DOSSIER : - Luttes et espoirs de la communauté haïtienne

Deux mendiants au paradis

Publié le 2 juin 2010

En hommage à Georges Anglade ainsi qu’à ceux et celles décédés lors du séisme du 12 janvier, voici un extrait du recueil Rire haïtien paru en 2006.(1)

Déjà habillés comme deux Haïtiens en hiver, deux mendiants que la fin de l’automne menaçait de chasser des trottoirs rentables de la rue Sainte-Catherine, au centre-ville de Montréal, firent pari sur celui des deux qui saurait le mieux se tirer d’affaire dans la mauvaise saison qui s’annonçait. Pour rendre les conditions équitables, et que seul leur art de la quête soit en cause, ils convinrent d’un lieu, d’un jour et d’une heure pour se mesurer en piégeage d’aumône.

Les deux Haïtiens, puisque c’étaient deux Haïtiens, parieurs comme eux seuls savent parier pour unique espérance, s’habillèrent donc de leur quasi-scaphandre le samedi suivant pour aller célébrer, en ce 1er octobre à la station Berri-UQAM, la Journée internationale de la musique dans le métro, journée de la grande tolérance policière depuis qu’en 1975, le violoniste Yehudi Menuhin eut inauguré cette célébration baroque à Montréal. Dans le monde de la manche, c’est l’ouverture officielle de la chasse aux huards, le volatile posé sur la pièce d’un dollar.

Ils se partagèrent de midi à cinq heures le même quai menant vers la station Henri-Bourassa au nord, quatre wagons chacun, sans tricherie, le neuvième wagon au centre devant leur servir d’espace-tampon, pour n’avoir pas à solliciter deux fois une même personne. Et, poussant encore plus loin les conditions d’équité du pari, ils s’entendirent pour quatre périodes d’une heure, avec changements de côté, entrecoupées de trois arrêts de vingt minutes pour une petite gorgée. Des professionnels, quoi!

On les vit, à chaque passage des rames, parcourir une moitié de la plate-forme en sollicitant les vagues successives de voyageurs de retour des magasins du centre-ville et prêtes à s’engouffrer des seize portes de chaque territoire.

Le problème, c’est que l’un ramassa trois cents dollars en quatre heures de travail, tandis que l’autre ne se fit que trois misérables dollars. Le champion s’imposait, mais l’écart démesuré intriguait. Ils avaient beau être, l’un frais déposé par la dernière écume du paradis perdu et l’autre vieux sage ayant depuis longtemps accepté le destin de l’Eldorado introuvable, que l’écart restait troublant.

Le malchanceux avait fait appel à la compassion des gens en se déclarant nouvel arrivé, exilé, réfugié politique même, sans que cette gradation ne déliât quelque bourse que ce soit. L’exercice fut si peu concluant qu’il se souvenait distinctement des quatre donateurs Une jeune mère achetant visiblement le calme de ses jumeaux en leur confiant à chacun une pièce de vingt-cinq cents à donner au monsieur noir; un guitariste échevelé et pompette que sa bonne fortune du jour avait poussé à lui lancer une pièce d’un dollar, qu’il eut d’ailleurs grand mal à attraper au vol; cette jeune fille qui venait de faire le ménage de son porte-monnaie pour se débarrasser d’une cinquantaine de pièce cuivrée d’un cent; et finalement ce couple mixte visiblement au bord de la scène de ménage. La femme l’utilisa outrageusement dans le conflit du jour avec un malheureux dollar ostensiblement donné pour faire éclater son Haïtien de chum. Autant dire qu’il était encore chanceux d’avoir récolté trois dollars, toute dignité bue.

Le gagnant avait la victoire sereine et agaçante d’une tête de série indélogeable. Il se fit donc prier avant de confier qu’il avait passé l’après-midi à répéter rapidement aux gens qu’il s’en retournait dé-fi-ni-ti-ve-ment chez lui, en appuyant sur l’adverbe, et qu’il devait pour ce faire compléter le prix de son ticket aller-simple, sans-retour-possible, insistait-il.

Moins d’une douzaine de mots, bien rythmés, dont quatre en gras. 

Notes

1 Rire haïtien : les lodyans de Georges Anglade / Haitian laughter : a mosaic of ninety miniatures in French and English, Educa Vision, Coconut Creek, FL, 2006. Selon Georges Anglade : La lodyans doit être classée parmi les créations collectives haïtiennes les plus significatives que sont le Vodou, le créole, la commercialisation par madansara, etc. (Avant-propos, Blancs de mémoire).


Share via
Send this to a friend