
Qui a peur de DiAngelo ? Pour un antiracisme inconfortable
Recension de Robin DiAngelo, Fragilité blanche : ce racisme que les Blancs ne voient pas. Paris : Les Arènes, 2020.
Publié le 31 mai 2021 Par : Eve Martin Jalbert
Eve Martin Jalbert, enseigne la littérature au Cégep Marie-Victorin et collabore au secteur Vivre ensemble du Centre justice et foi.
Imaginons la scène.
Au cours d’une soirée donnée par un couple d’universitaires (blanc.hes), un.e invité.e (blanc.hes) s’avance vers un.e de ses hôtes : « Sauf votre respect, je vous signale que ce que vous venez de dire est raciste. »
Si je puise dans mon répertoire personnel, les suites qu’il est possible de donner à cette réplique se situent quelque part entre les deux scénarios suivants.
Scénario 1, très court :
— Oups ! (pause) Je me sens mal de penser que j’ai fait une remarque raciste, mais je refuse d’avoir une réaction défensive. C’est important pour moi de ne plus relayer de tels propos. Je veux jouer un autre rôle dans le système dans lequel nous vivons. Merci de me l’avoir dit.
— Je vous en prie. Je vous autorise aussi à me le signaler si jamais je fais la même chose.
Scénario 2, à la manière d’Edward Albee, l’auteur de Qui a peur de Virginia Woolf ? :
— Tu entends ça, chéri.e ? On me traite de raciste !
— Mais parfaitement, chéri.e ! C’est bien ce que j’ai toujours pensé.
— Comment !? Toi aussi tu me juges donc !
— Je vous assure que là n’est pas du tout la question…
— Mon intention était de relever un comportement méprisable, indépendamment de la couleur de peau. Je ne suis pas plus raciste que vous tou.tes ici réuni.es.
— Sauf votre respect, la question est de savoir si cette remarque reconduit ou pas les stéréotypes racistes, pas de…
— Moi aussi je désapprouve les discriminations. Et je travaille dans un milieu mixte. Ne me faites pas jouer le mauvais rôle dans votre pièce. Vous, les bonnes personnes, moi, le.a méchant.e qui fait un petit commentaire et puis ça y est ! À la trappe ! »
Etc.
Ces scénarios me rappellent aussi bien des conversations saines que des moments pénibles, des points de rupture, des tensions que la référence à l’univers du dramaturge américain permet de se représenter sur un mode paroxystique. Ils me rappellent aussi mon propre inconfort quand la première personne à qui on a déjà fait la remarque initiale, c’était moi.
Changer le scénario
Robin DiAngelo a observé de nombreuses interactions comme celles-ci à l’occasion des ateliers de formation antiraciste qu’elle a animés pendant vingt ans dans divers établissements aux États-Unis. Son ouvrage porte plus spécifiquement sur le répertoire des comportements défensifs des personnes blanches découlant de l’inconfort provoqué par une conversation sur le racisme. Stratégie d’évitement de prise de risque, colère à l’égard du déclencheur, expression de déni, détournement de l’attention, prise de contrôle de la conversation, argumentations interminables, recherche d’absolution, inversion de la responsabilité, mutisme, fermeture, larmes et autres formes d’opposition pouvant aller jusqu’à l’intimidation et au harcèlement : autant de morceaux d’un même phénomène que DiAngelo appelle la fragilité blanche. Conjuguant connaissances théoriques et examen de situations concrètes, l’ouvrage est résolument tourné vers un objectif précis : comprendre les ressorts de cette fragilité afin de se départir de ses réactions défensives (scénario 2) au profit d’une collaboration constructive à un antiracisme approfondi (scénario 1).
Pourquoi est-il donc si difficile pour les blanc.hes de parler de racisme ? Tel est le sous-titre original de l’ouvrage, la question qui préside à l’investigation de la sociologue. La réponse en une phrase : parce que des forces sociales remarquablement robustes, liées à la condition blanche, les empêchent de s’impliquer de manière positive dans une discussion qui ne fait pas l’impasse sur leur responsabilité.
Une telle idée est insupportable à la conscience de nombreux.ses blanc.hes, de droite comme de gauche. Il semble souvent difficile d’admettre qu’on est impliqué.es dans le racisme quand on ne reconnait pas qu’on est socialisé.es de façon à se percevoir comme des personnes uniques et objectives, en dehors du groupe et du cadre racial ; quand on ne reconnait pas que, sans se réduire à cela, on est quand même le produit d’une socialisation raciale et qu’on participe au problème dans la mesure où, d’une part, on est investi.es dans un système inégalitaire qui apporte des bénéfices et des avantages immérités et, d’autre part, qu’on est traversé.es par des préjugés susceptibles de soutenir les inégalités raciales.
