DOSSIER : - Dossier | Les laissés-pour-compte de la Loi sur l’immigration

Le service jésuite aux réfugiés

Publié le 2 avril 2005
Par : John E. Costello sj

Parler du Service jésuite aux réfugiés (SJR) du Canada et de ses réalisations, c’est d’abord reconnaître l’immense travail accompli à Montréal, dans les années 1980 et 1990, par Louis-Joseph Goulet et André Lamothe, tous deux jésuites. L’âge d’or du travail réalisé par le SJR a effectivement atteint son sommet avec l’accueil au Québec de milliers de réfugiés vietnamiens et cambodgiens. L’implication du SJR se poursuit aujourd’hui, mais de façon plus discrète.

André Lamothe s’est dévoué 24 heures par jour pour les nou­veaux arrivants vietnamiens, leur apportant l’aide nécessaire à leur établissement et au dévelop­pement d’un sentiment d’apparte­nance à leur terre d’accueil. Plus que des réponses à des besoins physiques, André Lamothe a su offrir, pendant de longs mois, un accompagnement personnel et pastoral à de nombreuses familles. Ces relations tissées au fil des années l’ont amené à présider au baptême, à la première commu­nion ou au mariage de membres de plusieurs générations d’une même famille. Il s’agit d’une histoire de fidèle compagnon­nage. Louis-Joseph Goulet et André Lamothe ont véritable­ment vécu la mission fonda­mentale du SJR telle qu’exprimée par le Père Arrupe en 1981, à savoir « accompagner, servir et défendre les réfugiés ».

Un personnel peu nombreux mais très actif!

Le travail réalisé dans la partie anglophone du Canada à l’égard des réfugiés partage cette même vision de fidélité, mais elle se traduit de manières différentes. Comme au Québec, le personnel jésuite disponible à Toronto est peu nombreux. Jusqu’à tout récemment, il n’y avait que deux personnes assignées au SJR. Il s’agissait de Richard Soo sj et de moi-même. Mais Richard Soo nous a quitté il y a peu pour se consacrer à un autre projet jésuite, à Winnipeg, et mon propre enga­gement au SJR en est un parmi les autres qui m’occupent au Jesuit Center for Social Faith and Justice.

Miser sur la collaboration

Ne disposant pas d’une équipe de travail au sein même du SJR, j’ai commencé à travailler il y a déjà plusieurs années en colla­boration avec d’autres groupes voués à l’accueil ou à la défense des réfugiés. C’est véritablement l’engagement avec des cher­cheurs, des avocats et des inter­venants d’autres communautés religieuses, Églises et organi­sations non gouvernementales et laïques qui a formé ma commu­nauté de travail avec les réfugiés. Ces intervenants ont également constitué ma source principale de formation et de support. Cette décision de travailler en collabo­ration avec d’autres groupes a été la source d’un grand enrichis­sement pour moi. Sans cette précieuse collaboration, et sans celle des réfugiés eux-mêmes, il m’aurait été impossible de mener à bien tout le travail réalisé.

Pendant les dix années où j’étais directeur du Regis College, institut jésuite de théologie ratta­ché à l’Université de Toronto, j’étais engagé activement à la Maison Romero pour les réfugiés, maison qui a ouvert ses portes aux débuts des années 1990. Il s’agit d’un centre qui vient en aide aux réfugiés qui arrivent au pays sans aucun bagage. Je maintiens encore aujourd’hui des liens étroits avec cette maison. Au début, le projet a commencé avec une seule maison, mais il s’est rapidement développé pour occuper trois maisons dans un même quartier. Il en compte maintenant quatre en plus d’un centre administratif qui sert également de centre de rencontre et d’activités pour les nouveaux arrivants ou pour d’autres orga­nisations de la région de Boor-Keele, à Toronto.

La Maison Romero est catho­lique dans ses origines et dans sa spiritualité. La directrice, Mary Jo, ainsi que les six bénévoles qui y travaillent débutent leur journée par une prière. Mais ce qui distingue le plus le travail de la Maison est l’accent qui est mis sur la communauté. Nous offrons de l’hébergement et de l’accompa­gnement pendant les démarches que font les réfugiés auprès des services sociaux, mais toujours en invitant chaque réfugié et chaque famille à devenir partie prenante de la communauté.

