Un corps social en mouvement vers le nord : le phénomène des caravanes centraméricaines

Publié le 8 novembre 2021
Par : Alexandre Beaudoin Duquette

Alexandre Beaudoin Duquette (l’auteur est doctorant en sociologie à l’UQAM).

Durant les mois d’octobre et novembre 2018, le monde a pu tourner son regard vers une caravane composée de milliers de personnes migrantes et exilées centraméricaines qui traversa le Mexique pour finalement se heurter à la répression de la patrouille frontalière étasunienne. L’auteur de ce texte revient sur ces événements en cherchant à les placer dans un contexte plus large que celui présenté alors par les médias internationaux. Sa conclusion s’ouvre sur l’hypothèse selon laquelle cette caravane constituerait un corps social; la manifestation d’une intelligence collective qui cherche à se doter d’une puissance créatrice pour affronter les obstacles nombreux ponctuant son parcours.

 

Je me trouvais dans la capitale du Mexique lorsqu’en octobre 2018 on apprenait qu’une imposante caravane composée de migrantes et de migrants, pour la plupart des personnes centraméricaines, s’approchait de la frontière sud. Le 19 octobre, elle cognait à la porte du pays et la police fédérale mexicaine essayait en vain de lui barrer la route, en recourant aux gaz lacrymogènes.

Peu à peu, la nouvelle se répandait dans le reste du monde par le biais d’images spectaculaires relayées par les médias, celles-ci montrant la frontière d’un État souverain et voisin de la plus grande puissance mondiale sur le point d’être traversée par des milliers de personnes qui fuyaient la pauvreté et la violence.

Des membres de mon entourage m’avaient alors demandé de leur expliquer ce qui se produisait. Ce texte est le résultat de nos échanges. Il vise à donner une idée que nous espérons plus juste du contexte ayant mené à la formation de cette caravane et à l’interpréter autrement qu’au crible des poncifs de l’invasion et des hordes irrationnelles.

Pour avoir travaillé quelques jours auprès de cette caravane, j’énoncerais même l’hypothèse que l’on puisse considérer celle-ci comme un exemple éloquent de « corps collectif » ou « corps social » entendu dans un sens durkheimien comme le lieu où « une intellectualité très particulière, infiniment plus riche et plus complexe que celle de l’individu, y est donc comme concentrée »[1]. Cette hypothèse constituera peut-être le point de départ d’un travail ultérieur, mais le portrait général que je dresse ici du contexte entourant l’émergence de cette caravane fait partie de la réflexion qui m’amène à la formuler.

Quoi qu’il en soit, j’espère à tout le moins que la connaissance de certains éléments de ce contexte pourra mieux nous outiller pour désarmer les discours qui ont entretenu une certaine xénophobie à l’égard de ces personnes qui cherchent à traverser la frontière sud des États-Unis.

« La violence et la pauvreté auxquelles sont exposés les corps sociaux de la région sont le fruit d’une série d’agressions à leur égard. On ne dénoncera jamais assez le rôle complice que les États-Unis ont joué en Amérique centrale dans l’implantation et le maintien de plusieurs dictatures, comme celles de la dynastie des Somoza au Nicaragua et des régimes militaires qui ont réprimé la population avec sadisme au Guatemala et au Salvador. »

Le contexte de départ

D’abord, il s’agit d’un corps social qui doit se nourrir et nourrir ses proches. La majorité des personnes ayant participé à la grande caravane d’octobre et de novembre 2018 venait d’une région de l’Amérique centrale que l’on nomme « Triangle nord ». Cette dernière comprend le Honduras, le Salvador et le Guatemala. L’année où la caravane entreprit son voyage, 60,9 % de la population du Honduras, 59,3 % de celle du Guatemala et 38,20 % de celle du Salvador vivaient sous le seuil de la pauvreté.

Ensuite, il s’agit d’un corps social qui cherche à protéger la vie de ses membres parce que celle-ci y est menacée. En effet, à l’heure actuelle, le Salvador est le pays avec le plus haut taux d’assassinats[2] sur la planète et le Honduras se situe au 5e rang. Pour sa part, le Guatemala figure au 19e rang. Le Mexique occupe la 14e place, ce qui contribue à expliquer les raisons de se constituer en caravane[3]. J’y reviendrai plus loin.

