Relations Mars-avril 2015

Christian Nadeau

Le populisme est incompatible avec le pluralisme démocratique

L’auteur est professeur au Département de philosophie de l’Université de Montréal
 
 
Il est de bon ton aujourd’hui de défendre le populisme sous prétexte de vouloir contrer l’élitisme au sein de nos sociétés. La démocratie, toutefois, n’en est pas mieux servie pour autant. En quoi le populisme représente-t-il un obstacle à la démocratie? Pour répondre à cette question, il convient de s’attarder à trois éléments qui semblent essentiels à la définition du populisme.
 
Trois éléments de définition
Un premier élément se trouve de toute évidence dans la notion de peuple, mais d’un peuple qui fait bloc et auquel tous doivent s’identifier en s’oubliant eux-mêmes. Qu’il s’agisse d’ailleurs de groupe et pas seulement de peuple, la logique de l’unité absolue sera la même. Pour le populisme, puisque l’union fait la force, alors il est normal de forcer l’union.
 
Ce qui nous conduit au deuxième élément, soit le refus du désaccord. Plus le peuple est fort, moins il tolère la différence en son sein. Il n’y a dès lors plus de place pour la dissidence ou l’opposition, sinon contre une entité jugée extérieure au groupe. Et dans ce cas particulier, l’unité se présente comme un impératif absolu. La cohésion sociale devant l’adversaire s’impose de manière artificielle par l’alternative entre « ou bien vous êtes avec nous, ou bien vous êtes contre nous ». Et si vous êtes contre nous, alors vous êtes avec « eux », les « autres », dont la différence est jugée en soi comme une marque d’hostilité à notre égard.
 
Enfin, le refus du désaccord écarte l’éventualité même de médiations au sein du peuple. Par médiations, il faut entendre, par exemple, le dialogue social, les négociations ou encore les interactions de solidarité. De manière paradoxale, le refus des médiations est tout à fait conforme à la volonté de faire bloc à toux prix. Nul besoin de traits d’union entre les individus lorsque ceux-ci se fondent en une seule totalité homogène.
 
En résumé, le populisme implique l’idée d’une telle unité du peuple ou du groupe qu’il effacerait l’individualité de ses membres. Cela n’empêche pas certains partis politiques de se définir de manière populiste, précisément parce qu’ils prétendent agir en adéquation parfaite avec le peuple considéré dans son ensemble. Qu’il soit l’expression du peuple, d’un groupe ou d’un parti, le populisme est incompatible avec le pluralisme démocratique, car il s’oppose à ses conditions de possibilité.
 
Contre la démocratie
L’unité du peuple voulue par le populisme peut certes permettre la contestation d’une autorité ou de tout adversaire, dans la mesure où ils sont jugés extérieurs au peuple ou au groupe, ou n’agissant pas dans son intérêt. Le populisme représenterait alors un facteur important des luttes populaires, de gauche comme de droite. Or, cette unité peut aussi bien servir de vecteur ou de courroie de transmission des diktats du pouvoir, et ce, sans même l’aide de celui-ci. C’est la raison pour laquelle l’unité du peuple revendiquée par les populistes ne possède aucune légitimité en elle-même.
 
Le populisme pervertit la démocratie, car il singe son principe égalitariste pour en fausser le sens. Il peut très bien décrire un phénomène où le peuple lui-même est vu en bloc, sans différences fondamentales entre ses composantes, parce que toutes sont également assujetties au pouvoir d’un chef. L’égalité au sein du peuple ne conduit pas à une défense du principe moral de l’égalité. Elle n’est qu’un outil nécessaire à la soumission du groupe dans son ensemble. Ce comportement de soumission s’explique précisément par l’absence – imaginaire ou non – de médiation, d’une part au sein du peuple et, d’autre part, entre le peuple et son chef. La totalité du peuple se soumet au pouvoir sans différenciation et ainsi personne n’a même le droit d’y voir une contrainte, puisque chaque volonté s’identifie à celle du chef.
 
Par ailleurs, sous prétexte de s’attaquer à un certain élitisme, on fera valoir les manifestations de l’opinion publique, où l’unanimité fait force de loi et tient lieu de volonté générale. Dans un tel état de fait, le conformisme nécessaire au concert des voix rend le consentement caduc. Tout accepter va de soi, car il n’est plus question ni de demander notre avis, ni de l’exprimer, un point de vue divergent ou critique étant vu au mieux comme une aberration, au pire comme une trahison.

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