Les formes d’entraide durant la COVID-19 à Parc-Extension : entre préoccupations humaines et agentivité citoyenne | Entretien avec Sasha Dyck

Publié le 26 août 2020
Par : Sasha Dyck

Sasha Dyck, infirmier, est chef d’équipe à la clinique de dépistage de Parc-Extension. Il a milité pour la mise sur pied de sites mobiles de dépistage dans le quartier.

Cet entretien réalisé au début du mois de mai dresse un portrait non exhaustif des défis rencontrés, mais aussi de quelques initiatives mises sur pied par les citoyens et citoyennes de Parc-Extension pour répondre à leurs besoins. On y découvre des expériences d’entraide mutuelle qui regroupent des personnes de diverses origines. Celles-ci, par leur inventivité, ont démontré toute l’agentivité des personnes confrontées à de multiples obstacles structurels.

 Webzine Vivre ensemble (V.E.) : Quels sont les défis rencontrés à Parc-Extension en lien avec la COVID-19?  

Sasha Dyck (S.D.) : On a surtout relevé des inégalités dans les effets générés par la pandémie. On a pu voir comment elle touche les personnes et leurs milieux de vie. Les quartiers défavorisés et marginalisés comme le nôtre sont les plus touchés[1]. Les décès et les nouveaux cas y étaient plus nombreux. Parc-Extension demeure l’un des quartiers les plus pauvres du Canada[2]

Dès le début, avec les mises à pied et les cessations d’emploi, s’est d’abord posé pour les familles le défi urgent de se nourrir et de payer les factures. C’est là le premier défi. L’annonce de la Prestation canadienne d’urgence (PCU) par le gouvernement Trudeau a été accueillie avec soulagement. Il y régnait tout de même de l’incertitude, parce que les modalités d’admissibilité n’étaient pas claires : qui y était admissible et qui ne l’était pas? Si pour certains ce fut facile, pour d’autres les critères se sont révélés plus stricts. D’après une étude du Centre canadien de politiques alternatives parue en avril[3] 15% des Canadiens au chômage n’ont toujours pas eu accès à cette aide financière. Ce qui fait craindre que dans quelques mois certaines personnes puissent être amenées à rembourser des trop-perçus dus à la gestion confuse du début.

Le deuxième défi a été celui de permettre à tous et à toutes d’avoir accès à l’information : les aînés allochtones ne maîtrisent ni le français ni l’anglais et quelques-uns sont analphabètes. Afin d’informer les personnes sur les consignes sanitaires, une petite cellule de traduction a été mise en place en collaboration avec un organisme du quartier dont la mission est déjà de sensibiliser les communautés dites culturelles. Un document d’information traduit en 20 langues a été distribué dans les organismes et la communauté. Le tissu communautaire et le voisinage se sont également mobilisés pour faire des appels téléphoniques.

Concernant le défi de l’alimentation, deux organismes de sécurité alimentaire ont rapidement réagi au début, en lançant un service de Popotte roulante qui a commencé la livraison dès la première semaine du confinement : une soixantaine de personnes y recevaient deux repas chauds par jour à la maison et d’autres des paniers de denrées alimentaires.

V.E : Comment les enjeux de racisme et de discrimination systémique se sont posés en termes de profilage racial et de répression policière?

S.D. : Les préoccupations et les mobilisations observées en début de pandémie concernaient l’augmentation des contraventions envers les personnes racisées qui, pour reprendre un terme des autorités, ne respectaient pas les consignes de distanciation sociale. En temps normal, la police est déjà très présente à Parc-Extension et les personnes qui y résident la perçoivent comme un acteur reproduisant le racisme systémique, notamment par le profilage[4]. Depuis la pandémie – et du fait de l’acquisition de nouveaux pouvoirs[5]-– sa capacité répressive a été accentuée. Celles-ci ont ainsi fait face à des situations d’harcèlements, à une multiplication des contrôles arbitraires au faciès; en sus, des amendes allant jusqu’à 1500 $ leur ont été données[6]. De jeunes hommes échangeant (dans les limites de la distanciation) dans le skatepark du Parc Jarry, par exemple, ont été harcelés par des agents. On leur a même dit en souriant de façon méprisante : « ça doit être difficile de payer le loyer ces jours-ci !», tout en leur assénant ensuite des amendes de 1500$. On ne mesure pas les méfaits que tout cela engendre.

