DOSSIER : - Face aux appréhensions et discours dominants

L’hospitalité dans la tradition juive
Publié le 1 janvier 2017Par : Sharon Gubbay-Helfer
Sharon Gubbay-Helfer, historienne de l’oralité et vidéo-biographe, est fondatrice et responsable du Big Tree Life Stories. Elle est membre clé au Centre d’histoire orale et de récits numérisés de l’Université Concordia et associée de recherche à l’Institut d’études juives canadiennes. Ses recherches ainsi que ses engagements communautaires portent sur les dialogues difficiles et elle vient d’être certifiée comme formatrice par le Compassionate Listening Project.
Ce texte est une version légèrement remaniée du propos présenté par l’auteure dans le cadre du panel Les sources de l’engagement tenu dans le cadre du colloque Dieu hôte et accueil de l’autre. L’hospitalité dans les religions abrahamiques, organisé le 26 février 2016 conjointement par l’Institut de pastorale des dominicains et le Centre justice et foi. D’autres échos aux thématiques abordées dans le cadre de ce colloque feront aussi l’objet d’articles dans notre prochaine édition du Vivre ensemble.
L’auteure s’attarde ici sur le sens et la signification de l’hospitalité dans la tradition juive. Elle insiste sur l’importance de la présence et de la générosité dans le rapport à l’autre. Le commandement de l’hospitalité dans le judaïsme recèle différentes dimensions : les dimensions pratique, éthique et mystique.
J’aimerais tout d’abord remercier les responsables de l’Institut de pastorale des Dominicains et du Centre justice et foi pour cette initiative si engagée, si pertinente pour nous tous et toutes. Je les remercie également de m’avoir poussée à plonger dans les textes de ma tradition, pour y découvrir d’intéressantes et d’enrichissantes surprises. J’espère pouvoir vous faire partager au moins un peu de ce que j’ai appris dans la première partie de ma présentation. À la suite de ceci, je vais vous parler brièvement de mon propre cheminement en tant que personne juive et de la place qu’y occupent des questions très personnelles, intimes et de longue date concernant ma relation avec différentes figures de l’altérité.
Pour débuter, je voudrais dire quelques mots au sujet du docteur Victor Goldbloom, qui nous a quittés dans la nuit du 15 février 2016, et à qui je dédie ma présentation. Il fut un grand homme que j’ai eu l’honneur et le plaisir de connaitre. Petit-fils d’immigrants juifs, fils du pionnier de la pédiatrie moderne au Québec, le docteur Alton Goldbloom, Victor fut comme son père médecin-pédiatre. Il a également mené une carrière plus que distinguée comme homme politique : ministre de l’Environnement, ministre des Affaires municipales, et ministre responsable de la Régie des installations olympiques dans le gouvernement du Québec. Il a aussi été commissaire aux langues officielles du Canada. Dans son autobiographie, parue l’année dernière et intitulée Les ponts du dialogue, Victor Goldbloom raconte sa passion pour le dialogue, pour le vivre-ensemble. Sa lecture nous permet de comprendre avec quel dévouement et persistance, avec quelle foi en l’humanité de son prochain, Victor a incarné l’accueil de l’autre. Ayant bénéficié des opportunités offertes par notre société ouverte, il s’est retourné pour nous livrer avec son grand cœur et son immense enthousiasme l’exemple de comment incarner l’hospitalité.
L’accueil de l’inconnu : un geste bienveillant
Le commandement de Hachnassat orchim, qui veut dire littéralement « faire entrer l’inconnu », occupe une place centrale dans le judaïsme. Ce commandement fait partie d’un plus grand commandement invitant à imiter et à incarner les comportements du Tout-Puissant. Tout comme lui, nous sommes tenus à agir avec chesed, c’est-à-dire avec bienveillance et charité. Le rabbin tchèque du 16e siècle, Isaïe Horowitz, explique que nous sommes tous des invités dans ce monde créé par Dieu, qui subvient personnellement à tous nos besoins. Dans cette perspective, le geste consistant à faire entrer des invités chez soi représente la plus haute manière d’imiter HaShem, le Seigneur.
Le grand exemple fondateur de ces comportements d’accueil est celui d’Abraham. Le récit raconte la visite chez Abraham et Sarah de trois anges, et la manière dont le couple les reçoit. Sans connaitre la vraie identité des trois inconnus qu’il perçoit à partir de la porte de sa tente, Abraham s’empresse de s’incliner devant eux et leur prodigue une abondante courtoisie. Les rabbins du Talmud et les autres commentateurs ont beaucoup commenté cette histoire. Comme s’ils voulaient signifier qu’une des qualités clés pour lesquelles Abraham méritait sa position comme progéniteur de tout le peuple fut exactement celle-là, l’hospitalité. Pour illustrer la perfection avec laquelle Abraham accomplissait son devoir, Rachi, le grand commentateur médiéval, dit que celui-ci montait sa tente au carrefour des chemins, en soulevant les quatre rabats pour pouvoir accueillir des personnes venant de toutes les directions.
