Les défis du communautaire durant la Covid-19 à Côte-des-Neiges : entre aide d’urgence, renouvellement des pratiques et transformation sociale | Entretien avec Eve Torres

Publié le 22 juin 2020
Par : Eve Torres

Ève Torres est organisatrice communautaire.

Dans le cadre de cet entretien réalisé à la fin du mois d’avril 2020, Vivre ensemble vous livre un modeste portait des défis rencontrés à Côte-des-Neiges au plus fort de la pandémie de la Covid-19. Cet entretien permet de faire connaître quelques initiatives de solidarité et d’entraide initiées par des personnes du quartier. La discussion introduit aussi à une réflexion sur le rôle du milieu communautaire dans un tel contexte d’urgence sanitaire.

 Vivre ensemble (V.E.) : Quels sont les enjeux que vous relevez à Côte-des-Neiges dans le contexte pandémique actuel et quelles sont leurs particularités?

Eve Torres (E.T.) :  La pandémie n’a pas tant fait surgir de nouveaux enjeux qu’exacerbé des réalités et phénomènes déjà observés avant la Covid-19 : pauvreté, barrières linguistiques, isolement social, accès à l’éducation, inégal accès aux ressources numériques… La fermeture au public des ressources communautaires existantes a accru l’isolement pour de nombreuses personnes, notamment celles pour lesquelles ces organismes étaient les rares lieux adaptés à leur situation.

Côte-des-Neiges/Notre-Dame-de-Grâce est l’arrondissement à la plus forte densité de population de Montréal avec ses 166 720 habitants. Les trois quarts de ses résidents sont issus directement ou indirectement de l’immigration (77 % des citoyens sont en effet soit nés à l’étranger ou ont, au moins, un de leurs deux parents né à l’extérieur du Canada). Même si 61 % des personnes résidentes sont en mesure de tenir une conversation en français ou en anglais, il reste difficile pour les personnes plus âgées et celles arrivées récemment d’avoir accès aux ressources locales et aux informations transmises par les médias dits ‘‘traditionnels’’. Une partie de cette difficulté vient notamment de l’insuffisance de moyens dont dispose le communautaire pour répondre à la forte demande en francisation.

Puisque nous parlons de ressources, voici d’autres exemples de décalage que nous observons actuellement. Que ce soit en matière d’aide financière ou d’accès à des outils éducatifs adaptés au niveau scolaire des enfants, il est nécessaire d’avoir un ordinateur et d’avoir accès à un réseau internet. À aucun moment, les autorités n’ont considéré le fait que ces commodités ne vont pas de soi pour tout le monde, malgré le fait que cette inaccessibilité au numérique a été publiquement relevée.

Ceci illustre à tout le moins deux enjeux en lien avec la discrimination et le racisme systémique : d’une part, l’analyse des besoins se fait par des personnes privilégiées et, d’autre part, les nombreux rapports émis par les organismes ne sont pas considérés.

Pourtant, les personnes œuvrant dans le communautaire sont au fait des défis quotidiens auxquels doivent faire face les personnes les plus vulnérables, et elles demeurent bien placées pour faire état de leur vécu et réfléchir aux meilleures façons d’y remédier. Comment être la voix des sans voix quand la nôtre semble si peu porter?

Quoi qu’il en soit, les organismes ont su s’adapter à la situation en mettant sur pied des projets essentiels : des services de livraison alimentaire à domicile, un camion multilingue qui diffuse de l’information en 12 langues, la fourniture d’ordinateurs aux familles, etc. Je suis fière de faire partie d’un milieu qui a encore l’humain au cœur de ses préoccupations.

V.E. : Les défis qui se sont posés à vous révèlent-ils des fractures sociales déjà présentes?

E.T. : Depuis quelque temps, j’ai une image plutôt désagréable qui me trotte dans la tête et qui illustre à mes yeux les innombrables défis qui ont jailli lors des dernières semaines : un égout qui déborde et qu’on ne peut plus contrôler.