La violence et la pauvreté auxquelles sont exposés les corps sociaux de la région sont le fruit d’une série d’agressions à leur égard. On ne dénoncera jamais assez le rôle complice que les États-Unis ont joué en Amérique centrale dans l’implantation et le maintien de plusieurs dictatures, comme celles de la dynastie des Somoza au Nicaragua et des régimes militaires qui ont réprimé la population avec sadisme au Guatemala et au Salvador.

Les années 1980 ont été marquées par des guerres civiles au Nicaragua, au Salvador et au Guatemala. Dans le premier cas, à la suite du triomphe de la révolution sandiniste, le gouvernement de Ronald Reagan a apporté son soutien à une force de contrinsurrection, la « Contra », qui disposait d’importantes bases d’entraînement au Honduras[4]. Par conséquent, ces guerres finiront par toucher l’ensemble des pays du Triangle nord.

Elles causeront des centaines de milliers de morts et des millions de déplacements forcés. S’agissant de la période du gouvernement de Ronald Reagan, on estime qu’un million de ressortissant(e)s du Guatemala et du Salvador auraient cherché refuge aux États-Unis. En tant que signataire de la Convention de 1951 relative aux réfugié(e)s, ce pays aurait dû les accueillir à bras ouverts. Mais dans un contexte de guerre froide, c’était Cuba la socialiste et le Nicaragua sandiniste qu’il fallait faire passer pour des dictatures. Les régimes génocidaires du Guatemala et du Salvador étaient des vassaux importants dans la « lutte contre le communisme »; cette même lutte qui causait des déplacements se comptant par centaines de milliers. Cependant, cette réalité n’était guère compatible avec le discours dominant selon lequel les demandeur(euse)s d’asile et les réfugié(e)s « passaient à l’Ouest », de l’oppression communiste vers la liberté de marché. L’administration républicaine n’avait donc aucun intérêt à attirer l’attention sur le fait que ses alliés dans la région commettaient de nombreux crimes contre l’humanité.

Par conséquent, la quasi-totalité de ces personnes exilées étaient considérées comme migrant(e)s pour des raisons économiques, le statut de réfugié[5] leur étant ainsi nié. Elles seront donc nombreuses à vivre dans la clandestinité et l’irrégularité aux États-Unis, ce qui les rendra vulnérables et favorisera un climat propice à la formation de gangs de rue au sein de cette population[6].

 

Le refus de l’accueil : un invariant tout aussi républicain que démocrate

En 1996, l’adoption de l’Illegal Immigration Reform and Immigrant Responsibility Act par le gouvernement de Bill Clinton ouvrira la porte à la déportation de milliers de détenu(e)s centraméricain(e)s. Dans un article de 2016, Priti Kalsi explique que cette loi permettait, entre autres, « la déportation de tout non-citoyen(ne) étatsunien(ne), y compris des résidents légaux, purgeant une peine de prison de plus d’un an » et qu’elle faisait désormais entrer « l’usage de faux documents et le défaut de comparaître en cour » dans la catégorie de « crime grave » passible de déportation.  La loi pouvait également s’appliquer à des citoyen(ne)s étatsunien(ne)s qui avaient été reconnu(e)s coupables de crimes commis alors qu’ils ou elles ne possédaient pas encore la citoyenneté.

Par conséquent, cette chercheuse du Rochester Institute of Technology démontre que la corrélation est évidente entre l’augmentation des déportations et celle de la violence au Salvador. Ainsi, des bandes criminalisées constituées aux États-Unis s’établiront dans la région, comme la Mara Salvatrucha 13 et la Barrio-18. Par le biais, entre autres, de l’extorsion, elles s’enrichiront et se structureront au point de concurrencer les appareils étatiques de ces pays déjà passablement affaiblis[7]. La région se fragilisera davantage en 1998 à la suite de l’ouragan Mitch qui causera environ 11 000 morts et ruinera la production agricole du Honduras.

