DOSSIER : - Enjeux migratoires et transnationalisme

Recension du documentaire Post-9/11 Fear, Anger and Politics de Nadia Zouaoui

Publié le 2 avril 2013
Par : Stéphanie Tremblay

Post-9/11 Fear, Anger and Politics[1]de Nadia Zouaoui
Plus de 10 ans après le 11 septembre 2001, la documentariste québécoise Nadia Zouaoui se penche sur la situation des américains de confession musulmane, sur leur image dans l’opinion publique et surtout sur des épisodes patents d’islamophobie vécus par plusieurs d’entre eux.

La cinéaste constate, en effet, que, depuis les attentats du 11 septembre, la prolifération de l’islamophobie et ses nombreux avatars (préjugés, racisme ambiant, discrimination, perte de droits, etc.) se révèle plus forte que jamais, notamment dans la ville de New York, où se documente davantage le film. Parmi les quelques statistiques impressionnantes présentées à l’appui de cet inquiétant constat, on souligne, par exemple, que 46% des Américains ont affiché en 2012 des attitudes défavorables à l’égard de l’islam (et des personnes de confession ou de culture musulmane) comparativement à 24% en 2002. C’est donc dire qu’en 10 ans, l’islamophobie a non seulement augmentée, mais cette progression semble se développer dans un climat de relative banalisation, voire même de légitimation de son existence dans la société américaine.
 
Ce film se démarque dans la mesure où il ne verse ni dans la dramatisation indue, ou dans une quelconque forme de moralisation, ni dans une facture trop théorique, déconnectée de l’expérience « ordinaire » des citoyens. La trame du documentaire s’articule autour du livre Patriot Acts, paru 10 ans après les évènements du 11 septembre 2001, un livre qui retrace les divers impacts du « backlash » de cette tragédie sur les citoyens américains de confession musulmane. L’ouvrage regroupe plusieurs témoignages de citoyens dont les droits civiques, juridiques et/ou politiques ont été bafoués dans différentes situations.
 
La cinéaste nous fait  pénétrer notamment dans l’univers d’une famille meurtrie par l’emprisonnement à vie d’un fils, accusé sans preuve formelle d’avoir fomenté un attentat terroriste. Selon les parents, cette accusation découlerait d’une sorte de chasse aux sorcières gouvernementale visant, pour des raisons électorales, à « punir » un terroriste sur la scène publique. Cette hypothèse suppose un retour à la solidarité « mécanique » dont parlait le sociologue Émile Durkheim, celle qui amène la conscience collective à s’abreuver à des sacrifices publics. Dans ce même épisode, les parents racontent que les droits fondamentaux de leur fils ont en outre été sérieusement lésés au cours des procédures judiciaires, notamment lors du procès, alors qu’on ne lui a pas permis de porter des vêtements propres.
 
Le film relate aussi un cas évident de profilage racial à l’égard d’un homme se présentant pour prendre l’avion avec un t-shirt jugé « offensif » par les douaniers. Ce vêtement portait en arabe l’inscription : « We will not be silent » (que nous pouvons traduire par : nous refusons de nous taire[2]). Avant qu’il puisse entrer dans l’avion, cet homme a dû retirer son chandail. À la suite de cet événement, l’organisation d’artistes (une dizaine de créateurs de ce t-shirt) a décidé de ne pas se claquemurer dans le silence et de porter à leur tour le vêtement dit « subversif » dans l’avion. Or, ce groupe a pu librement accéder à l’avion sans être forcé de retirer le chandail.
 
Parmi d’autres parcours marquants, on découvre celui d’une jeune femme que le FBI a soupçonnée, il y a deux ans, de complicité dans un acte terroriste. Les agents ont pénétré dans sa maison et l’ont menottée en la menaçant de déportation. Transportée aussitôt en prison sans même se souvenir qu’on lui ait lu ses droits, la jeune femme a subi diverses humiliations, dont celle de devoir se dénuder en public. Elle précise, dans une entrevue accordée à la documentariste, qu’elle a vécu plus de deux ans dans un état dépressif à la suite de cet événement traumatisant et que plusieurs membres de sa famille ont coupé les ponts avec elle par crainte de subir des représailles du FBI.
 
