Relations décembre 2009

Zwinglio M. Dias

Portrait de Jean Calvin

L’auteur, pasteur de l’Église presbytérienne unie du Brésil, est professeur en science de la religion à l’Université fédérale de Juiz de Fora, Mato Groso (Brésil) et éditeur de la revue numérique Tempo & Presença

Calvin est souvent qualifié de premier théologien du capitalisme, à la suite de L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme de Max Weber. À l’occasion du 500e anniversaire de sa naissance, il est bon de jeter un regard plus aiguisé sur le réformateur de Genève.

La pratique de la foi et son incidence sur toutes les dimensions de la vie quotidienne sont au cœur de la théologie de Calvin. Cela impliquait pour lui de réfléchir et de discuter sans cesse, à la lumière des textes bibliques, des questions d’ordre politique, économique et social qui concernaient la vie quotidienne des citoyens de Genève à son époque. Cette démarche renvoie à ce que certaines communautés de foi appellent aujourd’hui, en Amérique latine, « l’herméneutique de la réalité ». Celle-ci consiste à analyser régulièrement la conjoncture socio-économique et politique afin d’en saisir les enjeux cruciaux et de discerner communautairement les différents chemins d’engagement compris comme témoignage de foi.

Cette démarche interprétative, Calvin la réalisait à travers ses commentaires bibliques et ses communications publiques à la Vénérable compagnie des Pasteurs, qui se réunissait chaque vendredi à Genève. Son profond attachement à celle-ci explique pourquoi il remaniera sans cesse son œuvre maîtresse, L’institution de la religion chrétienne, qui a connu cinq éditions différentes de son vivant.

Les temps étaient durs. Les conflits politico-religieux déchiraient l’Europe, entraînant partout la persécution, la répression, l’exil. Rome disposait toujours d’un énorme pouvoir politique et religieux. Genève s’était transformée rapidement en une cité-refuge pour les protestants, les humanistes et les opposants aux politiques des gouvernements alliés à l’Église romaine. Calvin lui-même a été un réfugié. C’est dans une telle situation-limite qu’il déploie son ingéniosité organisatrice et entreprend sa réflexion normative, devenant un véritable leader de la communauté réformée de Genève durant 23 ans, jusqu’à sa mort prématurée, en 1564. Nous avons affaire à un homme en lutte permanente, encerclé d’ennemis, en plein combat.

Théologien et pasteur

Le développement de la vie chrétienne est le grand objectif du réformateur de l’Église. Pour cela, Calvin se tourne vers les Écritures et la vie des premières communautés chrétiennes. Il puise abondamment dans les écrits des Pères de l’Église, en particulier Augustin d’Hippone et Jean Chrysostome. Il s’écarte ainsi de la spéculation philosophique héritée d’Aristote, qui, depuis le XIIIe siècle avec Thomas d’Aquin, prédominait dans la théologie romaine. Jamais il n’a regardé la théologie comme une science abstraite (scientia); il la considérait plutôt comme une connaissance de la foi, une sagesse (sapiencia) émanant des Écritures. Cette façon de lire et d’interpréter les textes bibliques, mis en dialogue avec les situations concrètes des gens, marquera l’expérience ecclésiale de la communauté de Genève.

Comme pasteur, Calvin fut avant tout un éducateur très préoccupé par la formation de ses paroissiens. Ainsi, l’enseignement fut une caractéristique de son ministère au point d’exiger du gouvernement de la cité la création d’écoles. À cet égard, il fut l’initiateur de la première école gratuite et obligatoire d’Europe.

L’homme public

Calvin est passé à l’histoire comme l’homme fort, le leader absolu de la cité-État de Genève. Ce n’est pas tout à fait la réalité. S’il est vrai qu’il a eu une forte influence sur ses concitoyens et qu’il a toujours été écouté par le Conseil de la ville, composé de 200 conseillers, ceux-ci n’ont pas toujours été en accord avec lui et n’ont pas appliqué toutes ses propositions.

