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L’Institut interculturel de Montréal a 40 ans
Publié le 2 septembre 2003Par : Fernand Gauthier
L’INSTITUT INTERCULTUREL DE MONTRÉAL (IIM)
40 ans de réflexion et d’action en faveur du pluralisme
L’Institut Interculturel de Montréal (IIM), appelé Centre Monchanin jusqu’en 1990, célèbre quarante ans de réflexion et d’action solidaire. Depuis son ouverture au printemps 1963, dans un local de la Congrégation de Sainte-Croix, à Ville Saint-Laurent, le CENTRE MONCHANIN adoptait une position qu’il conservera dans ses actions subséquentes. Le père Jacques Langlais, qui enseignait alors au Collège Sainte-Croix (ancêtre du Cégep de Saint-Laurent), inscrivit comme en-tête au papier à lettres du Centre naissant une citation de Jules Monchanin, prêtre catholique occidental à l’écoute de l’hindouisme : « L’heure est venue du festin des nations ».
Il proposait ainsi une nouvelle voie d’écoute et d’accueil dans le domaine des relations interreligieuses et interculturelles. À tous, jeunes ou moins jeunes, hommes ou femmes, Québécois de naissance ou immigrants, il offrait de vivre des expériences de convivance. Constatant l’absence de structures d’accueil pour les nouveaux venus, Jacques Langlais invitait les Québécois et les Montréalais des années soixante à des rencontres interculturelles où ils pouvaient apprendre à se connaître par l’expérience directe de l’écoute.
En ses débuts, l’IIM choisit de « proposer plutôt que de s’opposer ». Le premier directeur invite à l’écoute et au dialogue en vivant avec l’autre, surtout avec l’étranger, plutôt que de s’opposer à des structures sociales encore enfermées dans leur coquille.
Des programmes en constante évolution
Sur quatre décennies, l’IIM a toujours donné un accès direct à un monde pluraliste par ses programmes et ses services dans les domaines interethniques, interculturels, interreligieux. De 1963 à aujourd’hui, l’IIM a constamment innové, d’abord par une socialisation interculturelle des jeunes et des adultes faisant l’expérience directe des cultures, dans l’écoute et le dialogue interculturel et interreligieux. Il a ensuite organisé des débats interculturels sur des thèmes sociaux d’actualité, et, un peu plus tard, il a initié des programmes de formation à la communication interculturelle pour les praticiens sociaux et les professionnels des secteurs institutionnels ou communautaires.
La recherche-action est aussi une des activités constantes de l’Institut. Les recherches se sont intéressées autant aux jeunes qu’aux personnes âgées mais aussi aux dynamiques propres des familles immigrantes et des communautés ethnoculturelles. Plus récemment, l’IIM a abordé l’enjeu de l’interculturalité dans les groupes de citoyens. Des rapports de colloques et des monographies ont été publiés dans la foulée de ces démarches de recherche-action.
L’IIM a, depuis 1968, un rayonnement international par sa revue de recherche interculturelle et transdisciplinaire, INTERculture. Il a de plus assuré la mise sur pied d’un réseau international pour des alternatives culturelles au développement (RIACD) de même que la création d’une bibliothèque sur les cultures et d’une banque de données sur le savoir endogène.
Une approche caractéristique
Même si le Centre de 1963 ne partait pas d’une théorie de l’interculturel ou d’une méthodologie précise, son fondateur portait une intuition. Il fallait faire ce que les Occidentaux jusqu’alors savaient peu faire, il fallait écouter et apprendre à écouter. Pour permettre aux Québécois de naissance de prendre une distance par rapport à leurs racines, les premières rencontres importantes du Centre se sont déroulées à l’extérieur au Québec, en Ontario ou dans des États américains. Bien avant les recherches
fines sur les communications, les organisateurs des premières activités savaient que, pour une écoute féconde, il fallait vivre dans un environnement permettant à chacun de vivre un niveau comparable d’inconfort ou de dépaysement quant à la langue ou aux habitudes. Il fallait dépasser les rôles d’hôtes accueillants et d’étrangers accueillis.
Avec les années, la méthode de travail privilégiée par l’IIM a pris la forme précise d’une interaction entre la réflexion et l’action, entre une expérience ressentie fortement et un domaine de réflexion suscité par un dialogue, approche que l’on qualifiera de « dialogale », pour le distinguer d’une approche plutôt « dialectique ». C’est par une telle méthode que l’IIM a exploré les caractéristiques ethnoculturelles et interculturelles de groupes, de communautés ou de sociétés ainsi que de leur coexistence en interaction.
L’Institut a aussi étudié le dialogue ou l’absence de dialogue entre les disciplines des sciences sociales, les connaissances ancrées dans les communautés et les sagesses traditionnelles de différentes cultures. Il a jaugé les inégalités des relations Nord-Sud dans le domaine des savoirs et particulièrement les nouvelles formes de colonialisme qui se couvrent parfois du manteau d’un certain pluralisme.
Dans ses réflexions et dans ses interventions, l’IIM traite de la diversité culturelle et de l’interculturalité, non pas comme un problème de relation entre groupes minoritaires et majoritaires, mais comme une source de voies nouvelles qui permettraient d’aborder autrement les questions écologiques, sociales ou politiques. Le travail essentiel de l’IIM en est un d’éducation populaire et de changement social à la base plutôt que de développement de politiques à l’adresse des institutions. Un échange avec des institutions gouvernementales est favorisé quand les conditions d’un véritable dialogue sont présentes; ces occasions furent assez nombreuses comme, par exemple, avec le Comité pour l’éducation inter-culturelle du Conseil Supérieur de l’éducation ou encore dans divers programmes de l’Université du Québec ou de la Ville de Montréal.