Quelques dimensions de l’hospitalité
En effet, le commandement de l’hospitalité dans le judaïsme est si riche en raison des différentes dimensions qu’il recèle : des dimensions pratique, éthique et mystique. Dans sa dimension pratique, la tradition d’hospitalité se comprend dans le contexte des tribus désertiques et nomades qui fondèrent le peuple juif . Je vous donne un répit, je vous lave les pieds, je vous donne à manger, pour que vous puissiez rester en vie et continuer à poursuivre votre chemin. Et demain, quand j’aurai soif, quand j’aurai faim, vous prendrez soin de moi. Je vous reconduis par la suite, je vous mets sur la bonne route; et comme ça vous ne risquez pas d’être attaqué, dépossédé de vos biens ou même tué pour vous être égaré dans un mauvais quartier. C’est notre survie réciproque qui est en jeu.
Mais, tel que nous l’avons vu chez Abraham, le commandement d’hospitalité revêt aussi une allure mystique. Dans un esprit d’entraide, les juifs sont censés inviter des voisins ou des étrangers pour toutes leurs fêtes, le chabbat, tout comme les grandes fêtes de Pessa’h ou la Pâque juive, de Soukkot, et de Chavouot. Mais dans chacun des cas nous observons que la dimension mystique ou divine est aussi présente. Si nous sommes censés laisser une place à notre table de chabbat pour un pauvre ou un étranger en voyage, nous attendons aussi impatiemment à chaque chabbat l’arrivée de la Chékhina, la présence divine féminine, la « fiancée chabbat ».
Pour la fête des cabanes, Soukkot, il est de coutume de convier famille, amis et voisins à partager un repas et d’étudier dans sa soukka : cette structure temporaire et fragile qui nous rappelle la fragilité de notre existence sur terre, malgré les maisons plus grandes et solides que nous habitons d’habitude. Beaucoup de juifs, suivant une coutume kabbalistique, « invitent » chaque soir dans leur soukka un hôte spirituel (les oushpizzin). À chacune des sept soirées, un invité d’honneur est attendu. Sept grandes âmes, bergers du peuple, chacun représentant une des énergies divines ou sephirot qui nourrissent et renforcent notre esprit pendant l’année à venir.
À la fête de Pessa’h, nous commençons notre récit en élevant le pain azyme, le matza, en disant : « Voici le pain de misère que nos pères ont mangé en Égypte, Quiquonque a faim, qu’il vienne et mange! Quiconque est dans le besoin, qu’il vienne fêter Pessa’h avec nous! » Ainsi, à l’approche de la fête, des communautés juives d’aujourd’hui tiennent des listes de personnes qui auront besoin d’une place à la table : qu’il s’agisse d’un étudiant ou d’une étudiante loin de sa famille, ou de quiconque se trouve dans le besoin. Tout ceci est bien pratique et compassionnel. Vers la fin de la fête, nous versons un dernier verre de vin pour une tout autre sorte d’invité, soit le prophète Elie, pour qui tout le monde se lève alors qu’on lui ouvre la porte. Comme pour souligner la présence du mystère qui réside toujours parmi nous et de manière particulièrement intense en ces moments de fête et de partage.
Je fais ici une petite parenthèse concernant les contre-traditions, puisque nous avons été conviés à en parler en une si belle invitation. Nous récitons aussi à Pessa’h la phrase suivante : « Dans toutes les générations, ils s’élèvent contre nous », phrase qui remémore les pogroms, les croisades, l’holocauste nazi et les autres cas où les Juifs furent victimes d’agressions meurtrières ou génocidaire. Ceci fait penser aux passages agressifs dans la Torah où nous de notre part perpétuons une agression contre des peuples ou des individus qui nous auraient fait injure, Amalek, Haman. Agression ou inclusion? Comment choisissons-nous entre deux récits contradictoires qui font tous les deux partie de notre tradition? Pour moi, c’est très clair : j’ouvre les yeux bien grands pour tout voir, et ensuite je tranche à partir du cœur.
