DOSSIER : - Voix du Sud regards du Nord sur les migrations

Voix du Sud sur les migrations

Publié le 2 janvier 2008
Par : José Núñez

Conférence présentée dans le cadre du colloque Voix du Sud, regards du Nord sur les migrations internationales organisé par le Centre justice et foi  les 9 et 10 mai 2008 à l’Université du Québec à Montréal par José Núñez sj, directeur du Service jésuite pour les réfugiés et les migrants de la République dominicaine.

Quitter son pays pour migrer vers l’étranger n’est pas chose facile. Pourtant, des millions de personnes sont contraintes de laisser derrière elles familles et amis pour fuir des situations difficiles. Des problèmes économiques, politiques et sociaux expliquent les différentes vagues migratoires Sud-Sud ou Sud-Nord et, malgré leur peu de moyens, ces personnes migrantes tentent de faire valoir leurs droits à une vie meilleure et à la dignité.  

Les migrations ont débuté en Amérique latine avant 1492, suivi de la colonisation des Amériques. Ensuite, ce sont les vagues migratoires de la décennie 1880. Celles-ci constituent le plus grand mouvement de population intercontinental du 19ième siècle. Durant cette décennie, les États-Unis d’Amérique ont accueilli 17 millions d’immigrés dont 15 millions étaient Européens. Le Canada a accueilli 2 millions d’Européens. Vers 1880, l’Argentine et le Brésil accueillaient respectivement 3 millions et 2,8 millions de personnes, en majorité des Italiens et des Espagnols.[1] Pour l’Europe cela a signifié le départ de 40 millions d’individus sur une période de moins de 100 ans. Les pays d’accueil furent les États-Unis, l’Argentine, le Brésil, le Canada et dans une moindre mesure, le Mexique, l’Uruguay et quelques pays d’Amérique Centrale.

Actuellement, les migrations de l’Europe vers les pays d’Amérique latine sont moins importantes. La mobilité des personnes est plutôt intrarégionale, c’est-à-dire que les migrations ont lieu entre pays sud-américains. Ces déplacements interrégionaux se font de pays pauvres vers d’autres pays un peu mieux nantis. La principale destination est les États-Unis.

Au cours des 50 dernières années, les Caraïbes sont passées de pays d’immigration à celui d’émigration. Il existe une diaspora caribéenne dispersée à travers la planète. Une première vague survient après la Deuxième guerre mondiale, lorsque les économies occidentales étaient en quête de main-d’œuvre pour des emplois « non qualifiés » et « semi-qualifiés ». Puis, une seconde a lieu à la fin des années 1970 jusqu’en 1990. Cette fois, ce sont les restructurations politiques et les crises économiques et sociales dans les pays caribéens qui poussent les populations à migrer. Cette deuxième vague se caractérise par un flux migratoire d’un pays pauvre vers un autre pays moins pauvre. 

La dynamique migratoire actuelle

Les débats soulevés par les flux migratoires portent généralement sur la souveraineté et les enjeux de sécurité nationale. Malheureusement, ils abordent rarement les droits des personnes migrantes. Cet enjeu est d’autant plus négligé lorsque ces personnes proviennent de pays pauvres. Il s’agit de préjugés des pays du Nord envers les pays de Sud. Cette discrimination existe aussi entre pays du Sud — selon le niveau de développement du pays. En effet, ces vagues migratoires ne sont pas sans causer de problèmes qui sont tout aussi préoccupants pour les pays du Sud que pour les pays du Nord.

Ces flux migratoires s’expliquent par différents facteurs issus des aspirations des migrants. Parmi celles-ci, figure le rêve américain, c’est-à-dire espérer sortir de la pauvreté par l’accession à la classe moyenne. Il y a aussi le rêve de refaire une vie loin des conflits politiques ou de rejoindre un membre de leurs familles en exil. Compte aussi le désir de mettre fin à la vulnérabilité et à l’insécurité. Cependant, ce qui arrive, c’est que de plus en plus de migrants provenant des pays du Sud se retrouvent dans les mailles de l’immigration clandestine avec les insécurités et les vulnérabilités que cela implique. Ces migrants partagent souvent un même parcours. Plusieurs sont sans documents alors que d’autres ont un statut précaire. Ils sont souvent victimes d’exploitation et de violation des droits humains. Ils sont les cibles des réseaux criminels de la traite et du trafic des personnes. Ils sont discriminés et subissent du racisme, ce qui rend leur intégration difficile.

