Relations Printemps 2021

Yara El-Ghadban

Sarha

L’auteure est écrivaine, anthropologue et musicienne

 

Pour les Palestiniens, la dépossession s’insinue partout, jusque dans les promenades champêtres et la cueillette du thym sauvage. Mais la résistance peut prendre des formes inattendues. Comme une visite dans un arboretum.

 

Il fait chaud. Une chaleur belle de montagne. Le soleil pique la peau. Juste au moment où la sueur s’apprête à percoler, une brise soyeuse caresse le corps laissant une sensation de fraîcheur. Parfois, il suffit de quelques minutes à l’ombre d’un acacia et ça y est. C’est le climat de la Cisjordanie et des villes juchées sur ses hauteurs. Ramallah, Jérusalem, Bethléem… Un climat de bons vivants et de longues promenades – qu’on appelle sarha – parmi les collines. Sarha, nous dit l’écrivain Raja Shehadeh[1], signifie à la fois « errer » et « se laisser emporter par le plaisir de la marche, sans but ou direction ». Le mot renvoie aussi à l’acte de laisser les animaux paître librement. Par ailleurs, sarhan se dit d’une personne qui rêvasse.

Située à la rencontre des trois continents, l’Europe, l’Asie et l’Afrique, la Palestine rassemble sur une toute petite superficie des paysages et des écosystèmes d’une grande diversité. En une journée de marche, on peut traverser les forêts méditerranéennes et leur flore atlantique, puis la végétation irano-touranienne de l’est de la Cisjordanie ; se retrouver ensuite parmi les plantes et les fleurs de la steppe centrasiatique dans le désert et sur les pentes de la vallée du Jourdain, pour aboutir à la mer Morte et sa flore soudanaise et nord-africaine. Cette biodiversité, nous dit Thomas Fernley-Pearson[2], agriculteur et fondateur du projet Bustan Qaraaqa en Palestine, a fourni une grande variété de ressources à mes ancêtres… et le goût de faire de longues sarha.

Je vais en Palestine depuis 1999, munie de mon passeport canadien, bien sûr. Je n’irais pas loin avec mon document de réfugiée palestinienne du Liban. Mariée à un Palestinien israélien, je navigue à travers les absurdités du système colonial depuis deux décennies. Je traverse les innombrables frontières et checkpoints comme on traverse un miroir brisé en mille fragments. Faire des sarha est devenu quasiment impossible aujourd’hui. Ces flâneries finissent au bout d’un mur gardé par un soldat israélien, ou pire, face à un colon. Toute une génération a grandi ne connaissant que les files d’attente humiliantes aux checkpoints. Il faut savoir où l’on va, à quelle heure, à travers quelle barrière, avec quel matricule et quels papiers. Et même là, c’est un pari.

Aujourd’hui, je décide malgré tout de me rendre à Mashjar Juthour, un arboretum situé dans la zone C des Territoires occupés aux alentours de Ramallah. Autrement dit, sur des terres qui peuvent à tout moment être confisquées par les Israéliens sous un prétexte ou un autre.

En faisant la marche vers cette réserve naturelle, je sens tout à coup l’odeur du zaatar (thym), une herbe indigène essentielle à la cuisine palestinienne. Instinctivement, je me mets à en cueillir, en pensant aux mana’ish (galettes au thym) de ma belle-mère.

– Tu sais que si les soldats te voient, on risque de se faire arrêter toutes les deux ? Il est interdit de cueillir le zaatar, fait remarquer ma belle-sœur qui m’accompagne.
– Tu blagues.
– Non. Ariel Sharon, quand il était ministre de l’Agriculture, a désigné le zaatar « plante protégée ». Pour avoir du zaatar, il faut maintenant l’acheter[3].

La logique de la dépossession s’infiltre ainsi dans les gestes les plus simples de la vie quotidienne. C’est une logique aussi mesquine que paranoïaque. Quand on est colon, tout ce qui ressemble à l’indigénéité fait peur. Il faut briser le moindre reflexe qui rappelle un attachement ou un lien intemporel avec le lieu et l’histoire. Cueillir du zaatar ou simplement errer, faire de longues sarha, comme on le fait depuis des millénaires, deviennent soudain des actes criminels.

Comme tout bon système de dépossession, celui d’Israël à l’égard de la Palestine puise sa légitimité dans les discours du jour, s’enveloppe de l’aura de la bienveillance et du progressisme. Et rien n’est plus bienveillant ces jours-ci que le discours écologique.

La sagesse du chêne
Arrivées au Mashjar Juthour, ma belle-sœur et moi sommes accueillies par Saleh, son cofondateur. Quand, en 2013, il a décidé de transformer cette ancienne oliveraie en une réserve naturelle pour protéger les arbres indigènes de la Palestine, on l’a pris pour un fou. Pour beaucoup de paysans qui n’ont pas accès à leurs terres et n’arrivent plus à vivre de leurs récoltes, l’idée de consacrer ces terrains précieux à des arbres qui ne produisent pas de fruits est un sacrilège. Saleh a eu du mal à convaincre sa communauté et encore plus l’Autorité palestinienne. Pire, on l’a accusé de faire le jeu des Israéliens, qui ont systématiquement confisqué de vastes pans de terres dans les Territoires occupés sous prétexte d’en faire des réserves naturelles[4]. L’environnement sert de bon alibi à la colonisation en ces temps de crise climatique.