Toutes ces fractures sociales, dont nous parlons (plus qu’à l’accoutumée) en ce moment et pour lesquelles nous tentons de trouver des solutions, seront-elles aussi considérées après la pandémie? Tous ces enjeux existaient déjà et ils ne disparaîtront malheureusement pas du jour au lendemain.

Améliorera-t-on les salaires et conditions de travail des personnes jugées essentielles sur du long terme? Ce sont paradoxalement de nombreux emplois dépréciés qui se sont avérés les plus indispensables aujourd’hui. Inutile de redire ici la surreprésentation des personnes discriminées dans ces fonctions marquées par la précarité et l’exploitation.

Par ailleurs, est-ce que le financement ponctuel des organismes mobilisés pour répondre à la ”crise” se poursuivra? Car le financement du communautaire est un défi récurrent et cela influe sur la durée des projets.

Je souhaite que cette catastrophe sanitaire amène à une prise de conscience suivie d’actions des différents paliers de gouvernement et des employeurs, pour contribuer à réduire les écarts socioéconomiques que l’on observe dans le quartier.

Les groupes communautaires locaux sonnent l’alarme depuis tant d’années sur de nombreux enjeux, comme la salubrité des logements, les besoins en logements sociaux, les personnes en danger d’itinérance, les besoins en francisation, la santé mentale, etc. Le racisme et les discriminations de genre se manifestent à l’intersection de ces questions. Les réponses sont hélas lentes à venir et les moyens dont nous disposons sont nettement insuffisants.

Pour illustrer les écarts de façon simple, tout en prenant appui sur un élément rassembleur et non clivant, on peut aborder l’enjeu environnemental. Les quartiers les plus pauvres, caractérisés par une forte densité de population issue de l’immigration et/ou racisée (à l’instar du nôtre), sont aussi défavorisés en regard des initiatives municipales en matière environnementale et de reverdissement.

Il suffit de faire un tour dans ces quartiers prolétarisés pour constater que la même attention ne leur est pas donnée. Alors qu’on embellit, qu’on reverdit de nombreux endroits de Montréal, il reste que ces lieux de vie défavorisés ne bénéficient pas du même ‘‘amour’’. On se fait souvent dire que ‘‘l’intérêt citoyen n’y est pas’’. Mais lorsque vous peinez à trouver un emploi et à nourrir votre famille, il est vrai que créer une ruelle verte ou même un jardin communautaire n’est peut-être pas votre priorité.

Une fois encore, ce sont les groupes communautaires qui poussent et qui tentent de travailler avec les institutions pour répondre aux besoins de base, mais aussi pour créer des lieux de vie décents avec un sentiment d’appartenance et de fierté renforcée.

V.E : Le communautaire ayant donc pris à bras-le-corps le défi de répondre aux urgences que posait la crise, qu’elle a été plus précisément la réaction citoyenne et de la communauté qui y vit?

E.T. : Beaucoup de personnes et de familles se sont inscrites pour bénéficier des ressources alimentaires, certaines étaient déjà en situation de pauvreté, alors que pour d’autres la pandémie a eu raison de leur situation précaire. Puis, il s’est développé rapidement un réseau d’entraide informel pour donner des ressources et des personnes bienveillantes dirigent vers celui-ci des proches qu’elles savent dans le besoin.

Je suis moi-même allée plusieurs fois faire des livraisons de denrées. Les premiers jours j’ai pleuré devant l’état des immeubles, l’isolement de personnes âgées allophones et quasi sourdes, la situation de personnes à mobilité réduite, ou celle de locataires dont le concierge essayait de prendre une partie de l’aide livrée au prétexte qu’ils n’avaient pas pu payer leur loyer, des familles forcées de recourir à cette aide pour la première fois…

Des remerciements dans toutes les langues, de la gratitude, parfois de la gêne, des larmes aux yeux, mais aussi des sourires chaleureux. Contrairement aux idées reçues, ce n’est pas de gaieté de cœur qu’on demande de l’aide, pour celles et ceux qui osent. Je pense à cette dame qui tenait absolument à donner les quatre dollars qu’elle avait en guise de remerciements, pour garder sa dignité.

