Relations septembre-octobre 2015
Le capitalisme révolutionnaire
L’auteur, philosophe, enseigne à l’Université Paris VIII
Le capitalisme se propage en bouleversant les sociétés et en détruisant la nature. La résistance exige des mesures pour conserver les conditions du vivant.
Le seul régime véritablement révolutionnaire au pouvoir est le capitalisme. Cette thèse contre-intuitive a été formulée par le jeune Marx (il n’avait pas encore 30 ans) dans un ouvrage majeur, Le Manifeste du Parti communiste (1848). Dès les premières pages, Marx est clair : « La bourgeoisie a joué dans l’histoire un rôle éminemment révolutionnaire. […] La bourgeoisie ne peut exister sans révolutionner en permanence les instruments de la production, donc les conditions de la production, donc l’ensemble des rapports sociaux. » Il est plus que temps de prendre toute la mesure de ce constat à l’heure où la mondialisation capitaliste fait des ravages. Il permet en effet de lire le projet capitaliste comme un programme de conquête du monde. Aux deux sens que l’on peut donner à cette expression, à savoir une maîtrise du monde physique, celui de la nature dont il faut se rendre maître pour l’instrumentaliser ; et une diffusion totale dans le monde humain, au-delà même des nations et des civilisations. Ces deux formes sont évidemment liées : c’est en comprenant toujours mieux les lois du monde physique, en vue d’une exploitation sans limite de toutes ses ressources potentielles, que l’on pénètrera davantage le monde humain – symbolique, culturel, social, politique – appelé à être transformé par des produits toujours nouveaux.
On voit d’où Marx tient son idée. À l’évidence, elle est parfaitement cohérente avec la refondation de la raison occidentale entreprise deux siècles plus tôt par René Descartes. Ayant vécu dans les Provinces-Unies des Pays-Bas, lieu de développement du premier capitalisme, Descartes a su en effet, mieux que quiconque, exprimer l’esprit conquérant de son temps : « Au lieu de cette philosophie spéculative qu’on enseigne dans les écoles, on en peut trouver une pratique, par laquelle, connaissant la force et les actions du feu, de l’eau, de l’air, des astres, des cieux, et de tous les autres corps qui nous environnent […], nous les pourrions employer en même façon à tous les usages auxquels ils sont propres, et ainsi nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature. Ce qui n’est pas seulement à désirer pour l’invention d’une infinité d’artifices, qui feraient qu’on jouirait sans aucune peine des fruits de la terre et de toutes les commodités qui s’y trouvent, mais principalement aussi pour la conservation de la santé, laquelle est sans doute le premier bien et le fondement de tous les autres biens de cette vie, car même l’esprit dépend fort du tempérament et de la disposition des organes du corps. »
Tout est dit dans ce court extrait de la partie conclusive du Discours de la méthode (1637). Premièrement, il faut passer d’une philosophie spéculative à une philosophie pratique permettant d’agir sur le monde, ce qui implique la fin de la « théorie » au sens grec de theorein (qui signifie littéralement « contempler ») au seul profit d’une pratique instrumentale. Deuxièmement, cela permettra la création d’une infinité d’artifices permettant à chacun de jouir sans peine. Troisièmement, cela apportera la grande santé et le développement de l’esprit.
La démesure occidentale
C’est le capitalisme qui se chargera de l’application de ce programme de conquête et de maîtrise de la nature. Il partira de l’Occident pour s’appliquer dans des aires de plus en plus larges du monde. Nul doute que Descartes a vu juste : partout où il a été appliqué et partout où il est encore aujourd’hui appliqué, les moyens d’action sur le monde sont passés du mode incantatoire au mode opératoire ; des objets les plus divers sont apparus apportant certaines satisfactions nouvelles ; la santé et l’esprit se sont globalement développés. Mais Descartes a simplement oublié de mentionner le prix à payer pour ces « bienfaits ». Il est exorbitant. L’arraisonnement du monde (Gestell pour parler comme Heidegger[1]) implique sa destruction. L’arraisonnement signifie que les technosciences mettent la nature en demeure de se montrer comme un complexe calculable et prévisible de forces à expérimenter en vue de son exploitation optimale. Il manque donc un point quatre à l’exposé cartésien. Un point que Descartes, peut-être, ne pouvait pas voir ou prévoir, mais qui apparaît aujourd’hui comme une conséquence inéluctable de ce programme, et qui exige d’en reconsidérer radicalement la pertinence.