À cette série de tragédies est venue s’ajouter la signature de certains traités de libre-échange qui ont incorporé les secteurs agricoles centraméricains à une dynamique tout aussi désavantageuse qu’asymétrique. À titre d’exemple, on peut mentionner l’Accord de libre-échange entre les États-Unis, les pays d’Amérique centrale et la République dominicaine (ALÉAC-RD) ratifié par les divers signataires entre 2004 et 2009. Un rapport du mouvement La Vía Campesina et du Centro de estudio para la democracia, un organisme citoyen du Honduras, nous montre que cet accord oblige les pays centraméricains à annuler graduellement leurs tarifs douaniers sur certains produits agricoles importés des États-Unis. Le coût de ceux-ci sur le marché interne de ces pays aurait donc diminué considérablement, ce qui en fait des produits pratiquement impossibles à concurrencer pour les producteurs locaux. Tout cela aurait provoqué un exode de la population rurale vers les périphéries des grandes villes[8]. Cette dernière se trouvait dès lors davantage exposée à la violence des gangs criminalisés. Cette violence combinée à la pauvreté poussera plusieurs à s’exiler vers le nord.

En 2009, toujours pour ce qui est du Honduras, l’autoritarisme est venu s’ajouter à ces facteurs alors que le gouvernement du président Manuel Zelaya a été renversé par un coup d’État qui a porté au pouvoir Juan Orlando Hernandez. Puis, en 2017, ce dernier accède à la présidence pour un second mandat, allant ainsi à l’encontre de la constitution de ce pays, et ce malgré des allégations de fraude provenant, entre autres, de l’Organisation des États américains[9]. En mars et en avril 2018, plus de mille personnes participeront au Víacrucis del Migrante[10] et le 11 octobre, deux jours avant le départ de la grande caravane d’octobre-novembre, survient la goutte qui fait déborder le vase au Honduras : une hausse de 18 % des tarifs de l’électricité[11].

 

Les départs collectifs sous la forme de caravanes

Ce portrait de la situation nous permet probablement de mieux comprendre les causes de l’émigration centraméricaine. Cependant, comment expliquer l’émergence de ces caravanes? D’après mon expérience auprès de celle qui traversa le Mexique aux mois d’octobre et de novembre 2018, certaines personnes ou certains groupes peuvent parfois les utiliser comme tribune, par exemple, pour dénoncer les politiques des gouvernements de leur pays d’origine ou revendiquer le droit de migrer aux États-Unis ou au Mexique pour s’y établir et y travailler. Mais ce sont davantage les risques que comporte un tel voyage qui rendent les caravanes attrayantes pour celles et ceux qui doivent quitter leur famille et leur foyer. Ainsi, des « âmes individuelles donnent naissance à un être collectif »[12]… Et comme l’affirme Émile Durkheim, cet être « n’est nullement l’être illogique ou alogique, incohérent et fantasque qu’on se plaît trop souvent à voir en elle. Tout au contraire, la conscience collective est la forme la plus haute de la vie psychique, puisque c’est une conscience de consciences »[13].

Le chemin vers la frontière des États-Unis est particulièrement dangereux. Comme je l’ai mentionné plus haut, le taux d’assassinats au Mexique est parmi les plus élevés au monde. La violence dans ce pays a augmenté considérablement à partir de 2006, année à laquelle le président de l’époque, Felipe Calderón Hinojosa, a déclaré la guerre aux cartels de la drogue. Cette guerre frappe toujours le pays à l’heure actuelle. Au moment où la grande caravane d’octobre-novembre 2018 a entrepris son périple, environ 238 000 personnes avaient été assassinées depuis 2006[14]. La plupart du temps, les personnes migrantes centraméricaines ne voyagent pas en caravane. Elles optent alors souvent pour un trajet dont une importante partie s’effectuera sur le dos d’un train de marchandises que l’on surnomme « La Bestia » (La Bête) précisément à cause des dangers que comporte une telle façon de voyager.