Comme personne blanche, je ne suis pas à l’abri de tels schèmes de pensée qui témoignent du degré profond d’enracinement du racisme. Les blanc.hes sont nombreux.ses à se percevoir comme des sujets pouvant accéder à l’universalité de la pensée et de l’expérience, pouvant échapper aux systèmes de domination qui se maintiennent par la force d’évidences sensibles. Et voilà que, par un effet boomerang, une nouvelle image d’iels-mêmes vient les réinsérer dans un contexte socioculturel qui les dépasse : celui du conditionnement racial, d’un mode de problématisation des relations raciales dont iels ont une connaissance souvent limitée. Le cadre idéologique de la blanchité, écrit DiAngelo, ne nous a pas seulement poussé.e « à nous sentir supérieur.es tout en le niant ». Il nous fait aussi penser « qu’il est possible d’être libre de tout préjugé », que « notre appartenance à des groupes, qu’il s’agisse de couleur ou de genre, ne joue aucun rôle dans les opportunités qui se présentent à nous » et donc que « l’échec n’est pas la conséquence de structures sociales mais qu’il est imputable à la personnalité de l’individu ».
L’antiracisme véritable est au prix de cette reconnaissance, soutient DiAngelo. Au prix de la dissonance cognitive et de l’inconfort qu’elle peut momentanément susciter chez les blanc.hes. On ne peut véritablement agir contre le racisme sans reconnaître que la couleur de la peau (et plusieurs autres marqueurs identitaires, pourrait-on ajouter) est « une caractéristique susceptible d’avoir un impact sur notre vie et nos perceptions ». Nier que nous avons des privilèges, des biais et des préjugés « garantit que nous n’allons ni les examiner, ni les changer ». Cela ne signifie pas que nous ne sommes que des produits de notre groupe social. Les blanc.hes peuvent sortir du conditionnement de la blanchité et se départir de ces mécanismes par lesquels iels s’exemptent de toute responsabilité et bloquent la possibilité de réfléchir plus avant, protégeant finalement le statu quo racial. Tout en sachant que « le poids absolu de la responsabilité revient à ceux qui contrôlent les institutions », nous pouvons agir à toute échelle de façon à interrompre le racisme partout où il se reproduit. Le scénario n’est pas coulé dans le béton de l’histoire.
George, Martha, Rémy et compagnie
L’ouvrage s’inscrit dans la lignée des efforts visant à « aplanir les obstacles que des groupes spécifiques doivent affronter dans leur lutte pour l’égalité ». Il prolonge plusieurs travaux récents du domaine des théories critiques de la race, dont ceux de David Wellman, de Peggy McIntosh et de Zeus Leonardo (sur les privilèges blancs), de Cheryl Harris et de Ruth Frankenberg (sur la blanchité), de Leslie Picca et de Joe Feagin (sur la solidarité blanche et le racisme à deux visages), d’Eduardo Bonilla-Silva (sur le racisme aveugle et le racisme sans racistes). À leur instar, DiAngelo envisage le racisme non pas comme une affaire individuelle, mais comme un système d’avantages/désavantages socio-économiques fonctionnant 24h sur 24, 7 jours sur 7, et opérant aussi bien niveau des attitudes et des comportements qu’au niveau des politiques, des pratiques instituées et des procédures institutionnelles qui produisent des effets discriminatoires et fortifient les préjugés. « Le racisme est une norme, pas une aberration » ; il est la règle (de l’inégalité raciale), pas l’exception. DiAngelo poursuit également les propositions de Charles W. Mills sur la « suprématie blanche », une notion à entendre non pas comme une idéologie, mais comme une structure sociale spécifique, un système de domination européenne mondial pouvant exister avec ou sans l’idéologie suprémaciste. Ce système, qui ne dit jamais son nom, affirme Mills, est fondé sur un « contrat racial », « un accord tacite, parfois explicite, […] visant à affirmer, promouvoir et maintenir l’idéal de suprématie blanche par rapport à tous les autres peuples du monde »[1].
L’apport de DiAngelo vient de passer au crible de l’antiracisme ces obstacles spécifiques que sont les mécanismes de résistance qu’il est courant de rencontrer, au fil des interactions sociales qui ont tôt ou tard lieu, quand on cherche activement, à quelque niveau que ce soit, à abolir un système d’oppression et les privilèges qui en découlent. Ces mécanismes qui empêchent de questionner les avantages raciaux dont on bénéficie apparaissent comme d’autres composantes, d’autres codes de la socialisation blanche. En ce sens, l’ouvrage déplace les projecteurs vers d’autres personnages impliqués dans la suprématie blanche. Des personnages autres que les personnes racisées et les suprémacistes. Non pas pour nier l’agentivité des premières, ni pour exempter les second.es, bel et bien présent.es sur scène. Mais bien pour comprendre le rôle que d’autres personnages jouent plus ou moins consciemment dans la pièce et le rôle qu’iels peuvent choisir d’y jouer désormais en assumant que le racisme les concerne. Ces autres personnages diffèrent de l’archétype répandu du raciste revendiquant son appartenance à une « identité blanche » glorifiée — un personnage qui trop souvent permet de faire l’impasse sur notre propre racisme. De ces personnages, j’ai esquissé en ouverture une version plus spécifique parmi plusieurs autres possibles : hautement scolarisé.es, bien intentionné.es, se décrivant comme tolérant.es et ouvert.es, éventuellement progressistes, critiques des hégémonies sociales, culturelles et politiques. Nous pourrions les retrouver chez George et Martha dans la pièce d’Edward Albee, mais aussi chez Rémy et Louise dans Le déclin de l’empire américain, ou chez Yvette et Lucille dans L’impromptu d’Outremont.