Le commandement juif de l’hospitalité
Et je retourne maintenant à mon récit principal. Aussi importante ou même plus importante que les dimensions pratique et mystique : la dimension éthique… le commandement de l’hospitalité se trouvant au cœur de l’éthique juive, où il occupe une place d’honneur. Vous connaissez peut-être l’histoire du rabbin Hillel. Un non-juif vient vers Hillel demandant qu’il lui explique toute la Torah alors qu’il se balance sur un seul pied. Hillel lui répond : « Ce qui est détestable à tes yeux, ne le fais pas à autrui. C’est là toute la Torah, le reste n’est que commentaire. Maintenant, va et étudie. » Le verset qui exprime ça dans la Torah se trouve dans Lévitique 19, verset 18,
: « Aime ton prochain comme toi-même ». Comment pouvons-nous accomplir ce commandement? La tradition nous dit que l’accueil de l’étranger en est une des manières.
De plus, dans le Talmud Bava Metziah (page 59b), le rabbin Eliezer le Grand précise que l’instruction de ne pas opprimer l’étranger se trouve répétée plus souvent que pratiquement tous les autres commandements, soit 36 ou même 46 fois, selon la manière dont on compte. Il faut voir que dans cette perspective éthique, l’étranger est vu comme un individu vulnérable, tout comme la veuve et l’orphelin. L’insistance dans la Torah et dans les commentaires sur notre devoir éthique envers les marginalisés parmi nous résonne fort : le message y est clair et central. Les rabbins du Talmud distinguent aussi entre une oppression de l’étranger qui serait pécuniaire, une exploitation financière de son ignorance des coutumes en place, et un mauvais traitement verbal dans lequel on manquerait de sensibilité à sa condition.
Mais plus important que tout ceci, il y a une phrase clé qui résonne en toute personne juive croyante. Nous lisons dans Lévitique 19, verset 34 : « Si un étranger vient séjourner avec vous, dans votre pays, ne le molestez point34. Il sera pour vous comme un de vos compatriotes, l’étranger qui séjourne avec vous, et vous l’aimerez comme vous-même, car vous avez été étranger dans le pays d’Égypte, je suis l’Éternel votre Dieu. » Ou encore dans Exode 23, verset 9 : « Tu ne vexeras point l’étranger. » Vous connaissez, vous, le cœur de l’étranger, vous qui avez été étranger dans le pays d’Égypte! Je connais le cœur de l’étranger car moi-même j’ai été étranger… en d’autres mots, l’autre, c’est moi!
Je fais maintenant le pont entre la grande tradition et ma propre vie en invoquant mon père, zichrono l’vracha, mort en 1994. Né à Kolkata, en Inde, dans une famille juive orthodoxe d’origine bagdadienne, mon père avait laissé la pratique religieuse derrière lui dans le processus d’immigration, d’abord vers Londres, et ensuite vers le Canada. Néanmoins, il gardait des traces de ses racines. Parmi ces traces, les plus marquantes renvoient au plaisir qu’il prenait à recevoir des invités. J’entends toujours sa voix, l’enthousiasme avec lequel il invitait toutes sortes de personnes à venir chez nous: « Come, come! We’ll make you welcome! »
Le dialogue au crible du politique
Et maintenant je vous invite à me suivre dans un cheminement très personnel, qui va nous mener loin en apparence, mais qui va nous reconduire, à la fin, ici, au Québec et nous ramener plus directement à notre sujet. Interpelée de manière très forte par des questions de dialogue lors du référendum de 1995, je me suis jointe en ce moment-là au groupe Dialogue St-Urbain. À l’intérieur de nos réunions, qui restaient quand-même toujours courtoises, j’ai pu vivre le genre de tensions et de polarisation des identités qui peuvent déchirer une société.
Pas longtemps après, je suis retournée aux études pour me ressourcer et j’ai fait un doctorat en études juives. Par la suite, toujours attirée par des questions de dialogue, j’ai entamé un projet de recherche postdoctoral. Il s’agissait d’une histoire orale des pionniers du dialogue judéo-catholique au Québec, dont une des personnes interviewées fut le Dr Victor Golbloom. Un deuxième poste postdoctoral m’a permis de participer au grand projet mené par le Centre d’histoire orale à l’Université Concordia, Histoires de vie des Montréalais déplacés par la guerre, le génocide et autres violations des droits de la personne. Ce projet fut axé sur l’histoire orale et a étudié l’expérience et le souvenir de violences de masse et de déplacements. De 2007 à 2012, une équipe de chercheurs universitaires et communautaires a réalisé des entrevues auprès de 500 résidentes et résidents montréalais. À l’intérieur de ce projet, j’ai réalisé un petit projet pilote sur des histoires de vie de cinq Palestiniens canadiens.