Les personnes migrantes sont particulièrement vulnérables dans un contexte de guerre de cartels. Par exemple, en 2010, un article de la BBC rapportait l’enlèvement de plus 11 000 personnes au cours d’une période de six mois et le massacre de 72 personnes migrantes à San Fernando dans l’État de Tamaulipas, le tout survenu en octobre de cette même année[15].

Voyager en caravane, accompagné de centaines de personnes, réduit les risques sans toutefois les éliminer complètement. Car même la grande caravane d’octobre-novembre 2018 a été la cible de violence. À son arrivée à Tijuana, elle s’est heurtée à des manifestations xénophobes et c’est également avec violence que les autorités étatsuniennes de l’immigration l’ont accueillie à la frontière[16].

« Alors que la grande caravane d’octobre-novembre 2018 cheminait vers le nord, plusieurs personnes se sont demandé qui étaient les organisateurs de ce mouvement. Il est impossible de répondre à cette question de façon précise. Car on ne peut réduire à un individu ou une entité ce qui déclenche un tel phénomène faisant en sorte que des milliers de personnes entreprennent un voyage aussi long et risqué. Ceci étant dit, il serait sans doute plus pertinent d’analyser ce phénomène en tant que corps social ou, pour reprendre l’expression de Raul Zibechi, comme une « société en mouvement »[23]. Car de mon expérience se dégage l’impression que ces caravanes démontrent que la société précède l’individu. »

Une constellation de facteurs à l’origine des départs collectifs

Tout comme je l’ai expliqué très sommairement dans ce texte, bien qu’ils ne soient pas les seuls et que leur comportement s’inscrive dans un système complexe de domination, les États-Unis sont absolument liés à cette pauvreté et à cette violence qui sévissent en Amérique centrale et qui poussent de nombreuses personnes à s’exiler en groupe dans l’espoir de réduire les risques. Ainsi, de manière très rationnelle, des centaines de personnes migrantes se constituent en un corps qui chemine vers le nord en quête d’objectifs ou de projets de vie on ne peut plus concrets : survivre, puis vivre. Ce corps se reforme désormais sporadiquement et persiste avec les allées et venues des membres qui le composent et qui se remplacent les uns par les autres. Pour cette même raison, l’appréhender dans une optique libérale comme une agglutination d’individus est non seulement inadéquat, mais réducteur. Cette perception stéréotypée du groupe autorise une approche condescendante envers celui-ci qui, au mieux, se traduira par des efforts de charité et, au pire, par le mépris, la haine ou la violence. Au plan institutionnel, cela reviendra à nier les droits collectifs et à considérer les sociétés qui revendiquent leur importance comme étant pré-libérales, en favorisant un traitement individuel de questions collectives; comme c’est le cas pour la Convention de Genève qui protège des personnes civiles en temps de guerre[17].

En octobre et en novembre 2018, les nouvelles que je lisais dans les médias canadiens et mexicains au sujet des caravanes donnaient l’impression qu’il s’agissait d’un événement qui était survenu soudainement. Cependant, ce n’était pas la première fois qu’une caravane de personnes migrantes parcourait l’Amérique centrale et le Mexique.

Par exemple, dans un article du journal mexicain El Universal datant de 2011, on faisait état d’un « Víacrucis del Migrante » (Chemin de croix du migrant) provenant également de l’Amérique centrale et qui traversait alors le pays du sud au nord. En 2017, Felipe Jesús Vargas Carrasco, alors doctorant en études de la migration au Colegio de la Frontera Norte au Mexique, expliquait que ces « chemins de croix » « s’effectuaient continuellement depuis au moins 2010 »[18]. Par ailleurs, sur le site internet de la Caravana de Madres de Migrantes Desaparecidos (Caravane de mères de migrants disparus), on trouve un communiqué de 2019 qui souligne les quinze ans d’existence d’une caravane composée de mères de migrantes et migrants disparu(e)s[19].