On se rend de plus en plus compte aujourd’hui que la toute-puissance et l’illimitation des prétentions humaines ne peuvent que rencontrer un obstacle. Car, depuis toujours, l’hubris, la démesure – en l’occurrence la volonté, clairement affichée par Descartes, de maîtriser et de posséder la nature – suscite la némésis, le châtiment. En effet, on paie toujours très cher le fait de se heurter à plus fort que soi. Car le fait est que nous n’englobons pas la nature, nous sommes englobés par elle. Il est donc à craindre que la rationalité occidentale et son cœur cartésien contiennent une dimension délirante dont il serait temps, avant qu’il ne soit trop tard, de prendre la mesure ou plutôt la démesure[2].
Cette dimension délirante apparaît parfaitement dès lors que l’on compare la raison grecque antique et la raison occidentale moderne. La philosophie grecque consistait fondamentalement en une mise à l’écart de la démesure – ce que les Grecs appelaient hubris ou pleonexia (le désir, selon le grand helléniste Jean-Pierre Vernant, d’avoir plus que les autres, plus que sa part, toute la part). Les Grecs n’hésitaient pas à voir en cette démesure et ce désir le signe le plus sûr de la folie (aphrosunè). Or, c’est précisément cette démesure, cette maîtrise totale de la nature en vue de son exploitation, que la raison occidentale moderne, avec Descartes, revendiquera.
Et, de fait, la Terre, exploitée à outrance par des activités humaines de plus en plus puissantes et aveugles, réagit comme un corps global atteint dans ses équilibres fondamentaux et ne cesse d’émettre d’inquiétants symptômes de souffrance dont voici une liste évidemment non exhaustive : réduction de la diversité des espèces ; gigantesques élevages industriels ; épuisement des ressources naturelles ; pollutions monstres, durables et même irréversibles (chimique, pétrolière, nucléaire…) ; inexorable réchauffement climatique dû aux gaz à effet de serre, etc. Quant aux conséquences sur le monde humain, elles sont tragiques : développement d’un égoïsme aveugle et étroit, ringardisation de tout penchant altruiste…
Résister en préservant
La conclusion est imparable : il faut en finir avec cette destruction méthodique du monde. Pourquoi ? Pour le préserver. Comment ? Évidemment pas pour restaurer quelque Ancien régime (ce qui est de toute façon impossible), mais pour s’opposer aux destructions multiples opérées par le capitalisme dans les domaines de l’environnement, de la culture, de la civilité, de l’urbanité. On pourrait le dire autrement : il faut bannir tout comportement conservateur et, en même temps, il faut prendre des mesures conservatoires[3], au sens où il faut conserver autant que faire se peut ce qui est en train d’être détruit par le déchaînement productiviste : aussi bien la nature que la (ou les) culture(s) humaine(s).
Au train où se multiplient les destructions faites au nom du « progrès », il nous apparaît souhaitable de créer ces « conservatoires ». Où, au juste ? Partout où la géographie (écologique, physique, humaine) et les fragiles équilibres du vivant sont menacés. Ce n’est donc pas d’un passéisme dont on doit se réclamer – conserver pour conserver –, mais d’une volonté de préserver de manière dynamique les conditions du vivant. Il s’agit de faire en sorte que l’aventure humaine puisse continuer : ce qui est préservé ne doit l’être que pour être transmis et donc utilisé durablement (si c’est la nature) ou critiqué et développé (si c’est la culture) par ceux qui viennent pour qu’ils apportent leur lot de nouveautés inouïes et inédites. Un peu à la manière de cette « conservation » dont parle Hannah Arendt dans sa célèbre analyse La crise de l’éducation et qui est pour elle « l’essence même de l’éducation » : « C’est justement, pour préserver ce qui est neuf et révolutionnaire dans chaque enfant que l’éducation doit être conservatrice ; elle doit protéger cette nouveauté et l’introduire comme un ferment nouveau dans un monde déjà vieux qui, si révolutionnaire que puissent être ses actes, est, du point de vue de la génération suivante, suranné et proche de la ruine » (dans La Crise de la culture, Gallimard, 1972, p. 241).
Aujourd’hui, puisque les destructions s’étendent, il faut généraliser cette analyse à tous les lieux où elles surviennent en raison de la révolutionnite chronique qui caractérise l’univers du divin Marché.