L’incursion dans la vie de ces quelques citoyens de confession musulmane au sein d’un contexte de grande surenchère sécuritaire aux États-Unis illustre bien que le racisme et l’islamophobie ne se déploient pas que dans les interactions ordinaires de la vie quotidienne, mais s’immiscent également dans le « palier politique », d’après l’expression du sociologue Michel Wiewiorka. Cette tangente confère donc à ce problème social une dimension plus significative dans la mesure où le racisme ciblant les personnes de confession musulmane (qu’elles soient croyantes ou pas) ne s’inscrit plus seulement dans quelques cas diffus et isolés, mais bien sur une toile de fond où se profile un degré beaucoup plus profond d’organisation et d’inscription dans la société. Comment expliquer l’existence d’une telle islamophobie et d’un tel bris d’égalité pour autant de citoyens, dans un contexte où les États-Unis se targuent plus que jamais de promouvoir les droits fondamentaux aussi bien à l’intérieur du pays que sur le plan international? À cet égard, la cinéaste explore plusieurs pistes de réflexion dont, en premier lieu, la floraison de « faiseurs d’opinion » dans le paysage médiatique, qui exploitent les terrains minés par la peur depuis les attentats du 11 septembre 2001.
 
On apprend, entre autres, qu’une importante campagne de salissage, au slogan pour le moins éloquent : « stop islamisation of the America », financée au surplus par un groupe de spécialistes, propage de plus en plus librement des mythes propices à la banalisation et au cautionnement de l’islamophobie dans la société américaine. Inscrit dans un agenda radical d’extrême-droite, ce mouvement aux multiples tentacules s’infiltre de plus en plus dans l’opinion publique, comme l’atteste, entre autres, la fréquence croissante de ses apparitions dans les médias. Ses membres se fondent non seulement dans le décor médiatique, mais jouissent aussi d’une crédibilité rarement remise en question, dans la mesure où ils sont présentés comme des experts en sécurité, dont les allégations alarmistes se voient du coup très peu questionnées. C’est ainsi qu’ils « étirent » de plus en plus l’élastique de la liberté d’expression en écorchant au passage les droits des citoyens de confession musulmane et en antagonisant encore davantage les blocs de l’« Orient » et de l’ « Occident ».
 
On voit donc que le « muslim bashing » croît allègrement dans un contexte sociologique (récession économique, apathie politique, etc.) très favorable à la diabolisation d’un « bouc émissaire » responsable de tous les maux sociaux. Or, cette victimisation des porte-étendards de l’islamophobie aux États-Unis se révèle d’autant plus préoccupante que le fait de se présenter comme des victimes les déculpabilise dangereusement et les drape donc d’une certaine invisibilité dans l’espace public.
 
La documentariste montre d’ailleurs que ceux qui osent adopter un discours à contre-courant de cette tendance majoritaire dans les médias en plaidant, par exemple, pour un redressement des droits à l’égard des personnes stigmatisées, voient le plus souvent leurs positions ridiculisées ou invalidées
 
C’est donc dire que ce documentaire percutant, réalisé à partir de la réalité vécue par de nombreux américains de confession musulmane, reflète un problème bien réel qu’il faudra tôt ou tard aborder de front, car un décalage aussi flagrant entre des prétentions théoriques à l’égalité et une réalité loin de l’Eldorado rêvé ne pourra subsister encore longtemps. 
 

L’auteure est doctorante en sociologie à l’Université de Montréal et boursière au Centre justice et foi.
 


[1] Fear, Anger and Politics (2012) (90 min.)  Un documentaire sur la montée de l’islamophobie aux États-Unis depuis le 11 septembre 2011. Une production d’Aljazeera Documentary Channel (en Anglais et en arabe).  Ce documentaire en 2 parties peut être vu sous ce lien http://www.aljazeera.com/programmes/aljazeeraworld/2012/08/2012829125952344368.html
 
[2] Slogan fréquemment repris par diverses coalitions opposées au militarisme, ainsi que par quelques groupes de solidarité avec la lutte du peuple palestinien. Un groupe québécois, la Coalition justice et paix pour la Palestine (CJPP), a récemment introduit ce vêtement lors de manifestations tenues à Montréal.  

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