, la critique d’art, la traduction, les arts visuels, l’enseignement, le chant… Cette vie de création, toujours en mutation, à l’image de l’existence, a fini par lui donner la conviction que ce qui compte dans la vie, c’est son côté trivial, le caractère non résolu et indépassable de la condition humaine. Mais qu’est-ce au juste que l’humain n’arrive pas à dépasser, à accepter ? Lui-même, dans la mesure où il est marqué au fer par son incapacité à communiquer avec les autres et avec lui-même, à l’image d’une espèce de pantin monologuiste qui tourne sur lui-même comme une toupie. C’est tragique et parfois drôle. Souvent triste. Surtout quand le sens se dérobe, quand tout va dans tous les sens, sans raison ni plan de match. Il n’y a pas de destin, seulement un lent enchainement de moments qui passent sans raison.

Du monde de l’enfance, il regrette les jeux, ce sentiment de sortir de soi et de participer à quelque chose de plus grand qui nous dépasse.

Pourtant, si cette « non-communication » est le noyau de sa création, peu importe la forme choisie pour l’exprimer, il y a chez cet artiste multidisciplinaire l’envie insatiable de capter le présent à partir de tous les fragments qui le constituent. Et quand il se penche vers les êtres et les choses pour mieux saisir leur essence, il leur offre une qualité de présence peu commune. Être vivant et voir tout, c’est être dans la pleine conscience chaque minute qui passe. Paradoxalement, du non-sens et de la non-communication émerge alors le constat que les choses dans notre univers sont interconnectées et intrinsèquement reliées les unes aux autres. Tout se transforme, mais dans ce changement incessant, tout est dans le tout. C’est peut-être inconsciemment ce qui pousse Charles à vouloir créer à deux. Les créateurs sont rarement portés à partager leur pulsion initiale et leur élan créatif, mais ce n’est pas son cas. Il adore le travail à deux précisément parce que, de cette expérience dynamique, émerge ce quelque chose d’étonnant qui rappelle la trinité : un certain esprit de « nous ». Du monde de l’enfance, il regrette les jeux, ce sentiment de sortir de soi et de participer à quelque chose de plus grand qui nous dépasse. Car ce ne sont pas les joueurs qui comptent, c’est le jeu qui vit en soi. Il en va de même lorsqu’il crée avec un autre artiste : la frontière entre eux est effacée et, du jeu créatif et dynamique entre les deux, émane quelque chose qui rappelle le sacré. Mais n’en va-t-il pas de même pour la vie ? Du perpétuel devenir dans lequel tout est interrelié, n’émane-t-il pas quelque chose de sensé ?

Sans titre, dessin de Charles Guilbert extrait du livre d’artiste Les bûcherons de l’impossible créé avec Dgino Cantin, Centre Sagamie, 2010.
Sans titre, dessin de Charles Guilbert, extrait du livre d’artiste Les bûcherons de l’impossible créé avec Dgino Cantin, Centre Sagamie, 2010.

Charles Guilbert possède, en plus de cette inégalable présence aux autres et aux choses, la capacité de faire émerger le sens à partir des rencontres, qu’elles soient artistiques, linguistiques ou humaines. Cette qualité de présence, ce regard sans jugement qu’il pose sur le monde se ressent dans tout ce qu’il fait, quand il crée, mais aussi lorsqu’il apprend une autre langue. Alors qu’il voulait aider sa fille qui apprenait l’espagnol à l’école internationale, il a fait rapidement sienne la langue de Cervantès. Cette langue, la plus belle qui soit pour lire et écrire la poésie, dit-il, a bouleversé toutes ses frontières : amoureuses, sensibles, intellectuelles, littéraires. Pendant plusieurs décennies, il a lu avec avidité les grands poètes de langue espagnole : saint Jean de la Croix, Sor Juana Inés de la Cruz, Federico García Lorca, Pablo Neruda, Jaime Sabines, Octavio Paz, Gabriela Mistral et bien d’autres… Puis, un jour, par-delà, mais aussi grâce à ses fréquentations littéraires, il a fait la rencontre des exilés, tous horizons confondus, pour comprendre que leur expérience de rupture et de reconstruction résonnait fortement avec la sienne. Car être homosexuel dans une famille traditionnelle et patriarcale, c’est une rupture en soi.


L’HORIZONTALITÉ DU SENS

Lors de notre récente rencontre sur sa jolie terrasse au cœur du Plateau Mont-Royal, Charles trinque en levant les yeux au ciel : « je pense que je suis jaloux de Dieu parce qu’il est partout ». Drôle d’énoncé pour qui ne jure que par l’immanence et déteste la verticalité de la transcendance. Cette idée que Dieu est dans la matière, dans les choses les plus petites et les plus insignifiantes aux yeux de qui ne sait pas regarder, cette intuition philosophique qui frôle le mysticisme a été confirmée à Charles, voire révélée, grâce à la lecture de Plotin. Si le souci de la Forme tant recherchée par Platon a créé un monde dualiste opposant le bien et le mal, l’original et la copie, l’idée et la matière, et que c’est ce qui a sans doute influencé le dualisme de notre récit judéo-chrétien, les néoplatoniciens de la lignée de Plotin, en revanche, ont fait précisément le contraire en ne jurant que par le non-dualisme. À leurs yeux, c’est le sans-forme, le tout de l’existence, sans dualité ni frontière, sans distinction claire et tranchante, qui incarne l’idée de la totalité et de la perfection. C’est dans cet esprit que Charles persiste et signe : il faut aller de la présence aux choses à la conscience de leur immanence, mais en commençant par le bas pour éventuellement monter vers le haut, vers la transcendance. Jamais le contraire. Sans quoi, on retombe dans la verticalité, dans la loi du père, dans la hiérarchisation et la supériorité des uns sur les autres.

« Qui devient homme cesse d’être le tout… qui revient au tout crée le tout », écrivait Plotin dans la Cinquième Énnéade. Ce que Charles semble ignorer, et c’est peut-être tant mieux, c’est que les parcelles du réel qu’il scrute à la loupe à travers son œuvre et ses rencontres enfantent, pour notre plus grand bien, un monde sans frontières dans lequel il nous ouvre la porte vers la totalité et l’infini. Et vers un certain sens de la vie, pour autant qu’on tourne notre regard vers le trivial. Car tout émane du bas, comme un voile sacré qui, lorsque dissipé, laisse entrevoir un horizon de sens.

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