Au cours de la pièce, ces personnages ont recours aux répliques et aux schèmes idéologiques types de la fragilité blanche : la prétention à la neutralité raciale (je traite tout le monde de la même façon, etc.) ; la revendication d’innocence sur la base de relations interraciales dans la famille ou le réseau social (j’ai des ami.es, un.e conjoint.e racisé.e, etc.) ou en raison d’une acception limitée du racisme comme attitude consciente et délibérée (j’ai été élevé.e hors du racisme, etc.) ; l’insistance sur les bonnes intentions pour euphémiser les effets ; la mise en concurrence des discriminations ou des épreuves (moi aussi j’en vis, etc.) ; l’inversion de la direction des rapports de pouvoir (c’est vous qui êtes raciste, etc.).
La métaphore théâtrale que je propose ici deviendrait problématique si elle faisait oublier que ce qu’il s’agit de déconstruire, ce ne sont pas des types ni des identités sociales — encore moins des « identités coupables », comme le veut l’automatisme défensif qui moralise l’enjeu des privilèges socioéconomiques. Il s’agit bien d’une collection de comportements nocifs dont nous sommes en mesure de nous détacher. La fragilité blanche est donc moins un type qu’un habit, moins un rôle qu’un ensemble de répliques et de gestes réactifs qui, quand le confort racial est rompu, poussent les personnes à se crisper, à se débattre comme si on cherchait à assassiner leur personnalité, écrit DiAngelo. Si vous consacrez « toute votre énergie à le nier [votre racisme] et à accuser le messager plutôt que d’essayer de comprendre le caractère blessant de ce que vous avez dit », écrit DiAngelo, c’est sans doute que « votre fragilité blanche » est en train de « répondre à votre place. »
L’impromptu québécois
Le travail de DiAngelo est orienté vers la transformation sociale. Au fil des chapitres, l’ouvrage se pose sur le terrain de l’action concrète, devenant peu à peu une véritable boite à outils pour quiconque souhaite arrêter la contribution de la fragilité blanche au statu quo racial. Je pense tout particulièrement aux chapitres portant sur les déclencheurs raciaux (ch. 7), sur les affirmations et les fonctions de la fragilité blanche (ch. 9), sur ses commandements implicites (ch. 10), sur les larmes des femmes blanches (ch. 11) et sur les pistes d’actions (ch. 12). Quelques-unes de ces pistes en vrac :
- Reconnaître nos angles morts, nos biais et notre racisme ;
- Rester en mode écoute ;
- Renoncer à garder l’attention sur les intentions plutôt que sur les impacts des comportements ;
- Rester focalisé.es sur le problème du racisme, non pas sur l’identité ou la moralité des personnes ;
- Accroître sa tolérance à l’inconfort racial, car l’inconfort, plus ou moins incontournable, peut bel et bien s’avérer un passage obligé vers une justice transformatrice à laquelle participer véritablement.
« L’antiracisme authentique est rarement confortable ».
Retour sur scène. On y joue au grand jour une pièce que nous connaissons bien : un premier ministre et son équipe refusent de reconnaître l’existence du racisme systémique puisque cela « pourrait heurter la sensibilité des Québécois.es » (blanc.hes) et nuire au climat social (comprendre : nous ne toucherons ni au confort racial des Blanc.hes ni au statu quo racial). Pour la même raison, ils refusent de reconnaître l’existence de l’islamophobie. Comme plusieurs journalistes (blanc.hes), professeur.es (blanc.hes) et éditorialistes (blanc.hes), ils sont prêts à apporter une attention empreinte d’empathie aux professeur.es et chargé.es de cours (blanc.hes) qui ont vécu du stress en raison de la demande d’étudiant.es (non blanc.hes) de renoncer à employer des mots racistes dans leur cours. Le personnage principal, qui est loin d’être seul, a consacré son énergie à pondre un texte pour dire « ça va trop loin » et qu’il faut contrer le vent de « censure » « venu des États-Unis », apporté ici par une « minorité de radicaux » (non blancs). Pendant qu’avec toute son équipe et les gens qui le supportent, il continue de nier les impacts racistes d’une de ses lois (loi 21) qu’en entrevue à la télévision, il avait présentée comme un « carré de sable » « raisonnable » concédé aux racistes qui en voudraient plus[2].
Pas besoin d’aller chercher bien loin dans le Broadway d’il y a 60 ans : pas plus ici que là-bas, la fragilité blanche n’a pas arrêté ses représentations.
[1] Considérée l’adhésion de DiAngelo à ces analyses, je vois mal comment on pourrait qualifier son approche de « libérale », encore moins de « néolibérale », sauf si on fait de la lutte anticapitaliste la seule lutte non libérale ou non néolibérale. https://ricochet.media/fr/3381/fragilite-blanche-et-pale-analyse
[2] https://www.tvanouvelles.ca/2019/02/03/la-laicite-pour-eviter-les-derapages-plaide-legault (2:20-3:19)