Les apports de trois fondateurs
Le rêve de fonder un centre interreligieux et interculturel habite Jacques Langlais pendant les dix ans (1953-1963) où il est directeur de la revue Orient. Il est alors à l’écoute des membres de sa communauté religieuse vivant au Pakistan oriental qui l’aident à rompre avec des préjugés colonialistes communs dans la société québécoise d’alors. Il cherche un moyen pour mettre le public québécois en contact avec de plus larges horizons religio-culturels. Il souhaite un lieu d’apprentissage de la rencontre interculturelle pour y découvrir ces nouveaux venus qui commençaient à rejoindre la communauté francophone du Québec, ces musulmans et ces juifs d’Afrique du Nord, ces bouddhistes du Viêt-nam et du Cambodge. La communauté religieuse de Jacques Langlais lui accorde alors un toit et des moyens pour réaliser son rêve. Jusqu’à son incorporation légale en 1968, le Centre Monchanin a le statut d’une œuvre de la Congrégation de Sainte-Croix. C’est cette base première, cette acceptation et cette affirmation d’une identité propre, qui assure des fondements solides au Centre, puis à l’Institut.
Au début des années soixante, Robert Vachon, prêtre de la Communauté des Pères de La Salette, assiste à un Congrès mondial sur la paix à New York. À la suite de l’intervention d’un musulman, il comprend qu’il ne peut y avoir de paix mondiale sans qu’il y ait d’abord une paix entre les religions du monde. Il décide de consacrer sa vie à la réconciliation entre les diverses communautés, en cherchant les fondements d’une communauté interreligieuse mondiale. En 1966, ayant des difficultés à obtenir un visa pour partir en Inde, Robert découvre le Centre Monchanin. Il décide alors d’y promouvoir la rencontre hindoue-chrétienne en créant une cellule de dialogue entre les croyants de ces deux traditions. Il met sur pied les rencontres du vendredi soir et les sessions d’immersion dans les grandes traditions religieuses et culturelles du monde. En 1970, après une immersion dans un monastère de Rishikesh et des séjours dans des milieux bouddhistes tibétains, cingalais et thaïs, Robert Vachon revient à Montréal et assume la direction du Centre. Dès 1971, il établit les bases d’une alliance forte et chaleureuse avec des leaders traditionnels de plusieurs nations autochtones; quand ils viennent à l’Institut, plusieurs disent se retrouver chez eux.
En 1968, Kalpana Das, une Hindoue d’origine bengalie, rencontre Robert Vachon à l’India Canada Association. Elle découvre avec surprise un occidental qui manifeste une ouverture éclairée et un grand respect pour la culture et la civilisation indiennes. Intéressée de connaître davantage le milieu qui nourrissait la vision de Robert Vachon, elle y retrouve un écho de sa propre vision du monde, fortement influencée par les idéaux de Gandhi et par la philosophie et la personnalité de Rabindranath Tagore. Dès 1971, elle rejoint le Centre Monchanin dont elle devient co-directrice puis directrice en 1979. Kalpana Das croit fondamentalement au pluralisme de la réalité et du monde. Pour elle, l’interculturalité en découle inévitablement. Elle initie de nouvelles activités dès 1972, elle mènera un projet-pilote d’éducation interculturelle des enfants. Un peu plus tard, elle entreprendra une série d’activités puis de programmes en formation interculturelle pour les professionnels de l’enseignement, des services sociaux et de la santé, puis pour les animateurs de coopération internationale. C’est elle qui, au cours des années, a mis au point une pédagogie de l’interculturel qui a donné sa marque à l’IIM d’aujourd’hui.
Des utopies qui fondent nos solidarités sociales
Le bilan des activités de l’IIM qui précède pourrait paraître impressionnant, mais il n’offrirait pas de prise directe à ceux et celles qui s’engagent aujourd’hui s’il n’avait d’abord tiré sa source dans les aspirations généreuses de ses fondateurs. Des jeunes d’aujourd’hui se demandent ce que valent leurs utopies dans une société où notre démocratie n’est plus qu’impuissance. Dans une lettre récente à l’éditeur de La Presse (du 26 octobre 2003), une personne de 23 ans écrivait : « Depuis la naissance de la société moderne en Occident, jamais la jeunesse n’a été aussi désillusionnée et pessimiste face à son pouvoir de changer réellement les choses par la politique (…). Je sais aussi que le système asocial dans lequel nous vivons n’a pas d’avenir et j’aimerais préparer l’humanité à y survivre (…). Si nous ne pouvons bâtir l’avenir, bâtissons le présent. » Elle affirmait aussi : « Il en faut des utopies! Elles font vivre, elles font rêver, elles font croire en un meilleur avenir. » Ce sont donc ces utopies qui sont la clé permettant de déverrouiller le présent; elles orientent nos gestes même quand l’avenir est bouché. Les trois personnes qui ont inventé les programmes et les services de l’IIM ont été et sont encore guidées par des rêves qu’ils ont su réaliser.
À l’occasion du 40e anniversaire de l’IIM, il est important de se rappeler aussi qu’aucune des visions utopiques des fondateurs n’aurait pu se réaliser sans l’engagement de ceux qui ont d’abord offert un toit et des moyens même modestes à l’organisme à ses débuts. La société québécoise se définit en bonne partie par son action communautaire et par ceux qui y contribuent. Il y a encore et toujours, dans cette société, des personnes dont l’action volontaire nécessite notre support parce qu’elle donne une visibilité et une vie à nos valeurs collectives de solidarité sociale.
1. L’auteur est membre du comité aviseur de Vivre ensemble.