Cependant, on doit reconnaître que celle qui est partie de San Pedro Sula au Honduras le 13 octobre 2018 et qui a fait couler tant d’encre était particulièrement impressionnante. En effet, selon l’Agence des Nations Unies pour les réfugié(e)s, entre 7000 et 9000 personnes y auraient participé[20]. Ceci est d’autant plus surprenant lorsque l’on tient compte de la longueur de ce trajet. Ne perdons pas de vue que cette grande caravane, qui était en fait le résultat de la rencontre de plusieurs autres plus petites, franchissait la frontière sud du Mexique le 20 octobre de cette même année; elle a fait escale quelques jours à Mexico le 4 novembre et elle est arrivée le 12 novembre à la ville frontière de Tijuana. Le 25 novembre, elle a été réprimée par les services frontaliers étatsuniens et de nombreux facteurs ont mené à sa dissolution relative après le 30 novembre. Toutefois, plusieurs autres caravanes se sont formées depuis. Le site internet de l’Organisation internationale pour les migrations de l’ONU a arrêté le compteur à 9 en 2019[21]. Cependant, le 31 août 2021, on rapportait un nouvel affrontement entre la Garde nationale mexicaine et une caravane composée d’environ 600 migrant(e)s à la frontière du Mexique et du Guatemala[22].

Alors que la grande caravane d’octobre-novembre 2018 cheminait vers le nord, plusieurs personnes se sont demandé qui étaient les organisateurs de ce mouvement. Il est impossible de répondre à cette question de façon précise. Car on ne peut réduire à un individu ou une entité ce qui déclenche un tel phénomène faisant en sorte que des milliers de personnes entreprennent un voyage aussi long et risqué. Ceci étant dit, il serait sans doute plus pertinent d’analyser ce phénomène en tant que corps social ou, pour reprendre l’expression de Raul Zibechi, comme une « société en mouvement »[23]. Car de mon expérience se dégage l’impression que ces caravanes démontrent que la société précède l’individu.

Les limites des approches individualistes sur le phénomène caravanier

En ce sens, comme Durkheim l’affirme, l’être humain serait « double ». En lui cohabiteraient « un être individuel qui a sa base dans l’organisme et dont le cercle d’action se trouve […] limité » ainsi qu’« un être social qui représente en nous la plus haute réalité, dans l’ordre intellectuel et moral » (idem) – c’est-à-dire, la société. Lors du tremblement de terre de 2017 à Mexico, c’était notre être social qui participait aux efforts d’aide; tout comme ce serait l’être social qui permettrait aux migrantes et migrants des caravanes de mener à bien un périple aussi dangereux.

Pour cette même raison, autant dans le contexte du séisme que celui des caravanes, tant de gens se voient exécuter des tâches que tout un chacun se croirait incapable d’accomplir habituellement. S’ils y parviennent, c’est parce que la collectivité s’attend à ce qu’ils y parviennent : dans la mesure où il participe de la société, l’individu se dépasse naturellement lui-même, aussi bien quand il pense que quand il agit, disait Durkheim.

Ce qui pourrait ressembler à des prodiges ne serait donc pas le fruit d’une « vertu mystérieuse »; ce serait plutôt l’œuvre de la société, d’une solidarité entre êtres sociaux se constituant en un immense corps de volontaires agissant en fonction d’un savoir préservé dans leurs représentations collectives.

Bien entendu, ce n’est pas la totalité de la population qui participerait à ces efforts collectifs. Et dans un monde de plus en plus individualiste, de nombreux gestes allant à l’encontre des corps sociaux sont commis. Par exemple, des individus peuvent s’agglutiner en masse et agir violemment (comme ce fut le cas à Tijuana en 2018) en fonction de stéréotypes xénophobes plutôt que de représentations collectives solidaires et hospitalières.

Toutefois, en tant que « règne naturel », les frontières des sociétés ne sont guère les mêmes que celles tracées artificiellement par les institutions politiques. Il est donc difficile de déterminer, autant dans l’espace que dans le temps, où et quand un corps social commence et s’arrête.

De plus, en Amérique latine à tout le moins, les corps sociaux se trouvent continuellement pilonnés par une violence qui, dans bien des cas, est exécutée délibérément par des acteurs de pouvoir afin de les désarticuler et ainsi les dissuader d’entreprendre des actions politiques ou simplement de s’organiser ensemble pour survivre; d’aller ensemble « dans une seule chaussure et une seule trace de pas »[24].