Cette répression et cette stigmatisation traduisant du profilage racial et social s’inscrivent ainsi dans la continuité et se sont consolidées avec les nouveaux pouvoirs octroyés à la police par le gouvernement et la Direction de la santé publique (DSP). La Ligue des droits et libertés (LDL), déjà présente dans le quartier, ainsi que l’Association canadienne des droits et des libertés se sont saisies de ces dossiers. La seconde ayant annoncé qu’elle présentera des recours collectifs afin de contester les billets de contraventions.

V.E. : Parlez-nous un peu des enjeux relatifs aux travailleurs d’agence de placement temporaires et à l’exploitation que subissent les personnes dans leur milieu de travail.

S.D. : Le déconfinement a suscité de nouvelles appréhensions, notamment avec la réouverture de l’industrie de la transformation alimentaire et du secteur agricole qui employaient des travailleurs résidant dans le quartier. On craignait que Parc-Extension ne devienne un foyer d’éclosion pouvant ressembler à ce qui s’est passé à Montréal-Nord et à Saint-Michel. Ces deux quartiers abritaient une main-d’œuvre subalterne et racisée travaillant dans ces secteurs à risque. Ces secteurs où font florès les agences de placement temporaires ont déjà la réputation d’être des lieux d’exploitation. Les salaires y sont très bas[7] et les conditions de travail ne respectaient pas véritablement les règles sanitaires.

Outre le fait qu’une partie de sa population s’avère une main-d’œuvre bon marché et vulnérable, Parc-Extension a la même disposition spatiale qu’un quartier défavorisé et prolétaire comme Montréal-Nord : ce sont objectivement de fortes cités d’immigration, avec une population vivant l’exclusion, densément peuplée, réduite au travail précaire, mal-logée et habitant dans des appartements souvent insalubres.

À Montréal-Nord, ce sont les préposées aux bénéficiaires travaillant dans les CHSLD et ayant des conditions de travail précaires qui sont parmi les principales victimes. Avec la période de déménagement de juillet, les craintes portaient davantage sur l’accès au logement, dans un contexte de gentrification progressive et latente.  

La période de déménagement a toujours été un  défi. La difficulté de trouver un logement durant la pandémie et les évictions de locataires ont ajouté leur lot de stress et d’angoisse. Cette préoccupation est fortement partagée par les membres locaux du Comité logement. La réouverture des écoles est moins redoutée, car les familles (particulièrement les mères au foyer) ont pris la décision de garder leurs enfants à la maison.

L’une des actions s’imposant politiquement devra être celle de sanctionner les agences de placement temporaire en les obligeant notamment à appliquer de meilleures conditions de travail. Comme elles font partie d’un modèle néolibéral de gestion de la force de travail, il ne faut pas perdre de vue la responsabilité politique et institutionnelle s’agissant de cette question. Toute la responsabilité n’incombe pas aux agences: l’État ne peut être dédouané de ses responsabilités. C’est la même tactique qui a été observée par les agences de placement des préposées aux bénéficiaires (PAB).

V.E : Comment faites-vous pour faire connaître ces questions auprès d’un plus large public?

Il y a environ sept ans une journaliste de La Presse avait soulevé ces enjeux relatifs aux agences de placement dans une série d’articles[8]. Il y a aussi le reportage de l’émission Enquête. Des groupes comme le Centre des travailleurs immigrants et Au bas de l’échelle portent à leur façon cet enjeu depuis longtemps.

Il serait donc important à notre avis de mener une enquête sérieuse pour mieux s’enquérir des conditions de travail qui y prévalent afin d’inciter le gouvernement provincial à encadrer ces secteurs de l’économie. L’inspection du travail devrait s’emparer de cette question. Il faut offrir de meilleures conditions de travail, mais aussi qu’elles soient sécuritaires. Il faut également mieux rémunérer les personnes. Ce sont des secteurs qui gagneraient à être syndicalisés.

Les réformes actuelles menées par le gouvernement dans le secteur de la santé touchant les préposées aux bénéficiaires doivent s’appliquer également dans les secteurs de la transformation alimentaire. De plus, ce sont des phénomènes qui perdurent depuis longtemps et les gens du quartier en pâtissent. Nous travaillons avec les gens du quartier à faire valoir dans le débat public[9] ces revendications.