Les destinations sont diversifiées. Les migrants originaires de pays du Sud sont discriminés par les pays du Nord. Il y a une augmentation du trafic des migrants et l’instauration d’une « industrie » des migrations. Les déportations et les expulsions ne cessent d’augmenter. Les caractéristiques des personnes migrantes se transforment. De plus en plus de femmes migrent. Le profil socio-économique et leurs qualifications changent au gré des demandes du marché de l’emploi (saisonnier), de l’économie et des politiques d’immigration.

La globalisation des marchés et les mouvements de capitaux favorisent une mobilité « contrôlée » de la main-d’œuvre. Les lois d’immigration sont de plus en plus restrictives afin de favoriser la mise en disponibilité d’une main-d’œuvre bon marché. Les programmes d’immigration visent les travailleurs migrants temporaires dans la plupart des pays du Nord (Canada, États-Unis et Europe).

Plusieurs profitent de la précarité de la situation des migrants. Les restrictions en matière de politiques migratoires et les exigences du marché mondial contribuent à l’émigration illégale. On observe une « zone grise » de plus en plus importante. Ces espaces obscurs sont autant de façons de nier l’existence de ces migrants et des difficultés qui les touchent, comme celle de nier la présence de réfugiés dans certaines régions, de maintenir des migrants dans une situation de non-statut, etc.

Des enjeux pour les pays au Sud comme au Nord

Les politiques faisant la promotion de l’émigration ont donné lieu à un phénomène de trafic des personnes. Certains gouvernements de pays du Sud sont attirés par l’exportation de leur population comme stratégie pour l’importation de devises étrangères. Ces transferts monétaires et non monétaires profitent au gouvernement par les impôts perçus, mais aussi enrichissent l’économie interne. Ces montants représentent entre 30 % et 50 % du revenu total des familles qui reçoivent ces devises. Les conséquences sont importantes pour ces pays, car ce sont surtout les plus jeunes qui émigrent. Pensons aussi à l’exode des cerveaux qui saigne les pays du Sud de leurs professionnels et de leurs intellectuels. Ceux-ci reviennent souvent lorsqu’ils sont vieux, généralement pauvres, sans régime de retraite… ce qui contribue à appauvrir le pays.

L’importance d’agir ensemble

Les migrations sont au cœur de l’évolution de l’humanité. Elles ont permis, par la diversité, de stimuler l’imagination et la richesse des civilisations tout au long de l’histoire de l’humanité. Le principal moteur des migrations est la survie ou le désir d’améliorer ses conditions de vie. Ces migrations imposent le dialogue entre les différentes cultures. Elles sont souvent le moteur d’innovations économiques, politiques et culturelles. De nombreux pays ont bénéficié de l’apport de la diversité issue de l’immigration.  

Les causes actuelles de l’augmentation des migrations sont liées aux effets négatifs de la mondialisation. La primauté de la logique capitaliste et des impératifs du libre marché entraînent un redéploiement démographique et culturel des populations. Les demandes par les entreprises des pays plus riches pour une main-d’œuvre jeune et bon marché – afin de maintenir leur croissance économique – et le vieillissement de leur population sont les nouveaux impératifs des flux migratoires.

Ces mélanges de cultures suscitent des débats. Ils soulèvent des enjeux qui doivent être pris en compte, voire dénoncer, dont les nombreuses violations les droits humains. Les visions sécuritaires des pays du Nord donnent l’impression que tous les migrants des terroristes potentiels. Les « zones grises » rendent invisibles un grand nombre d’immigrants incluant des demandeurs d’asile et des migrants à statut précaire ou sans documents. Le déplacement de la population active a des conséquences sur les pays exportateurs de main-d’œuvre et crée une dépendance économique des pays du Sud envers ces flux migratoires. Déjà, dans certains pays, un tiers de la population active vit hors-frontières, ce qui génère une baisse de la natalité.

Des solutions sont possibles et elles doivent être mises en œuvre. Il faut établir des mesures d’intégration afin de combattre la ségrégation, la xénophobie, le racisme et la discrimination. Ces mesures doivent respecter la diversité issue des migrations. On doit établir des réseaux de solidarité internationale afin d’affronter les effets de la mondialisation économique. L’accès à l’éducation doit être au centre des moyens pour favoriser l’intégration. Il est urgent d’informer les gens sur leurs droits et de respecter les droits des minorités. Il importe aussi de rappeler que les différences ne sont pas un frein au développement, mais qu’elles permettent d’enrichir les sociétés et les peuples.

 


[1] Mario Santillo, La migración masiva de los siglos XIX y XX hacia América Latina, Conseil épiscopal Latinoaméricain.


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