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L’hospitalité divine : l’autre dans le dialogue des théologies chrétienne et musulmane | Recension de livre

Publié le 2 avril 2014
Par : Gregory Baum

Gregory Baum est théologien et collaborateur du secteur Vivre ensemble du Centre justice et foi.

L’ouvrage ici recensé présente au lectorat un exposé sur la question de la diversité religieuse du point de vue croyant. Il a pour but de clarifier ce qu’avancent la foi chrétienne et la foi musulmane sur l’altérité religieuse. Le défi face auquel ce livre met d’abord la personne croyante est celui d’accepter d’avancer vers l’autre muni, non d’une identité religieuse figée, mais de la conviction que le message spirituel dont l’autre est porteur n’est peut-être pas étranger au plan de Dieu. Une réflexion inédite sur l’hospitalité s’offre ainsi à nous.
      Fadi Daou, Nayla Tabbara   
      L’hospitalité divine : l’autre dans le dialogue des théologies
      chrétienne et musulmane

      Éditions LIT, Berlin/Vienne, 2013

Les deux auteurs de ce livre remarquable, Fadi Daou, théologien catholique de rite maronite, et Nayla Tabbara, musulmane, professeure de sciences religieuses, ont créé au Liban en 2006 la Fondation Adyan (www.adyanvillage.net) pour promouvoir le dialogue interreligieux et la solidarité spirituelle dans leur pays et dans le monde. Ils reconnaissent que les conflits entre les communautés chrétiennes et musulmanes, même si leurs causes sont d’origine politique et économique, utilisent les arguments religieux pour inciter l’hostilité entre elles. Même si le dialogue interreligieux ne peut pas, à lui seul, résoudre les conflits qui déchirent le Liban, le respect mutuel entre chrétiens et musulmans et leur foi commune au même Dieu créeront un climat facilitant les négociations politiques.
 
Dans ce livre audacieux, les deux savants présentent des arguments théologiques montrant que leur tradition religieuse respective est capable de reconnaître la tradition de l’autre ainsi que son origine divine. Ils savent évidemment que le christianisme et l’islam prétendent, tous deux, à une interprétation globale de l’ensemble du réel et de la relation de Dieu avec les hommes, et que, par conséquent, il existe entre les deux religions une divergence irréconciliable. Je souligne que les arguments avancés par les auteurs ne sont pas des concessions à l’idéal séculier de la démocratie; leur reconnaissance de l’autre n’est point un compromis nécessaire et inévitable dans une société moderne − démarche condamnée par le Vatican du XIXe siècle comme indifférentisme ou tolérantisme. L’ouverture spirituelle des deux auteurs à la tradition de l’autre se fonde sur une relecture de leurs Saintes Écritures et sur des arguments proprement théologiques.
 
Fadi Daou présente d’abord la théologie enracinée dans l’âge patristique, récupérée par des théologiens du XXe siècle et adoptée par le concile Vatican II. Cette théologie reconnaît que la Parole de Dieu, incarnée en Jésus Christ, résonne mystérieusement dans toute l’histoire humaine et s’adresse à la conscience de chaque être humain. Elle a permis au Concile, et plus tard à Jean-Paul II, de voir le Saint-Esprit en action dans les grandes religions, surtout dans l’islam, qui, comme l’Église catholique, adore le Dieu unique.
 
Ensuite, Daou présente une thèse audacieuse que je n’ai jamais lue dans les livres catholiques traitant du dialogue interreligieux. Il offre des arguments théologiques qui permettent aux catholiques de reconnaître Mohammad comme prophète de Dieu et le Coran comme une Écriture inspirée de Dieu. Ne pouvant pas rapporter, faute d’espace, toute son argumentation, je mentionne seulement le point principal : toutes les alliances que Dieu a faites avec des humains, avec Adam, avec Noé, avec Abraham et avec Moïse, restent valables, même après l’alliance universelle instituée en Jésus Christ. Daou cite à cette fin le concile Vatican II qui a reconnu la validité continue de l’alliance mosaïque pour les juifs. Parallèlement, aux yeux des catholiques, l’islam fait partie de l’économie du salut fondée sur Abraham, l’homme de foi et contestataire du polythéisme. Mohammad voit sa foi au Dieu unique, non pas comme une nouvelle religion, mais comme faisant partie d’une tradition religieuse initiée par la foi d’Abraham. Le Coran reconfirme les promesses divines faites à cet homme de foi. Daou ajoute que le Coran a aussi un message pour les juifs et les chrétiens, à qui il rappelle leur héritage abrahamique et donc l’affinité spirituelle entre eux et la religion musulmane.
 