L’importance de la communauté

Mary Jo, la directrice, ainsi que les six jeunes volontaires vivent à la maison avec les réfugiés. Ils forment, par leur présence permanente, le cœur de la communauté d’accueil pour les nouveaux arrivants. Ils sont là pour et avec les réfugiés, ils partagent leurs joies et leurs peines et les aident à se sentir plus en confiance et en sécurité. Ils leur apportent également une aide dans la préparation de leur audience devant la Commission de l’immigration et du statut de réfugié qui déterminera leur statut au Canada. Assez rapidement, les réfugiés sont à leur tour invités à accueillir des nouveaux arrivants, et souvent ils le font sans même y être invités!

En effet, quand les personnes commencent à se sentir chez-elles, ici, elles peuvent gran­dement contribuer à l’accueil de nouveaux arrivants de toutes provenances, tout en recevant en retour beaucoup d’eux. Ensemble, ils partagent leurs chants, leurs danses, leurs mets nationaux et, à travers l’apprentissage de la langue, ils partagent aussi leurs pensées et leurs sentiments, leurs peurs et leurs espoirs.

Cet accompagnement par la communauté est sans doute ce qui est le plus profond. Quand les réfugiés sont acceptés par le Canada, car ils ne le sont pas tous, nous les aidons à déménager dans leur propre appartement, à se procurer leur premier ameuble­ment et les invitons à demeurer des membres actifs de la Maison Romero en participant à nos fêtes, nos célébrations liturgiques, s’ils sont chrétiens, à nos réunions et projets futurs. La plupart sont ravis de le faire. Et tous sont d’accord : le Canada devient pour eux une vraie demeure, principalement parce que la Maison Romero a été leur chez-soi dès leur arrivée.

Je suis associé à cette maison de différentes façons. D’abord en tant que membre du Conseil d’administration, mais aussi comme un compagnon et un pasteur lors des célébrations et pour ceux qui cherchent une forme d’accompagnement spiri­tuel. Même les musulmans m’ac­ceptent dans ce rôle. J’y suis aussi associé en tant que coordinateur et responsable de la levée de fonds pour le camp de vacances fami­liales que nous réalisons chaque été au Centre jésuite Anishinabe.

Il s’agit ici d’une collaboration jésuite qui existe depuis que le père Robert Foliot, jésuite, est le supérieur du district de Mani­toulin. Pour moi, ce camp marque une mission commune de l’Église, que ce soit au service des auto­chtones ou dans mon propre service auprès des réfugiés – dont certains le sont d’ailleurs dans leur pays d’origine.

Un engagement encore plus large

Mais mon travail auprès des réfugiés s’est étendu plus large­ment. Pendant deux ans, j’étais président de l’Inter-Church Coali­tion for refugees (ICCR) où j’avais des contacts œcuméniques avec d’autres gens travaillant auprès des réfugiés en établissement, dans le milieu carcéral, dans la recherche, au niveau adminis­tratif, sur des questions légales concernant des enjeux interna­tionaux, avec le Haut Commis­sariat des Nations Unies pour les réfugiés et avec des intervenants engagés auprès des personnes ayant été victimes de torture.

Pendant ces années, j’ai pu prendre conscience de l’immense générosité et de tout le savoir dont font preuve les personnes de diverses Églises qui travaillent dans le domaine depuis de nom­breuses années. Cette coalition, dans le Canada anglais, est main­tenant intégrée à une nouvelle organisation œcuménique appe­lée Kaïros et le travail continue d’une façon plus modeste.

Au cours des dix dernières années, le Service jésuite aux réfu­giés a fait partie de la Coalition interconfessionnelle pour l’asile religieux du sud de l’Ontario, un groupe œcuménique qui s’intéresse à la situation des gens pour qui le statut de réfugié se voit refusé. Une seule fois au cours de ces dix années nous avons aidé une famille à entrer en sanctuaire après avoir épuisé toutes les alter­natives dans le but de faire changer la décision de renvoi par le gouvernement. Il s’agit là d’une démarche d’accompagnement extrê­mement exigeante pour la famille comme pour les accompagnateurs.

