Relations septembre-octobre 2015
Les fausses promesses de la technoscience
L’auteur, professeur à HEC Montréal, a codirigé l’ouvrage Creuser jusqu’où ? avec David Murray, à paraître aux éditions Écosociété en octobre 2015
La domination de la technique sur nos existences crée une spirale d’effets dangereux pour notre planète comme pour notre humanité. Pour en sortir, nous devons reconquérir notre capacité de décider des finalités de la vie collective.
L’alliance entre la science et la technique, qui forme ce que l’on appelle désormais la technoscience, a conféré aux êtres humains une puissance inouïe, tant sur le plan collectif que sur le plan individuel. Mais l’exercice de cette puissance a un prix, exorbitant. Il repose en effet sur des techniques qui non seulement s’avèrent destructrices sur le plan écologique, mais réduisent en outre considérablement notre liberté. Bien loin de constituer de simples moyens au service de nos fins, ces techniques, en effet, tendent à nous asservir. Notre humanité est en somme doublement menacée par les efforts que nous avons déployés pour nous rendre maîtres de la nature ou pour l’« arraisonner », selon l’expression de Heidegger.
Si le potentiel de destruction de nos techniques n’est plus à démontrer, au moins depuis l’explosion des bombes atomiques lancées sur Hiroshima et Nagasaki en août 1945, il reste que nous avons encore trop souvent tendance à penser qu’aucune technique n’est mauvaise en elle-même. « Tout dépend de l’usage que l’on en fait », entend-on généralement. Cette conviction, associée à celle, pourtant contradictoire, qui s’exprime dans la sentence « On n’arrête pas le progrès ! », offre à la technoscience un formidable laissez-passer. Elle permet de comprendre au moins en partie pourquoi nos activités dans ce domaine ne semblent obéir qu’à un seul principe, une seule loi : « Tout ce qui est techniquement faisable doit être réalisé. »
Bien sûr, le « progrès » technique obéit également dans notre monde à une autre loi, celle de la valeur. Il ne suffit pas toujours qu’une innovation soit réalisable pour être réalisée. Il faut aussi généralement qu’elle soit rentable, qu’elle contribue à la valorisation du capital. On ne peut penser le machinisme, forme dominante de la technique dans notre civilisation, indépendamment du capitalisme. Il reste que la technoscience possède une dynamique qui lui est propre, caractérisée par un effort constant et exclusif pour augmenter notre efficacité et notre puissance. C’est sur cette dynamique qu’il s’agit d’insister ici, pour en souligner les effets paradoxaux, car cette quête de puissance est en train de nous réduire à l’impuissance.
La domination des machines
Comme le soulignent Louis Marion et Arnaud Theurillat-Cloutier : « Acheter une voiture, ce n’est pas acheter un moyen de déplacement technologique neutre, c’est acheter une civilisation. Avec la bagnole vient toute une armada : la route, le parking, les bétonneuses, les diverses pollutions, la défiguration du paysage et les catastrophes industrielles comme celle de Lac-Mégantic. Sans compter les morts et les accidentés de la route. » (Le Devoir, 15 juillet 2013). À ces conséquences lourdes sur le plan collectif s’ajoutent le temps passé individuellement à gagner l’argent nécessaire pour utiliser cette machine et le temps perdu dans les embouteillages. Bref, vue sous cet angle, l’auto n’a rien de cet instrument de liberté que les publicitaires continuent de nous faire miroiter. Et ce qui vaut pour cette machine vaut pour quantité d’autres qui tendent, au bout du compte, à réduire notre autonomie bien plus que notre labeur.
Pourquoi alors ne pas s’en débarrasser ? Mais parce qu’un tel projet est devenu pratiquement impossible. On peut choisir aujourd’hui la marque de sa voiture, sa couleur et sa puissance (c’est la liberté libérale !), mais faire le choix de vivre sans voiture n’est guère envisageable et s’avère en tout cas très coûteux. Même l’habitant des centres urbains qui peut se payer le luxe de ne pas en posséder une en dépend étroitement. De la même façon, le téléphone mobile, en particulier dans sa version dite « intelligente », est en train de s’imposer comme une autre machine incontournable. Bientôt, qui n’en possèdera pas sera condamné à vivre dans les marges de la société.