Dans son troisième thème , Daou évoque les efforts déployés par les théologiens catholiques contemporains pour repenser la mission de l’Église, pour ne plus la voir comme une annonce de l’Évangile visant à convertir à la foi chrétienne les adeptes des autres religions, mais plutôt pour l’interpréter comme un ministère de réconciliation, favorisant une harmonie spirituelle entre les diverses religions et promouvant la paix dans le monde déchiré par la guerre, la compétition sans pitié, la haine et l’indifférence à l’égard des pauvres et des exclus.
 
Comme Fadi Daou fait un grand effort pour que son ouverture à l’islam reste à l’intérieur de l’orthodoxie catholique, Nayla Tabarra fait un effort semblable pour que son ouverture au pluralisme religieux et au catholicisme en particulier reste fidèle au Coran et conforme à l’orthodoxie musulmane.
 
Un premier point important : Nayla Tabbara affirme que le Coran a deux messages, l’un à l’humanité, l’autre aux musulmans. Le message à l’humanité annonce que Dieu a créé les humains par son Souffle et inséré dans leur cœur une orientation, la fitna, cette disposition naturelle qui les incline à se soumettre à la volonté de leur Créateur. Sous l’impulsion de leur fitna, tous les humains deviennent des soumis à Dieu, c’est-à-dire des musulmans au sens large. Les musulmans au sens strict sont les humains qui, ayant cru au message coranique, se soumettent à la volonté de Dieu par leur obéissance aux règles et aux lois divines. Cette double façon d’être musulman montre bien l’ouverture de la foi islamique au pluralisme religieux et culturel de l’humanité.
 
Dans cette courte recension, je ne peux pas résumer tous les arguments théologiques proposés par Nayla Tabbara. Il est important de noter l’explication qu’elle donne de la structure interne du Coran, lequel rapporte dans ses nombreux chapitres (les sourates), les révélations de Dieu faites au Prophète pendant 23 ans. Ces messages de Dieu font écho à des conditions changeantes de la communauté et révisent certaines positions prises antérieurement. Dans le Coran, les sourates ne sont pas présentées selon l’ordre chronologique; ce sont les savants musulmans qui ont plus tard établi cet ordre, ce qui leur permettait de suivre l’histoire de la révélation à travers ces 23 années. Les savants musulmans avaient l’habitude de distinguer les sourates écrites à La Mecque, la ville où le Prophète et ses compagnons ont été méprisés et même persécutés, et celles écrites à Médine, où la jeune communauté musulmane a pu s’établir paisiblement et où, plus tard, elle a eu des problèmes avec certains groupes de la population de souche. Une analyse précise de ces sourates a convaincu Nayla Tabarra que, pour comprendre l’évolution de ce que le Coran dit sur la relation de l’islam au judaïsme et au christianisme, il faut distinguer trois périodes différentes, une au séjour à La Mecque, et deux pendant le séjour à Médine.
 
À La Mecque, le Prophète, conscient que sa religion était fondée sur la foi d’Abraham et que le judaïsme et le christianisme étaient aussi des traditions issues de la foi d’Abraham, se voyait en solidarité avec eux, espérant même que les juifs et les chrétiens se joignent à son mouvement. À Médine se sont présentées des difficultés : une crise à l’intérieur de la communauté musulmane causée par « les hypocrites », puis des conflits avec certains groupes juifs et chrétiens, auxquels le Prophète a adressé des paroles dures. Nayla Tabbara souligne que le Prophète fait ses accusations contre certains groupes juifs et chrétiens, jamais contre les juifs ou les chrétiens en général.
 
Par la suite, Nayla Tabbara montre que, dans les dernières années à Médine, le Prophète reçoit des révélations présentant le pluralisme religieux comme une réalité historique voulue de Dieu et demandant à tous les croyants de rivaliser en bonnes œuvres: « Si Dieu l’avait voulu, Il aurait réuni tous les humains dans une seule communauté; ne sois donc pas au nombre des ignorants. »; « Si Dieu l’avait voulu, Il aurait fait de vous une seule communauté, mais il en est ainsi afin de vous éprouver en ce qu’Il vous a donné. Rivalisez donc dans le bien. »; « Ô vous les gens, Nous vous avons créés d’un mâle et d’une femme, Nous vous avons répartis en nations et en tribus pour que vous vous connaissiez mieux ». Nayla Tabbara voit dans cette compréhension du pluralisme religieux la révélation ultime faite par Dieu dans le Coran.
 
Comme je l’ai dit au tout début, il s’agit d’un livre extraordinaire. Dans son avant-propos, Jean-Marc Aveline, directeur de l’Institut catholique de la Méditerranée à Marseille, dit que c’est un livre rare. Ce livre ne s’adresse pas uniquement à des spécialistes; il s’adresse plutôt aux chrétiens et aux musulmans qui aiment leur religion, qui sont malheureux des conflits actuels entre de nombreux chrétiens et musulmans, et qui espèrent qu’une meilleure connaissance de ces deux religions conduira à une réconciliation.

 
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