[1] Émile Durkheim (2008). Les formes élémentaires de la vie religieuse. Le système totémique en Australie Livre I : Questions préliminaires, Université du Québec à Chicoutimi : http://classiques.uqac.ca/classiques/Durkheim_emile/formes_vie_religieuse/formes_elementaires_1.pdf, p. 26.

[2] Contrairement à ma source (la note qui suit), j’emploie ici le terme « assassinat » plutôt que celui d’« homicide » parce que ces statistiques comprennent également des féminicides.

[3] https://datos.bancomundial.org/indicator/VC.IHR.PSRC.P5?most_recent_value_desc=true

[4]https://www.washingtonpost.com/archive/politics/1988/10/25/honduras-holding-us-responsible-for-contras/d99a15fa-05e5-45f3-a06d-297232f7ceac/

[5] https://www.migrationpolicy.org/article/central-americans-and-asylum-policy-reagan-era

[6] À ce sujet, les explications de la professeure Leisy J. Abrego et du journaliste John Carlos Frey dans ce reportage sont éclairantes : https://www.youtube.com/watch?v=ueNWlMyUNy4

[7] Kalsi, P. (2018). “The Impact of U.S. Deportation of Criminals on Gang Development and Education in El Salvador.” Journal of Development Economics, 135 : https://doi.org/10.1016/j.jdeveco.2018.08.010, p. 435-438.

[8] La Vía Campesina (LVC) et Centro de estudio para la democracia (CESPAD) (2015). El impacto del CAFTA-DR en la agricultura hondureña, a diez años de su vigencia. LVC et CESPAD : https://www.bilaterals.org/IMG/pdf/el_impacto_del_cafta-dr_en_la_agricultura_hondurena,_a_diez_anos_de_su_vigencia.pdf

[9] https://www.theguardian.com/world/2017/dec/22/us-recognizes-re-election-of-honduras-president-despite-calls-for-a-new-vote

[10] https://www.eluniversal.com.mx/estados/avanzan-centroamericanos-del-viacrucis-del-migrante

[11]https://www.laprensa.hn/honduras/1223700-410/tarifa-electrica-sube-clientes-residenciales-aumento-factura-enee

https://www.bbc.com/mundo/noticias-america-latina-46001302

[12] Cité dans Dantier (2002). Introduction à La psychologie des foules de Gustave Le Bon (1re éd.), Université du Québec à Chicoutimi, p. 10.

[13] Idem, p. 14.

[14] https://www.proceso.com.mx/nacional/2018/9/24/en-2018-nuevo-record-de-asesinatos-212577.html

[15] https://www.bbc.com/mundo/noticias-america-latina-55837635

[16]https://www.abc.es/internacional/abci-eeuu-lacrimogeno-migrantes-intentan-cruzar-frontera-201811261036_video.html

[17] https://perspective.usherbrooke.ca/bilan/servlet/BMDictionnaire?iddictionnaire=1764

[18] Vargas Carrasco, F. J. (2017). El vía crucis del migrante: demandas y membresía. Trace, 73, p. 119 : http://www.scielo.org.mx/pdf/trace/n73/2007-2392-trace-73-117.pdf.  (Traduction libre.)

[19] https://movimientomigrantemesoamericano.org/2019/12/03/comunicado-final-la-palabra-de-las-victimas-la-palabra-de-las-madres-centroamericanas/

[20] https://www.acnur.org/5bedfad54.pdf

[21] https://rosanjose.iom.int/SITE/es/caravanas-migrantes

[22]https://www.france24.com/es/am%C3%A9rica-latina/20210831-caravana-migrantes-centroamericanos-frontera-mexico

[23] Zibechi, R. (2018). Genealogía de la revuelta (édition numérique) : https://lavaca.org/libros/genealogia-de-la-revuelta/

[24] Isidore de Séville cité par Legendre, Pierre (2001). De la société comme texteLinéaments d’une anthropologie dogmatique (1ère éd.), Paris Fayard, p. 47. Je remercie mon directeur, Jean-François Côté, de m’avoir aiguillé vers cette référence.


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