Pendant toutes mes explorations, toutes ces études que j’ai faites, je me posais des questions concernant moi et l’autre. Qui est « moi »? « nous »? « l’autre »? Et où réside-t-il où réside-t-elle, cet « autre »?… à l’intérieur de moi-même? à l’extérieur? Comment nourrir des communications utiles et fertiles entre nous? En novembre dernier, j’ai pu ramasser toutes mes questions et les porter avec moi lors d’un voyage avec le Compassionate Listening Project. Cet organisme enseigne des habiletés fondamentales à la construction de la paix. La fondatrice du projet, Leah Green, et ses associés ont compris que les conversations essentielles à la transformation d’un conflit demandent comme condition préalable que les opposants puissent bien s’écouter, de part et d’autre. Il faut pouvoir écouter en profondeur, du cœur, et par la suite, pouvoir parler à partir du cœur. Ainsi nous pouvons nous entraider à accéder aux vérités profondes, aux questions et aux sources de la sagesse que nous portons tous en nous.
Une des activités importantes du projet consistait à organiser et à mener des délégations en zone de conflit, Israël et Palestine : il s’agissait de parvenir à écouter des personnes de tous les côtés, voire de perspectives différentes. Lors de ce voyage, j’avais avec moi deux questions. La première était : le dialogue est-il un concept toujours valable? Avec comme sous-question : où tous les beaux projets dialogiques menés partout dans le monde avec tant d’enthousiasme ces dernières décennies nous ont-ils montré des failles fatales? Est-ce que l’asymétrie de tout dialogue, les relations de pouvoir inégales, font que nos rêves de dialogues étaient tout simplement trop naïfs pour survivre?
Deuxième question. L’écoute compassionnelle peut-elle fonctionner? Que vais-je faire avec une approche qui me dit de parler à partir de mon cœur, d’écouter avec mon cœur?… que vais-je faire avec ça quand je me promènerai dans un paysage parsemé de cœurs brisés? Rendue sur le terrain, j’ai reçu des réponses à mes questions. J’ai rencontré des gens de tous les côtés du conflit qui, avec un courage personnel remarquable, ont choisi d’aller rencontrer l’autre, l’ennemi, et de l’accueillir pour deux raisons principales. D’abord en comprenant que ce chemin à lui seul risquait de mener vers un ailleurs meilleur, un futur vivable. Et ensuite, pour se libérer des émotions de rage, de vengeance en vue de poser des actes positifs pour se faire une vie digne. De plus, dans un environnement qui cherche à politiser les différences pour séparer les personnes, il est primordial de poursuivre des dialogues, pour que les personnes puissent se rencontrer et se connaitre.
Et pour ce qui est de l’écoute compassionnelle, l’écoute à partir du cœur, la conclusion reste très claire. Ce n’est indéniablement pas facile, surtout en situation de polarisation d’identités, mais c’est la seule façon de pénétrer les murs de méfiance, de colère et de peur qui nous séparent. En revenant de ce voyage, dans l’avion qui survolait le fleuve à l’approche de Montréal, je pensais aux Israéliens juifs et aux Palestiniens. Pourquoi était-il si difficile pour eux de comprendre qu’ils seraient tellement plus forts ensemble? Chaque peuple possède des richesses de caractère et d’histoire, pourquoi ne pas mettre tout ceci ensemble? Mais là je regarde le paysage du Québec qui se déroule en bas. Je pense aux anglophones et aux francophones et à nos difficultés à comprendre exactement ce même point. Les enjeux au Québec, ici, sont beaucoup moins féroces, mais les dynamiques sont similaires. L’accueil de l’autre n’est pas toujours facile, surtout lorsqu’on croit qu’il est dangereux, qu’il constitue une menace à notre survie ou à notre identité. Mais c’est justement là où il faut plonger dans les richesses de nos traditions religieuses, et dans nos traditions humanistes, pour l’écouter comme il faut. Car nous allons y voir les choses comme elles sont vraiment : l’autre, c’est moi. Même la personne que je pensais mon ennemi peut devenir mon partenaire dans un projet commun pour la paix.
Je termine en rappelant encore une fois le Dr Victor Goldbloom. Dans son livre Les ponts du dialogue, et dans sa vie, Victor pratiquait ce qu’il appelle « une politique de présence ». Il faut être présent à l’autre. Accueillir l’autre implique une présence. La dernière fois que je l’ai vu, Victor Goldbloom m’a dit ceci : « Tu sais, Sharon, tu peux choisir, tu peux mener ta vie dans un esprit plutôt égoïste, ou tu peux la mener dans un esprit généreux … » Et à ça, je dis, Amen.