Avec la COVID-19, ce n’est plus le moment de se contenter des demandes à la pièce. Il est temps que les autorités publiques réglementent ces secteurs. Car en tant que société libérale, démocratique et fondée sur la règle du droit, nous avons autant que faire se peut le devoir de soustraire les personnes à l’indignité et à la vulnérabilité. Nous avons fermé les yeux depuis trop longtemps : sur l’état des CHSLD, sur la mise à l’écart de nos aînés, sur l’inaccessibilité aux droits de certaines catégories de la population…

Ce qui s’impose à tout le moins avec le recul c’est la mise sur pied d’un programme de régularisation pour tous les personnes sans statut, afin qu’elles puissent accéder aux mesures fédérales de soutien, ainsi qu’un accès garanti à tous les services de santé et de sécurité alimentaire. Ces régularisations ne doivent pas être corrélées au travail effectué ou aux services rendus, mais fondées sur le droit : du seul fait d’être un humain d’égale dignité.

V.E. : Comment se sont mises en place les initiatives de solidarité? Et que témoignent-elles du tissu d’entraide à Parc-Extension et des personnes qui y vivent?

S.D. : Un groupe d’entraide mutuelle composé de bénévoles et des gens du communautaire habitant le quartier s’est constitué pour répondre aux différents besoins. Le groupe est composé de personnes de diverses origines animées par des valeurs libertaires, d’égalité et de solidarité. Tout cela a découlé en quelque sorte des liens de confiance qui se sont tissés. Ces initiatives nées pour la plupart des mobilisations citoyennes s’inscrivent en dehors des structures du communautaire, même s’il y est impliqué. Des discussions sont en cours pour voir ce qui peut perdurer après la pandémie. Certes l’entraide et la solidarité sont appelées à perdurer et à se consolider, mais l’idée n’est pas de créer un autre organisme communautaire.

Bien au-delà des mesures officielles et étatiques, on peut dire – avec le recul –que ce sont aussi des caractéristiques et facteurs socio-culturels et spatiaux qui ont également fait la différence dans le quotidien : des habitus, des croyances, des savoirs alternatifs, des modes d’interaction sociale et une géographie suburbaine qui forment un mode de vie – et d’agir.

L’esprit d’initiative et d’innovation que l’on a pu observer repose ici sur l’idée consistant à mettre en pratique l’idée de puissance publique et d’intérêt commun qu’est censé incarner l’État, dont on ne perd pas de vue l’importance, et dont on espère qu’il saura se départir de ses biais en matière d’obstacles systémiques.

V.E. : Dans les figures de bénévoles de personnes (souvent stigmatisées et dévalorisées) que vous nous avez décrites, en quoi leur mobilisation permet-elle de recréer une dynamique citoyenne émancipatrice participant d’un changement de regard?

S.D. : On peut répondre en partant de l’exemple du groupe d’entraide que je viens d’évoquer : celui-ci est composé de personnes de diverses origines. L’entraide y est mutuelle : on donne et on reçoit. Je pense à un résident du quartier qui vit lui-même une situation de grande précarité. Il s’est joint au groupe de façon désintéressée pour aider des familles dans le besoin en distribuant des repas gratuits les vendredi soirs. Cela a débuté par une commande auprès d’un restaurant local, qui s’est transformée en une participation au groupe et une quarantaine de familles ont ainsi reçu des repas la première semaine. Par la suite, les personnes se sont mobilisées pour l’aider financièrement, et maintenant il sert plus d’une centaine de repas par semaine.

Ici, la question d’un destin citoyen collectif existe non pas idéologiquement mais surtout en pratique : elle repose entre autres sur l’appartenance à une « communauté d’expérience » qui n’est pas, contrairement à une idée reçue très répandue, fondée exclusivement sur l’identité commune, mais aussi sur des micro-lieux de vie et de partage de destins : quartier, entreprises, villes. C’est dans ce cadre que j’analyse les dynamiques de reconstruction active de la citoyenneté par le bas. Parc-Extension est à sa modeste échelle un vivier en ce sens.

Cette forme d’initiative résultant du contexte pandémique bouscule, à une échelle certes micro politique, des préjugés et peut briser la suspicion des uns envers les personnes racisées. Les initiatives de ce type montrent que les quartiers populaires peuvent être des écosystèmes où infusent des pratiques substantielles de reconstruction de la citoyenneté et de la démocratie. Ceci à l’échelle de quartiers où l’État n’a jamais été un sauveur, sauf en termes de disciplinarité et de mise au pas d’indocilités jugées inciviques par les dominants et leur mode de vie plus conforme à l’ordre bourgeois. En ce sens, la pandémie est d’abord un révélateur du politique au sens littéral de gouvernabilité de la cité. Les lieux d’exercice du pouvoir constituant et où la riposte s’est décidée précocement ont été d’abord hors de la politique et du système représentatif. C’est ça qu’il faut retenir.