Puis des personnes dont la situation s’améliorait sont venues offrir leur aide à leur tour. ‘‘Donner au suivant’’ comme le souligne l’expression. Plusieurs de ces bénévoles sont des bénéficiaires ou d’anciens bénéficiaires de services.

La plupart de ces personnes ont fait l’expérience de la précarité; il y a pour ainsi dire une compréhension de la situation qui impulse un élan, un devoir de fidélité aux gestes d’entraide. Cela vaut bien entendu dans beaucoup d’initiatives de solidarité à l’échelle québécoise.

Dans le contexte actuel marqué par le racisme et la stigmatisation d’une part importante de nos concitoyens issus de l’immigration, beaucoup de gestes de solidarité traduisent une sorte de volonté de venir en aide à une communauté d’expérience et de destin et à des semblables de condition.

Ce qui me dérange profondément dans tout ça, c’est l’invisibilité de ces gestes pourtant indispensables. Ces personnes luttent pour leur survie, leur pleine participation, le recouvrement de leur dignité et la reconnaissance dans leur société.

Une fois encore, la pandémie révèle toujours en quelque sorte l’inconscient collectif de notre société : ne dit-on pas que c’est à la manière dont elle s’occupe de ses personnes les plus vulnérables que l’on peut juger une société?

V.E. : Quelles réflexions suscite dans votre milieu ce type d’action bénévole?

E.T. : Comme je le disais plus haut, il est important de ne pas invisibiliser cette action bénévole, comme toutes les initiatives similaires à l’échelle de la société, si l’on veut lutter contre les discriminations systémiques. Au-delà de la reconnaissance dont bénéficient certains groupes, il est important de saisir combien ces actions sont essentielles pour l’équilibre des personnes elles-mêmes (isolement brisé, sentiment d’utilité, possibilité d’accéder à un emploi, etc.), mais qu’elles sont tout aussi indispensables pour le fonctionnement de plusieurs organismes qui ne pourraient pas réaliser tant d’activités sans cette main-d’œuvre gratuite.

Si cette réflexion est relativement présente au sein des groupes en termes de reconnaissance, elle doit se faire avec plus de profondeur afin de valoriser cette implication et inscrire cette réalité dans les nombreux rapports de fin d’année. Cela est important si l’on veut qu’une réflexion plus large se fasse dans la société en général, afin de faciliter des changements de pratiques qui favorisent une réelle lutte contre la pauvreté et tendent à enrayer les discriminations systémiques.

La réalité demeure que le milieu communautaire n’est toutefois pas exempt de pratiques discriminatoires. Par ailleurs, d’un point de vue plus personnel, je me questionne encore sur la grande promotion qui est faite du bénévolat, de son utilisation excessive et des recours trop fréquents à cette main-d’œuvre. Outre tous les bénéfices sociétaux évoqués plus tôt, trop de personnes sont contraintes de recourir au bénévolat en vue d’acquérir la précieuse expérience québécoise. Dans les faits, ces personnes en situation de précarité espèrent par ce biais améliorer leur situation.

Toutefois, elles voient que ces actions sont, trop souvent, non reconnues en vue d’obtenir d’un emploi ou d’accéder à un revenu qui leur permettrait d’améliorer leur condition.

Actuellement, le milieu communautaire commence à réaliser que son cadre d’emploi rémunéré et le cadre administratif et financier dans lequel il est enfermé ne permettent pas toujours de prendre le recul nécessaire pour relever les angles morts des pratiques et les formes d’exclusion dont on peut être partie prenante. Aussi, la ‘‘crise’’ de la COVID-19 nous offre la possibilité de poser un autre regard.

Les bailleurs de fonds ne peuvent plus assigner le communautaire à l’obligation de répondre à des projets dont les orientations imposées, trop souvent, ne correspondent ni aux mandats des organismes ni aux besoins. Il est impératif de reprendre un fonctionnement partant de la base. Le communautaire doit certes dispenser des services, mais il a aussi une fonction complémentaire de transformation sociale et d’élargissement citoyen. Il doit toujours entretenir une proximité critique et (pourquoi pas) conflictuelle avec le politique.