Calvin arrive à Genève en 1536, peu de temps après que la ville – qui vivait un intense processus de transformation sociopolitique, culturel et religieux depuis 1530 – soit devenue protestante. Il y œuvre à consolider la Réforme. Ses prises de position controversées sont la raison de son expulsion deux ans plus tard. Calvin y revient définitivement en 1541, pour y assumer le ministère de la Parole, refusant systématiquement toute autre charge, religieuse ou civile.

Sa vision des relations entre la foi et la politique va déterminer sa position comme chrétien, citoyen et homme politique. Pour lui, la foi et la politique sont inséparables. Le chrétien, en tant que citoyen d’un État et participant au peuple de Dieu, ne peut que s’engager dans les affaires humaines. Cette perspective permet de comprendre son rejet des courants spiritualistes et désincarnés de son époque, qui tournaient le dos aux problèmes concrets de la population.

Calvin sera toujours attentif à ce qui se passe dans la société. Il s’intéresse aux questions sociales, culturelles, religieuses, politiques et économiques – considérées comme un tout – qui touchent à la vie de la communauté genevoise et à l’Europe. Plus que Luther, à qui il se réfère toujours comme à son « très honoré Père », Calvin se rend compte qu’il se trouve dans l’œil d’un ouragan qui secoue les vieilles structures et qu’un nouveau monde est en train de naître. Dans les réponses qu’il tente d’apporter, il se débat avec les contradictions générées par le choc entre les anciennes valeurs et les nouvelles manières de vivre qui cherchent à s’imposer.

Sensible à ces bouleversements, Calvin se révèle un penseur créatif, cherchant à travers l’érudition et la réflexion inquiète et critique à établir de nouvelles bases sur lesquelles fonder une rigoureuse relecture de la Bible, à la lumière des nouveaux signes des temps dont il est un témoin privilégié.

Parmi ses productions originales, on trouve la discussion sur les relations entre riches et pauvres. Dans la perspective biblique selon laquelle l’Évangile fut premièrement adressé aux pauvres, il développe les concepts de « ministère des pauvres » et de « ministère des riches » : les riches ont pour tâche de dispenser les biens aux pauvres – de telle manière qu’il n’y ait pas des gens qui vivent dans l’abondance, d’un côté, et dans la misère, de l’autre. Les pauvres, en étant les procureurs de Dieu, ont pour fonction de faire advenir la justice dans la société : « Voilà que Dieu t’a donné plus qu’à beaucoup d’autres… Ce que tu as n’est pas tien, sinon d’autant qu’il t’est donné de ton Dieu. Ce n’est pas que tu sois un gouffre pour tout dévorer et engloutir, mais afin que tes frères soient soulagés par toi » (Jean Calvin, Sermon sur Deutéronome 24, 19-22).

Sur ses traces

Calvin a été un homme exceptionnel qui a su réunir en sa personne la capacité critique et analytique de l’intellectuel, la préoccupation du pasteur et la militance du citoyen politiquement engagé dans la lutte pour le bien-être de son peuple. Avec humilité mais fermeté, il a pris des décisions très importantes qui ont marqué le développement de Genève et celui de l’Europe entière. Il a été un homme intègre qui a cherché à vivre selon l’Évangile, tel qu’il a pu le comprendre. Certaines de ses trouvailles biblico-théologiques sont toujours une source d’inspiration dans la vie de nombreuses communautés chrétiennes, ainsi que dans la réactualisation de l’expérience de foi.

Calvin est décédé un an après la clôture du concile de Trente (1545-1563), au cours duquel l’Église catholique a rejeté radicalement les doctrines protestantes. La seconde génération de réformateurs s’est sentie obligée de s’engager dans la défense de l’autorité biblique avec les mêmes arguments, fondés sur la philosophie d’Aristote et la théologie de Thomas d’Aquin, que les catholiques invoquaient pour justifier l’autorité de l’Église, délaissant ainsi une théologie sapientielle inspirée d’Augustin et l’exégèse biblique que préconisait Calvin. Ce changement conceptuel et méthodologique eut des conséquences profondes dans le développement de l’ethos calviniste et dans la manière de faire la théologie, devenue science abstraite et spéculative. Tout le contraire de ce qu’elle signifiait pourtant pour Calvin.

Lumière sur l'Artique

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