En outre, les machines requièrent sans cesse d’autres machines. Le philosophe Günther Anders l’explique ainsi dans Nous, fils d’Eichmann (Rivages Poche, 2003) : « Comme [leur] raison d’être réside dans la performance, et même dans la performance maximale, elles ont besoin, toutes autant qu’elles sont, d’environnements qui garantissent ce maximum. Et ce dont elles ont besoin elles le conquièrent. Toute machine est expansionniste […]. » Ceci implique la formation progressive d’une « mégamachine » dont le bon fonctionnement suppose, entre autres choses, que les humains se comportent eux-mêmes de plus en plus comme des machines. D’où les efforts considérables que nous déployons pour augmenter sans cesse nos performances. De la gestion de nos émotions à la manipulation génétique, en passant par la consommation de psychotropes et la pratique du conditionnement physique, s’exprime un même souci d’amélioration qui s’accorde à merveille avec les exigences de ce que le philosophe et sociologue Jacques Ellul a appelé le « système technicien ». L’important n’est plus d’exercer notre capacité de réflexion, comme le voulait l’idéal des Lumières, mais de développer de bons réflexes pour être à la hauteur de nos machines.
Vers la liquidation de l’humain ?
Notre civilisation, désormais planétaire, court vers son effondrement. Un nombre croissant de chercheurs l’affirment[1]. Ce risque commence donc à être pris au sérieux. Le problème est que nos « responsables » et leurs experts l’envisagent essentiellement comme un problème technique. Pour empêcher le désastre de se produire, on parie avant tout sur la technoscience, donc sur une augmentation de notre puissance d’agir, sur un surcroît de maîtrise de la nature. Mais la dégradation de notre habitat terrestre n’est-elle pas déjà l’effet d’un excès de puissance de notre part ? Dès lors, cette fuite en avant caractéristique du phénomène technicien ne risque-t-elle pas d’accélérer notre autodestruction ?
Au mieux, les solutions technoscientifiques qui seront mises en œuvre déplaceront les limites, notamment biophysiques, qui s’imposent à nous. Elles ne les annuleront pas. Elles produiront aussi d’autres effets négatifs, souvent de plus grande ampleur, qui nécessiteront, pour y faire face, d’autres « progrès » techniques. Les projets de géo-ingénierie[2] visant le contrôle du climat terrestre incarnent on ne peut mieux actuellement cette dynamique quasi autonome, qui ne cesse de faire croître la « mégamachine » et de renforcer la domination de la technique sur nos existences. Dans ces conditions, même si la technoscience nous offre un répit dans la catastrophe écologique en cours, jusqu’à quand nos vies pourront-elles être considérées comme authentiquement humaines, c’est-à-dire bien distinctes du mode de fonctionnement des machines ? Il est urgent de s’en inquiéter.
Comment ensuite sortir de ce cercle vicieux ? Se situer sur le seul terrain de l’éthique est insuffisant. On trouvera toujours des justifications morales aux innovations dont les effets sont pourtant les plus à craindre. Le clonage cellulaire, par exemple, présente un potentiel thérapeutique indéniable. La difficulté tient aussi au fait que la puissance extraordinaire de nos techniques dépasse nos facultés : nous sommes pour l’essentiel incapables de nous représenter, de sentir et d’imaginer les effets réels de cette puissance. C’est ainsi qu’en plus de ses conséquences imprévisibles, le dérèglement climatique demeure pour nous un phénomène essentiellement abstrait. Nous ne parvenons pas vraiment à croire ce que nous savons à son sujet. Enfin, l’extrême division du travail sur laquelle repose le « système technicien » éloigne nos actes de leurs conséquences ultimes et semble diluer les responsabilités – « Divisée par mille, la saleté est propre ! », ironisait Anders.
Il faut avant tout « détechniciser l’avenir », comme le réclame le philosophe Dominique Janicaud dans La puissance du rationnel (Gallimard, 1985). C’est possible. Le « système technicien » n’est pas totalement clos et la technique ne constitue ni un destin, ni une fatalité. La civilisation thermo-industrielle et ses machines nous imposent certes leur logique totalitaire. « Mais aucune loi naturelle ne nous oblige à rester sur ce chemin si l’on accepte cette éventualité : la civilisation du feu n’est qu’un moment du monde humain[3]. » L’épuisement des carburants fossiles pourrait précipiter un changement de trajectoire. Toutefois, il reste suffisamment de pétrole et de charbon à brûler pour rendre invivable la surface terrestre à une grande partie de l’espèce humaine. Il vaut donc mieux sans attendre s’engager sur le terrain du politique pour conserver une chance d’éviter le pire. Nous devons pouvoir débattre et décider des finalités de notre vie collective, en commençant par reconnaître que, pour l’heure, ces finalités nous échappent, entre autres parce que nous sommes devenus les moyens de nos outils.


