Relations Hiver 2022-2023 / Culture
Le monde pourrait être autre

À l’est des rêves. Réponses even aux crises systémiques
Nastassja Martin
Paris, Les Empêcheurs de penser en rond, 2022, 250 p.
Cet essai commence dans les neiges d’Alaska par la question d’un Gwich’in : « C’est comment, de l’autre côté du détroit de Béring ? » L’anthropologue Nastassja Martin mettra plusieurs années à y répondre. Elle se rendra en Russie, dans la péninsule du Kamtchatka, où elle sera petit à petit acceptée par les membres d’une famille even – des descendants de ce peuple nomade éleveurs de rennes – qui a décidé de retourner vivre en forêt. Cette famille doit retisser un mode de vie ancestral bouleversé par des décennies de sédentarisation sous le régime soviétique, ainsi que par la mondialisation et par la folklorisation de leurs traditions pour le tourisme. La force de ces Even est d’avoir cru à la forêt en tant qu’entité complète et complexe quand tout autour d’eux s’effondrait. Il n’y a plus de chamans : ils apprennent à rêver par eux-mêmes pour entrer en relation avec les âmes autour. Ils n’ont plus de troupeaux de rennes, désormais aux mains d’entreprises privées : ils vivent de chasse, de pêche, de quelque « braconnage » sur leurs terres… cédées par le gouvernement.
D’année en année, de saison en saison, Nastassja Martin partage les joies, l’attente interminable, la chasse, le rêve, les rires, les rencontres, le deuil et les difficultés de la vie avec Daria, Ivan, Julia et les autres membres de cette famille établie à Tvaïan. Son livre est divisé par thèmes, abordant les cosmologies, l’économie et les éléments de la nature. Si l’historiographie sur chaque sujet est bien détaillée, ce sont à mon avis les récits et les moments quotidiens qui toucheront le plus les lecteurs et lectrices. Dans un style littéraire, l’auteure restitue les rencontres et les dialogues à partir des notes qu’elle a prises et traduites et qui nous permettent à nous aussi de traverser le détroit de Béring, de remonter la rivière Icha et d’écouter la voix de certains Even.
L’auteure ne s’efface toutefois jamais totalement du récit. Comme chercheuse, elle s’y place au contraire au centre, posant parfois des questions maladroites ou affichant des jugements de valeur, mais elle s’y situe aussi simplement en tant que femme nouant des liens d’amitié avec la famille even. Elle ne cesse d’ailleurs jamais de se questionner, au fil des pages, sur sa propre posture d’universitaire. Pourquoi consigner les cosmologies even dans un livre ? Non pas pour conserver dans une forme stable, muséale, les traditions autochtones, mais parce qu’« il faut entendre les rencontres interspécifiques, les mythes, les rêves et les adresses aux éléments comme autant de façons de dire que le monde pourrait être autre » (p. 278).
Outre l’histoire de cette rencontre, le livre touche par sa description des conséquences du global’noïe poteplenie (le réchauffement climatique) et de la mondialisation sur ce territoire et ses habitants. Il y est question d’une immense mine de nickel – si nécessaire aux batteries électriques entre autres –, et de la crainte d’une catastrophe sur le point de polluer irrémédiablement Icha, la « Terre-Mère », au péril des êtres vivants qui dépendent d’elle. On y apprend que la succession des froids et des redoux, certaines années, affame les populations de rennes et peut les décimer. Ou encore que les zibelines, prisées pour leur fourrure, se font plus rares dans la forêt, ce qui rend difficile la vente des peaux, un commerce qui permet pourtant aux Even d’obtenir des denrées ou des revenus. Le livre nous permet donc d’appréhender, au fil des pages, de manière discrète ou plus pressante, l’impact quotidien et réel de notre mode de vie consumériste et productiviste sur un territoire dont on n’entend jamais parler.
Ces mots ne pourraient mieux résumer l’expérience, traduite par l’anthropologue, de modes de relations au monde en constante métamorphose : « À l’est, il y avait les rêves politiques effondrés, les rêves culturels déchus, les rêves théoriques disloqués. À l’est, il y a le soleil qui se lève et les yeux qui s’ouvrent sur un autre monde ; il y a l’éveil. À l’est, il y a tous les mots qu’on cherche encore pour le dire (p. 278) ».



