Relations Printemps 2021

Michel Sabbah

Les responsabilités de l’Église catholique face au peuple palestinien

L’auteur est patriarche latin émérite de Jérusalem

Le conflit israélo-palestinien dure depuis plus de 100 ans. Au-delà d’un affrontement entre deux peuples, il s’agit de personnes humaines qui tuent et qui sont tuées. De jeunes qui grandissent dans la haine de l’autre. De la dignité humaine violée au nom de la loi du plus fort et, pour certains théologiens, au nom de la parole de Dieu.

L’État d’Israël soutient que le peuple juif, après 2000 ans d’errance, a le droit de « retourner sur sa terre ». Le peuple palestinien se trouve sur cette même terre qui porte depuis plus de 2000 ans le nom de Palestine. Son seul tort est précisément d’exister et de se trouver sur sa terre, voulue par Israël. Or, l’État hébreu impose aujourd’hui son autorité sur toute la Palestine, et les Palestiniens se demandent : de quel droit Israël peut-il exiger d’un autre peuple qu’il quitte sa terre pour lui faire place, sous peine de vivre sous un régime d’occupation militaire ou en tant que citoyens de seconde zone ? Seule la loi du plus fort peut expliquer cela.

La communauté internationale s’est aussi posée la question et après d’âpres débats, elle a appuyé le principe de partition de la terre entre ces deux peuples. Elle a même entériné cette décision à l’ONU, dès 1947, mais elle n’a jamais eu le courage de l’appliquer. Certains théologiens occidentaux, dont des catholiques, se sont aussi mis de la partie. En adoptant une théologie de la Terre promise, donnée par Dieu au peuple juif, ils ont soutenu le plus fort. D’où le questionnement des Palestiniennes et des Palestiniens chrétiens : sommes-nous victimes de notre histoire du salut, c’est-à-dire du récit chrétien de la rédemption divine dont la promesse d’une terre à Moïse constitue un épisode important ? Sommes-nous condamnés sans appel à abandonner notre terre à un autre peuple ? Cette question n’a pas eu de réponse encore.

Or, les théologiennes et les théologiens ont le devoir de répondre. Leur théologie ne devrait pas contredire les commandements de Dieu, notamment celui de ne pas tuer, de ne pas prendre la terre des autres, ni non plus celui qui commande l’amour du prochain, qu’il soit Palestinien ou Israélien. Ils sont une voix de l’Église catholique. Celle-ci a un devoir de parler et de se détourner des théologiens qui ne se posent pas la question de l’injustice commise à l’égard d’un peuple qu’on veut chasser de sa terre au nom d’une interprétation de la parole de Dieu. L’Église a le devoir d’interpréter cette même parole selon la nature de Dieu, qui est amour, qui n’est pas un Dieu de guerre, ni un Dieu des forts contre les faibles. Elle doit dire que la parole de Dieu est une parole de vie pour tous les peuples, y compris les peuples juif et palestinien. Plus encore, elle doit prendre la parole pour dire l’amour de Dieu et l’amour de l’Église pour toutes et tous, et donc pour les deux parties. Elle doit revendiquer la justice et la fin de l’oppression du plus faible par le plus fort. À ce jour, la parole de l’Église catholique, tant à l’échelle locale, nationale qu’internationale, n’a pas été suffisante pour fournir une position unifiée ralliant les catholiques du monde et contribuer à mettre fin au conflit.

En somme, l’Église a un devoir de défendre la dignité de la personne humaine, que ce soit celle de la personne israélienne qui opprime, afin qu’elle guérisse de son oppression, ou celle de la personne palestinienne, opprimée, afin qu’elle récupère sa dignité et sa liberté. De même que les deux peuples ne peuvent désormais être séparés sur la même terre, ils ne peuvent être séparés dans la réflexion, dans la théologie de l’Église, dans sa prière et son action.

Le Saint-Siège, de son côté, a toujours demandé les mêmes droits pour les deux peuples, et pour Jérusalem un statut particulier qui convienne à la nature même de cette ville en tant que ville sainte pour les trois religions monothéistes. Or, aujourd’hui, par une récente décision du gouvernement Trump, Jérusalem est désormais reconnue comme capitale d’Israël et le peuple palestinien devrait se résoudre à vivre en peuple soumis, selon un plan intitulé « De la paix à la prospérité », mais qui laisse de côté la liberté, ce qui n’est pas une solution. On ne peut demander à un peuple de vivre soumis. Tous les peuples sont égaux dans leur dignité humaine et leur droit à la liberté et à la souveraineté.

L’Église catholique et la vaste majorité des membres de la communauté internationale ont refusé ce plan voulu par Donald Trump et ont repris leur position traditionnelle en faveur de la solution à deux États, un pour chaque peuple. Mais aucun État n’a le courage de la faire appliquer. Et le Saint-Siège n’a pas plus de pouvoir que les États. Or, cette terre est sainte et terre de vie pour les deux peuples qui l’habitent. Le rôle de l’Église, et des théologiens, consiste à la convertir d’une terre de guerre en une terre de paix et de justice pour tous ses habitants et ses habitantes. La communauté internationale a la même responsabilité : il est grand temps de l’assumer.

Palestine : le colonialisme israélien mis à nu

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