Pour irriguer la réserve, Saleh et son équipe de bénévoles se fient à la sagesse des arbres et à des pratiques ancestrales de conservation de la pluie saisonnière et de l’humidité du sol, comme les sentiers et les terrasses traditionnelles aménagées sur les flancs de la colline. Ils ont creusé un puits qu’ils sont obligés de dissimuler, puisque Israël contrôle l’accès aux aquifères et l’interdit aux Palestiniens, même sur leur propre terre.

À première vue, l’endroit n’a rien de très impressionnant. Puis, comme s’il sentait notre scepticisme, Saleh nous indique un chêne.

– Vous voyez ce ballout (« chêne » en arabe) ? Beaucoup d’agriculteurs l’arrachent pour faire de la place à leurs arbres fruitiers. Mais sans cet humble ballout, le sol ne pourrait pas soutenir leur bel oranger…

Les arbres non fruitiers sont par nature des êtres discrets. Vivaces, ils survivent en s’adaptant à leur environnement. Ainsi, ils font tout pour préserver le sol dans lequel ils s’enracinent : leurs racines retiennent l’eau et la diffusent partout. Leurs feuilles poussiéreuses filtrent la pluie. Leurs branches contrôlent le mouvement du vent, ralentissant la déshydratation et l’érosion. Bons survivants, ils résistent mieux aux espèces envahissantes et aux catastrophes naturelles. Ces arbres se nourrissent modérément, partageant les nutriments avec d’autres espèces pour qu’elles aussi s’épanouissent.

– Au fond, le ballout est un peu comme nous, les Palestiniens…, s’exclame spontanément ma belle-sœur. Faits pour cette terre, nous vivons pour cette terre.
– Et les arbres fruitiers ? demandé-je, moi qui aime tant les agrumes et les figues.
– Les cultures de fruits, de légumes et de céréales requièrent beaucoup d’entretien, répond Saleh. Ces espèces survivent difficilement sans intervention. Elles ont donc évolué pour exploiter les ressources et répandre leurs graines et leur pollen le plus rapidement possible. Pour qu’elles survivent, elles doivent être opportunistes et égoïstes.
– Es-tu en train de me dire que les orangers et les figuiers sont des colons ?

On se met à rire.

– Non, bien sûr que non. Mais pour qu’ils vivent, il leur faut des voisins bienveillants comme les chênes, rappelle Saleh. Les paysans d’autrefois greffaient les bourgeons d’arbres fruitiers dans le tronc d’arbres comme les chênes afin de leur donner accès à l’eau des profondeurs que seules les racines bien vieillies des arbres non fruitiers pouvaient atteindre. Mais la colonisation nous a détachés de notre histoire, de notre relation à la terre. On a oublié ces pratiques et la sagesse des chênes ; on a même oublié les noms arabes des arbres… Comment expliquer aux paysans qui n’ont de source de revenu que les fruitiers qu’il faudrait laisser de la place pour les chênes sur leur terre, alors que les Israéliens l’exproprient mètre après mètre ?

Saleh soupire.

On avance, le pas plus certain, plus enthousiaste, prenant une pause çà et là pour admirer une petite fleur sauvage ou une herbe que je ne reconnais pas. Voici le fenouil sauvage, et voici la mauve. Yara ! Tu vois les fleurs de lin roses ? Qu’elles sont belles ! Regarde-moi ça : la sauge de Jérusalem. Attention ! Le mouron rouge est toxique ! Ah, vous êtes chanceuses, la saison des anémones n’est pas encore terminée. Et cette plante bizarre, c’est l’arum de Palestine.

Soudain, ma cueillette clandestine de zaatar me semble si primaire, une goutte dans un océan de savoir enfoui loin, trop loin au fond de moi… Que sais-je vraiment de ma terre et de ma culture ancestrale ?

Saleh ne se décourage pas. Depuis 2013, son équipe multiplie les initiatives et les activités avec la communauté. Des groupes d’enfants et d’adolescents font désormais des excursions à l’arboretum.

Après deux bonnes heures de promenade, d’écoute et de partage, ma belle-sœur et moi sommes rentrées à la maison. Ni l’arrêt prolongé au checkpoint, ni la confiscation de la voiture, ni les questions agressives ciblant la Palestinienne canadienne qui, déclare le soldat, risque sa vie en entrant dans les Territoires palestiniens, rien de tout ça n’a altéré ce sentiment étrange qui nous comblait.

Ce doit être cette émotion-là que ressentaient nos grands-parents et arrières grands-parents en revenant d’une longue sarha ou d’une journée de travail dans les champs.

 

[1] R. Shehadeh, Naguère en Palestine, Paris, Éditions Galaade, 2010.
[2] T. Fernly-Pearson, « Agroforestry for Palestine. Good trees for a better future », Bustam Qaraa’qa [en ligne]. Voir aussi : <juthour.org>
[3] Pour en savoir plus sur la criminalisation du zaatar et d’autres herbes, voir <adalah.org/en/content/view/9794>.
[4] Voir « Israel creates seven “nature reserves” in occupied West Bank », Aljazeera [en ligne], 15 janvier 2020.

Palestine : le colonialisme israélien mis à nu

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