Je me dois aussi de souligner le Centre communautaire sikh Gurdwara Nanak Darbar qui a aussi collaboré avec le groupe d’entraide en préparant et en distribuant des repas gratuits, et ce, tous les jours de 12h à 16h. Ce qui diversifie l’offre alimentaire pour les participants à la Popotte roulante. Cette implication invite à complexifier notre perception du rapport au religieux, dans la mesure où il peut être un facteur de sociabilité et de lien qui bouscule l’anomie sociale des sociétés contemporaines. Il ne s’agissait pas d’une niche ethnique composée de personnes prosélytes et fonctionnant avec des logiques affinitaires, mais d’un lieu intermédiaire d’intégration citoyenne. Ce qui montre que les lieux de ‘’culte’’ ne sont pas réductibles au religieux et à notre façon bien occidentale de le comprendre.

Ce genre d’initiative, comme toutes les formes de bénévolat et d’entraide des groupes marginalisés existant dans notre société, sont trop méconnues. La médiatisation va avec les gros sous et le copinage politique et médiatique. Je tiens à rappeler ici que certaines initiatives bénévoles sont aussi le fait de personnes déjà en attente de régularisation de leur statut migratoire. C’est donc le peuple qui porte le peuple pour reprendre un slogan politique arabe.

V.E. : Abordons un peu le type de lien que doit entretenir le communautaire avec les institutions étatiques au-delà des enjeux liés au financement.

S.D. : Le communautaire doit selon moi entretenir un rapport de saine conflictualité avec les institutions, car j’estime que cela permet d’avoir un meilleur portrait de la situation et de garder sa relative indépendance d’analyse et d’expression. Les élus ont souvent besoin d’avoir des informations de première main, surtout pour pouvoir porter les enjeux et les faire valoir. Mais cet élément doit servir – pour les groupes communautaires – à faire valoir des dynamiques citoyennes innovantes. Pas à être l’objet d’un marchandage ou d’une dépendance avec les autorités.

La volonté est là, mais encore faut-il pousser la machine pour établir ce type de lien fondé sur plus d’indépendance des organismes en vue de changer les choses et obtenir des gains. On peut tirer un bon enseignement d’un épisode particulier : je pense ici aux organismes qui ont des locaux dans des lieux institutionnels. Ceux-ci ont dû fermer leurs portes et cesser de servir les citoyens, en particulier ceux au sein desquels œuvrent des bénévoles âgés allochtones.

D’autres se sont rapidement adaptés en orientant leurs services : activités en ligne, suivis par téléphone et rencontres dans des lieux publics tout en respectant la distanciation sociale. On a assisté ainsi à une redéfinition du communautaire qui s’accompagne aussi de la mise en place des coalitions citoyennes.

Entretien réalisé par Élodie Ekobena, chargée de projets au secteur Vivre ensemble et Mouloud Idir, coordonnateur du secteur Vivre ensemble.


[1] https://www.cbc.ca/news/canada/montreal/race-covid-19-montreal-data-census-1.5607123

[2] https://journal.alternatives.ca/La-gentrification-a-Parc-Extension-consequences-et-pistes-de-solution

[3] https://www.lapresse.ca/affaires/finances-personnelles/2020-04-02/pres-de-900-000-canadiens-sans-emploi-n-auront-pas-droit-a-l-aide-federale

[4] Le racisme systémique à Parc-Extension : https://ocpm.qc.ca/sites/ocpm.qc.ca/files/pdf/P100/8-18_tablequartier_parcextension.pdf

[5] En matière de pouvoir discrétionnaire sur les règles de distanciation.

[6] https://www.journaldemontreal.com/2020/06/24/covid-le-quebec-grand-champion-des-amendes-liees-a-la-pandemie

[7] Nous disposons de témoignages de personnes travaillant jusqu’à 12 heures par jour pour 8-9 dollars de l’heure.

[8] https://www.lapresse.ca/actualites/201203/18/01-4506682-lexploitation-tranquille-des-travailleurs-etrangers.php

[9] https://plus.lapresse.ca/screens/d5933d85-d194-4dc9-9e49-03aa6b2a4744__7C___0.html


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