Faire face aux faiblesses de l’approche gouvernementale canadienne

Au cours des dernières an­nées, notre préoccupation et nos activités de défense des droits des réfugiés ont été dirigées de façon croissante vers le gouvernement canadien. En effet, le gouverne­ment canadien a progressivement resserré l’application des critères dans l’octroi du statut de réfugié alors que les décisions négatives ne peuvent toujours pas être portées en appel. De plus, notre gouvernement a accentué sa coopération avec les États-Unis, hautement préoccupé par la sécurité, et il a utilisé ce prétexte pour resserrer davantage le con­trôle sur l’entrée des demandeurs d’asile au Canada. À plusieurs égards, ces nouvelles pratiques contreviennent aux engagements du Canada contre le refoulement des personnes vers un pays où elles pourraient être victimes de torture ou de traitements cruels, inhu­mains ou dégradants.

J’ai alloué un temps consi­dérable à écrire des lettres aux ministres successifs de l’Immi­gration et de la Citoyenneté, afin de protester publiquement contre certaines décisions et de défendre le « droit de savoir » pour les réfugiés qui attendent dans l’incertitude pendant des mois, voire des années, la réponse à leur demande de statut ou de réuni­fication familiale (des personnes sont restées en attente de réponse pendant neuf ans et même plus !). Il y a deux ans, le SJR a participé à la production d’un rapport adressé au parti libéral intitulé : Canada’s Future: A Good Country or Colony of an Imperial Power ?

Plus récemment, j’ai eu l’occasion, conjointement avec une autre personne, de repré­senter la Coalition interconfession­nelle pour l’asile religieux lors d’une présentation devant le Parliamen­tary Standing Committee for Citizenship and Immigration au sujet de l’entente sur les tiers pays sûrs signée avec les États-Unis. Cette entente réduira de façon considérable le nombre de de­mandes d’asile aux frontières terrestres du pays. Deux réfugiés nous ont alors accompagnés afin de témoigner devant le comité de leur expérience et des raisons pour lesquelles, dans un premier temps, ils ont quitté la Colombie pour les États-Unis et de pourquoi, dans un deuxième temps, ils ont quitté les États-Unis pour le Canada. L’accueil du comité fut alors très bonne. La réaction la plus chaude fut sans doute celle de Madame Meili Faille du Bloc Québécois qui a démontré une bonne com­préhension de la situation dans laquelle se trouvent les réfugiés.

Et sur la scène internationale

Mon engagement sur la scène internationale avec le SJR a pris deux directions à l’intérieur de la Compagnie de Jésus : l’une est en relation avec l’Amérique latine, particulièrement avec la Colom­bie. Le SJR-Canada fait partie du comité plénier du Service jésuite latino-américain pour les réfugiés et les migrants. C’est tout récem­ment seulement que les « mi­grants » se sont vus inclus dans la mission du SJR alors que le nombre de travailleurs migrants en provenance d’Amérique latine vers l’Amérique du Nord est en nette croissance. Ils sont d’ailleurs aujourd’hui beaucoup plus nom­breux que les réfugiés.

Il s’agit d’une excellente occasion pour connaître leur situation et pour partager avec les confrères jésuites d’Amérique latine sur l’expérience canadienne car, contrairement à plusieurs pays d’Amérique latine dont des ressor­tissants doivent immigrer ou trouver refuge à l’extérieur, le Ca­nada est un pays qui en reçoit.

L’une des réalisations les plus positives dans cette collaboration entre les SJR du Canada et de la Colombie est l’entente selon la­quelle les membres les plus an­ciens du personnel viennent, tour à tour, pour un séjour de huit mois à Toronto afin d’y apprendre l’an­glais. Ce nouvel outil leur permet­tra de faire de la recherche de fonds en Europe, de communi­quer plus largement par Internet, et d’entrer en contact avec leurs partenaires des États-Unis.

