Relations août 2007

Oser l'espérance

Jean-Claude Ravet

Corps dévoyés

L’exposition polémique de Von Hagens, Le monde du corps 2, nous permet de percevoir une vague de fond qui déferle sur notre culture et ébranle de fond en comble ses fondements humanistes.

Sous prétexte d’éducation – quel esprit mesquin pourrait s’y opposer – l’anatomiste « artiste » expose des cadavres écorchés, dévoilant leurs muscles, leurs organes. Une mère avec, dans son ventre, un fœtus presque à terme est couchée dans une position suggérant le plaisir. Une femme, dont l’ossature du dos a été repliée en forme d’ailes déployées laissant voir ses organes, est appelée l’ange. Pourtant, nous sommes en face de véritables dépouilles humaines. Là réside le malaise : la frivolité avec laquelle Von Hagens manipule les corps et les expose comme des statues de chair plastifiée, sans égard pour ce qu’ils ont été. Notre regard interfère avec notre mémoire. Pour voir, nous devons oublier. Faire abstraction. Banaliser. Chosifier. Il nous faut nous habituer à faire du corps humain une chose comme une autre. C’est peut-être la condition de travail exceptionnelle des pathologistes et des embaumeurs, mais faut-il en faire la norme? Voilà, pourtant, ce à quoi contribue cette esthétisation des corps morts.

Cette exposition est bien dans l’air du temps caractérisé par la course fantasmagorique de la technique qui n’hésite pas à enjamber sans état d’âme des cadavres. La mondialisation financière ne laisse-t-elle pas en rade une multitude dans la quasi-indifférence – comme si cela allait de soi? La déshumanisation qu’engendre l’emprise grandissante d’une logique mercantile sur tout rapport humain n’est-elle pas perçue de plus en plus comme une manière triviale de vivre? N’en est-il pas ainsi de nos vies livrées à la consommation frénétique de biens dont on nous vend le rêve?

Et quoi de plus utile dans un monde marchandisé que la domestication de la mort? Elle nourrit le prêt-à-jeter, même dans le domaine de l’humain, matière première par excellence dans la grande chaîne de la production : corps malléable, manipulable à souhait. L’altérité n’y aura plus sa place, ni la conscience et la recherche du sens qui relient les choses et les êtres dans une totalité accueillante et ouverte qu’est le monde.

Et si la peau n’était pas « ce sac de voyage de notre existence », selon la citation de Robert Musil, auteur de L’homme sans qualité, affichée au sortir de l’exposition? Et si la peau participait de la vérité de l’être humain : son caractère essentiellement sensible et pluriel? Avec elle, ne sommes-nous pas dans l’apparaître, et là toujours pour un autre que soi, ou pour soi comme un autre – et donc dans le symbolique, si mis à mal?

« Tout ce qui peut être montré doit être montré », voilà le leitmotiv de l’anatomiste allemand. Il fait parfaitement écho à la règle d’or de la technoscience : « Tout ce qu’il est possible de faire doit être fait ». Sommation à la transparence. Le moindre recoin obscur doit être pourchassé par les feux de la technique, arraché de l’ombre comme si cet état était en quelque manière un masque nuisible, un obstacle à notre émancipation. Le dévoilement à tous égards devient la norme. Dans cette optique, nous ne pouvons comprendre qu’il y ait une vérité humaine irréductible à l’ostracisme du savoir technique. Celle-ci s’aborde à tâtons, à travers l’impression, l’insinuation, le sentir, l’incertitude. Elle est indissociable de son mode de présence symbolique au monde – son apparence.

Dans cet éloge du corps de Von Hagens, c’est plutôt la technique de « plastination », dont il est l’inventeur, qui reçoit tous les honneurs, comme si la vie que rappelle la beauté du corps humain devait se courber devant la toute puissance technique qui en aura pris possession. Ce sont les noces du corps et de la machine – le corps artificiel – qui y sont célébrées.

Méfions-nous de ces petites percées anodines dans l’imaginaire. Car elles le vident de sa substance précieuse sans que nous y prenions garde. Nous troquons pour un progrès technique un rapport fragile au monde. Échange inégal, dont nous sortons perdants. C’est ainsi que s’érige peu à peu une société où la vie se monnaie, où les mécaniciens du vivant font leurs choux gras de sa fragmentation en pièces détachées, où le fantasme du post-humain se donne un vernis de normalité. Nous pourrions nous retrouver décharnés et heureux de l’être – pantins sereins incapables de voir les fils qui les maintiennent debout et les agitent.

L’été, et les vacances qui l’accompagnent – cet arrêt des machines et des gestes routiniers, salutaire pour le corps que l’on dévêt de ses uniformes coutumiers – est certainement le temps propice à sentir qu’au-delà du travail, du rôle et des fonctions, au-delà de l’injonction de consommer et de produire, repose en nous une faculté singulière qu’il nous faut plus que jamais cultiver : l’étonnement. Il est ce regard amoureux, tout en écoute,  posé sur les choses, les êtres, la vie, qui nous entourent, comme une dimension inaliénable de notre existence. Sa fréquentation est la condition d’une autre faculté, laissée en friche elle aussi, et pourtant essentielle pour la suite du monde : l’indignation!

Oser l'espérance

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