Relations Mars-avril 2015

Gabriel Mendoza Zárate

Une blessure qui mobilise

L’auteur, jésuite et sociologue, collabore au Centro de derechos humanos Miguel Agustín Juárez à Mexico

L’enlèvement et l’assassinat présumé de 43 étudiants, en septembre dernier, secouent encore le Mexique et mobilisent sa population.

La nuit du 26 septembre 2014, des policiers et des criminels ont assassiné trois étudiants et en ont enlevé 43 autres à Iguala, dans l’État de Guerrero au Mexique. Ils provenaient tous de l’École normale rurale d’Ayotzinapa. Très vite, la nouvelle souleva une vive indignation dans la population mexicaine. Deux jours plus tard, des étudiants de l’école rurale et des enseignants de la Coordination régionale des travailleurs de l’éducation de Guerrero sortirent dans la rue pour appeler les organisations sociales et de défense des droits humains à se joindre à eux pour faire pression sur le gouvernement afin que justice soit faite et que les 43 disparus soient rendus vivants à leur famille. En même temps, commença pour leurs parents la pénible tâche de faire le tour des hôpitaux, des prisons et des garnisons militaires, à leur recherche.
 
Le 2 octobre 2014, à l’occasion du 46e anniversaire du massacre de Tlatelolco, en 1968, les parents des étudiants disparus et leurs collègues de classe convoquèrent la population à de grandes manifestations nationales qui ont eu lieu le 8 octobre dans une soixantaine de villes à travers le pays. À partir de cette date, les manifestations ont été de plus en plus nombreuses, la foule scandant toujours le même slogan : « Vous les avez emmenés vivants, nous les voulons vivants ». Ce cri pour la justice a eu une répercussion internationale grâce à la première Journée d’action globale pour Ayotzinapa, qui s’est tenue le 22 octobre 2014 dans plus de 100 pays. Huit autres journées comme celle-ci ont eu lieu depuis.
 
La Brigade nationale d’information a pour sa part été créée le 13 novembre dernier par le comité de parents et d’étudiants d’Ayotzinapa, en appui aux disparus. L’objectif de cette brigade est d’abord de raconter de vive voix, à travers le Mexique, ce qui s’est passé à Iguala. Elle vise aussi à recueillir les témoignages de douleur et d’indignation de toutes les personnes qui ont souffert de la violence du crime organisé et de la répression de l’État mexicain, et à coordonner un vaste mouvement national de lutte.
 
Prenant prétexte d’actes de vandalisme lors de manifestations convoquées par la Brigade, le président Enrique Peña Nieto a averti publiquement du danger de « mouvements violents » visant à « engendrer la déstabilisation » et à « saper le projet national » en quête de développement. Cette mise en garde n’a toutefois pas réussi à refroidir les élans de solidarité avec la Brigade, comme en témoigne la grande manifestation du 20 novembre, à Mexico, lors de l’anniversaire de la Révolution mexicaine. Aux voix exigeant justice pour les 43 étudiants disparus, se sont jointes celles dénonçant les 26 000 disparitions au Mexique, la corruption de la classe politique et la complicité des fonctionnaires avec le crime organisé.
 
Partout, on prend de plus en plus conscience que la violence contre les étudiants d’Ayotzinapa n’est en rien un fait isolé et qu’elle fait partie d’une politique d’État qui choisit de gouverner par la terreur pour neutraliser les opposants à son projet néolibéral.
 
La blessure sociale ouverte à Ayotzinapa donne ainsi un nouveau souffle aux dénonciations portées par plusieurs mouvements nationaux : le Mouvement pour la paix avec justice et dignité, surgi en 2011 face au crime organisé et à sa violence attisée par la guerre contre le narcotrafic du gouvernement de Felipe Calderón; le mouvement étudiant « Yo soy 132 », créé peu avant les élections présidentielles de 2012, dénonçant les violations des droits par le gouvernement; et les mouvements paysans, syndicalistes et indigènes contre les réformes structurelles néolibérales en cours. Tous ces mouvements ont convergé le 5 février 2015, jour anniversaire de la Constitution mexicaine, lors de deux événements nationaux qui firent une place de choix aux parents des étudiants disparus : la Convention nationale populaire, réunie à Ayotzinapa pour unifier les diverses forces politiques autour d’un programme politique commun, et la Constituante citoyenne populaire, convoquée par l’évêque Raúl Vera et le poète Javier Sicilia à Mexico, visant une refondation du pays à travers l’élaboration d’une nouvelle constitution. Ces deux projets cherchent à développer des stratégies de lutte permettant d’opposer un projet national alternatif au projet néolibéral du gouvernement mexicain.

 
*Traduit de l’espagnol par Jean-Claude Ravet

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