Ce programme de collabora­tion qui implique pour nous de la recherche de fonds, de l’accueil de partenaires colombiens, des dé­marches administratives néces­saires à leur séjour, des suivis, de procurer de l’hébergement et de l’habillement pour la saison froide s’est avéré être une excellente façon de collaborer et de servir auprès des réfugiés. Cela a aussi été l’occasion de créer des liens d’amitié entre le SJR du Canada et celui de la Colombie. J’aimerais d’ailleurs pouvoir affirmer que mon espagnol a été grandement amélioré mais ce n’est malheureu­sement pas le cas !

Un autre aspect du travail sur la scène internationale se réalise à travers les contacts avec Genève et Rome. Il s’agit de la défense des droits des réfugiés. Le Conseil canadien pour les réfugiés, dont le SJR est membre, tente d’obtenir plus d’informations sur les pra­tiques « d’interdiction » ou d’interception, une pratique en regard de laquelle le gouver­nement canadien exige des com­pagnies aériennes le contrôle, dans les aéroports du monde, des documents des voyageurs étran­gers en partance pour le Canada. Les voyageurs trouvés en posses­sion de documents frauduleux se font alors interdire de monter à bord. Cependant, personne n’est autorisé à demander au voyageur si c’est dans le but de trouver refuge et de fuir la persécution qu’il tente de partir pour le Canada.

À notre avis, certaines de ces personnes sont des demandeurs d’asile légitimes mais, en raison de la peur ressentie et faute de ne pouvoir rencontrer un agent du gouvernement canadien, ces personnes ne déclarent pas être à la recherche de refuge. Nous tentons de travailler en collabo­ration avec le SJR-Europe afin de faire la lumière sur l’interdiction faite, en 2004, à 7400 personnes de monter à bord d’un avion en direction du Canada.

Le travail du SJR est à la fois un travail d’éducation à la mon­dialisation et au rapprochement. Je donne présentement un cours à l’institut de théologie intitulé « Grâce et mondialisation ». La littérature proposée dans le cadre de ce cours montre les liens étroits entre l’économie, le capitalisme néolibéral et les migrations résul­tant, particulièrement dans les pays du sud, du mouvement forcé de populations dû aux troubles économiques, ethniques, poli­tiques et sociaux. L’histoire et l’expérience des réfugiés que nous côtoyons chaque jour à la Maison Romero confirme les liens dont je parle dans mes cours.

Un travail porteur de grands questionnements

Un document rédigé il y a quelques années pour le Conseil mondial des Églises se terminait par la réflexion suivante : Un monde sans frontières est-il possible? En d’autres termes, on se demandait ce qui arriverait si les personnes pouvaient franchir les frontières aussi facilement que peuvent le faire les produits et les transactions monétaires.

Qu’arriverait-il si nous ne « défendions » pas nos frontières comme les NÔTRES et si les pays accueillaient tous ceux qui s’y présentaient ? Qu’arriverait-il si nous aidions régulièrement les populations avec la même géné­rosité que celle que nous avons montrée envers les victimes des tsunami? Enfin, si leur vie était plus en sécurité, si la nourriture et l’eau leur étaient plus dispo­nibles, les soins de santé et l’édu­cation plus accessibles, les gouver­nements plus justes et équitables, les réfugiés quitteraient-ils leur pays? Souhaiteraient-ils le faire?

Mon travail au sein du SJR m’a amené à pouvoir contempler plus profondément le sens de la fraternité. Et la bonté de tant de gens manifestée dans des gestes anonymes m’a confirmé avec les années que l’Esprit Saint est véritablement à l’œuvre dans le monde et que, comme l’affirme le Forum social mondial, « Un autre monde est possible! » J’entends dans ces mots résonner les paroles d’Isaïe: « Voici que je fais toutes choses nouvelles; ne le voyez-vous pas? »

Traduit de l’anglais par Stéphanie Arsenault.

Note

 1 L’auteur est directeur du Jesuit Center for Social Faith and Justice à Toronto. Il travaille également pour le Service jésuite aux réfugiés (SJR). Il a aussi travaillé à la Maison Romero pour les réfugiés ainsi qu’à l’Institut jésuite de théologie à l’université de Toronto.

 


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