DOSSIER : - Faire barrage aux mesures conservatrices

Immigration : Pourquoi les chrétiens ne peuvent pas se taire | Recension du livre
Publié le 2 septembre 2011Par : Gregory Baum
L’Europe est devenue une sorte de forteresse barbelée restreignant l’accès à son territoire aux migrants et aux réfugiés. Les gouvernements ne cessent de renvoyer les résidents à statuts irréguliers dans leur pays d’origine. Ce traitement ne respecte pas la dignité humaine de ces étrangers et se trouve donc en contradiction avec la Charte des droits de l’Homme. La majorité des Français se tait devant cette situation. Et ce constat vaut pour de nombreux pays. Seules les Églises chrétiennes et les groupes humanitaires dénoncent cette situation scandaleuse et appellent les citoyens à manifester leur indignation.
Les deux auteur-E-s de ce volume en titre 1, catholiques engagé-E-s, font écho au livre Indignez-vous! de Stéphane Hessel, publié en 2010, qui a eu un grand retentissement en France. Ces deux auteur-E-s, François Soulage, président de Secours catholique, la plus grande organisation caritative française, et Geneviève Médevielle, professeure de théologie pratique spécialisée en éthique sociale, veulent convaincre les chrétiens et les chrétiennes de ne pas se taire. Ils expliquent aux lecteurs que leur regard sur la situation des migrants et des étrangers est celui des bénévoles de Secours catholique travaillant avec les personnes exclues, que ces derniers connaissent et respectent. Les bénévoles savent que ces gens aspirent à des conditions de vie respectueuses de leur dignité humaine. Une perspective très différente de celle de la majorité des citoyens qui projettent sur ces personnes vulnérables des images reflétant leurs préjugés et leur peur «des autres», de celles et ceux qui sont différents.
Des pactes européens ont pourtant formulé un ensemble de règles pour assurer que tous les pays d’Europe suivent la même politique à l’égard des étrangers. Mais, dans la pratique, chaque pays adopte sa propre façon de faire. Ce livre met l’accent sur la répression en France. Bien connue, l’expulsion des Roms venus de Roumanie constitue une action en contradiction flagrante des accords de Schengen qui reconnaissent la libre circulation intra-européenne. Également bien connu, le nettoyage des camps cachés près de Calais où des migrants attendaient l’occasion favorable pour passer en Angleterre. En 2009, la France a expulsé environ 30 000 étrangers, un chiffre qui masque les drames personnels et les souffrances de corps et d’âme, tragiques conséquences de ces décisions juridiques.
Les auteur-E-s du livre se demandent pourquoi la grande majorité des Français accepte la politique du gouvernement. Dans le passé, la France était fière d’être le foyer des droits de l’homme. Après la Révolution de 1789, le gouvernement a ouvert les portes à tous les réfugiés persécutés dans leur pays à cause de leurs opinions. Mais, ces années-ci, les partis politiques de droite, en France et dans tous les pays européens, ont changé le discours public, rendant acceptables les expressions de racisme et de mépris des autres. Selon les auteurEs, c’est surtout durant les périodes de crise économique et d’identité nationale qu’une grande partie de la population regarde les étrangers avec méfiance, comme s’ils étaient des voleurs de jobs et des porteurs d’une culture inférieure menaçant l’identité traditionnelle. Aujourd’hui, 42% des Français considèrent la présence musulmane comme une menace, et seulement 22 % d’entre eux y perçoivent un facteur culturel enrichissant.
En France, l’Église catholique n’est pas la seule organisation à défendre la dignité humaine et à protester contre la politique du gouvernement à l’égard des étrangers; elle demeure cependant la plus importante. Le volume rapporte d’ailleurs les déclarations des évêques de France et l’engagement des institutions catholiques en faveur des migrants et des étrangers. Nous sommes tous des enfants de Dieu, disent les évêques, nous sommes tous frères et sœurs de la même famille humaine, nous avons tous une dignité accordée par Dieu, une dignité qui mérite le respect des institutions humaines. Aujourd’hui sur cette question du traitement des migrants et des étrangers, il existe une tension entre l’Église catholique et le gouvernement français. Puisqu’une nouvelle loi criminalise l’aide offerte aux personnes illégales, les catholiques engagés sont prêts à poser des gestes de désobéissance civile. Même le catéchisme catholique, soulignent les auteurs, reconnaît l’existence des conditions historiques qui justifient la désobéissance civile.
J’ai eu l’occasion d’étudier les déclarations des conférences épiscopales des pays européens sur les immigrants, les refugiés et les sans-papiers. Malgré le tournant conservateur de Benoît XVI et du Vatican, les évêques catholiques, en Europe et en Amériques du Nord, demeurent progressistes en ce qui touche le sort des gens de la rue. Ils s’opposent à l’opinion publique et s’adressent aux gouvernements, leur demandant une politique respectueuse de la dignité humaine de ces gens vulnérables. Je suis personnellement reconnaissant aux évêques européens, car je me souviens que, durant les années 1930 et 1940, l’Église catholique flirtait avec le fascisme dans plusieurs pays européens et appuyait la discrimination sociale de certains groupes pour protéger le régime de chrétienté.
Aujourd’hui, malgré les déclarations progressistes des évêques, la plupart des catholiques français refusent de prendre position contre la politique du gouvernement. Plusieurs partagent les opinions de la droite et cultivent une hostilité à l’égard des étrangers. Mais les catholiques engagés — une minorité — à cause de leur foi en Jésus, se solidarisent avec les faibles et les exclus. De leur côté, les catholiques conservateurs croient que l’Évangile appelle les croyants à une vie spirituelle au-delà de la sphère temporelle. Pour eux, la foi chrétienne ne justifie pas l’entrée de l’Église dans le domaine politique ni une prise de position critique du gouvernement. Ils ne voient pas que le refus de se prononcer est aussi une option politique, une option qui protège l’injustice. Ce nouveau volume montre bien que le conservatisme catholique en France n’est pas seulement l’expression d’une certaine religiosité; il est en même temps l’expression d’une préférence politique.
Les auteur-E-s veulent convaincre les catholiques français de ne pas se taire et d’appuyer les organisations catholiques qui aident les marginalisés et défendent leur cause devant le gouvernement. Secours catholique et d’autres organisations chrétiennes ont besoin de bénévoles pour visiter les migrants et les sans-papiers qui se cachent, leur apportant de la nourriture, des vêtements propres et des articles d’hygiéne. Les auteurs rapportent également les efforts des spécialistes juridiques pour montrer que les Chartes des droits signées par ces pays impliquent la légalité de tous les résidents et l’abolition du concept des sans-papier. En appui à leur analyse, ils citent les écrits d’une grande dame, la professeure Monique Chemillier-Gendreau, dont les conférences données à Montréal, il y a quelques années, ont été beaucoup appréciées.
Écrit pour influencer l’opinion publique en France, ce livre ne manque pas d’intérêt pour les lecteurs d’ici. Personnellement, j’ai beaucoup apprécié l’analyse critique de la spiritualité et de la réflexion théologique des catholiques conservateurs justifiant leur indifférence devant les injustices sociales et la marginalisation des personnes vulnérables.
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1 François Soulage et Geneviève Médevielle, Immigration: Pourquoi les chrétiens ne peuvent pas se taire Paris, Les Éditions de l’Atelier, 2011, 94 pages.
2L’auteur est théologien