V.E. : Plus concrètement, comment voyez-vous le rôle du communautaire dans ce défi de transformation sociale?

E.T. : Je crois qu’aussi tragique que puisse être la situation, la pandémie représente une opportunité pour le communautaire de renforcer ses positions face au politique. Nous avons aujourd’hui une place qui nous met dans un certain rapport de ‘‘force’’, puisque nous bâtissons des projets nécessaires, capables de répondre rapidement aux besoins de la population dans ce contexte d’urgence. Nous connaissons mieux les réalités du terrain et nous avons des relations préalables avec les personnes pour que celles-ci aient envie de contribuer à la réalisation et à la réussite des projets.

Autres faits intéressants, les arrondissements et la Ville reprennent des initiatives communautaires ou font appel aux ressources des organismes. Les groupes communautaires constatent qu’on les écoute davantage. Le communautaire est devenu un service essentiel. Même si, de mon point de vue, il l’a toujours été. J’aime dire qu’il est le bras gauche du politique. D’autre part, dans nos instances, et certains milieux le font déjà, nous devons garder des espaces indépendants, sans présence institutionnelle, afin de réfléchir nos propres stratégies d’action. De plus, si nos projets de terrain sont importants, il est fondamental de mieux marquer notre présence dans des projets axés sur les changements de portée systémique.

Si le communautaire veut devenir un acteur de transformation sociale constant, effectif et pérenne, il devra mieux vivre et porter le tiraillement entre ses aspirations se voulant transformatrices et ses actions réfrénées par la crainte de déplaire aux ‘‘mains nourricières’’.

V.E. : On aimerait finir avec ce que vous avez appelé la question de la dignité. Comment y être attentif de façon à mieux restituer la part de vérité sur le monde social apprise au contact de ses initiatives de co-construction des solidarités?

E.T. : Lorsqu’on lit ou entend sur les réseaux sociaux ou dans les médias de masse les messages stigmatisants vis-à-vis de l’immigration, des personnes racisées, des personnes précarisées, on efface complètement leur réalité et cela impacte négativement leur vie. Dévaloriser une partie de la population, la déshumaniser, c’est se permettre de l’ignorer sans avoir mauvaise conscience.

Nous savons aussi que notre système fonctionne avec un logiciel idéologique programmé pour ne décrypter que la logomachie de la rentabilité économique. Tout notre rapport à l’immigration (puisque c’est à cet univers que les personnes dont on parle sont associées) part de paramètres utilitaristes

Pour changer les perceptions et à terme améliorer la situation, il faudrait peut-être raconter plus souvent des parcours de vie qui changent les regards, qui mettent l’accent sur des expériences d’humanisation, mais aussi de désassignation. N’oublions pas que l’émancipation passe le plus souvent par la découverte de soi comme capable d’autre chose que ce à quoi l’on nous assigne. Par-dessus tout, il ne faut pas perdre de vue que toutes ces personnes ont une histoire, un bagage, quelque chose à apporter à la société.

La question de la dignité des personnes dont on discute ici est profonde. Elle n’est pas que de l’ordre de la reconnaissance de leur implication, mais s’inscrit plutôt dans le sentiment d’appartenance à une communauté dans laquelle sa voix compte. Cela vaut indéniablement pour toute personne. La dignité est fondamentale pour aller au bout de sa capacité d’agir et déployer la toute puissance pouvant faire émerger des initiatives créatrices indispensables au renouvellement de la société, à l’élargissement de la citoyenneté et à l’invention démocratique. Dans cette appropriation de la dignité, la conscience de soi n’est plus que de l’ordre de la perception étatique en tant que maillon utilitariste. Elle est dans le renversement de la dévalorisation d’une condition de toute personne sans cesse ramenée au statut de bénéficiaire passive. Notre entretien devrait servir à sortir de l’anonymat les initiatives ayant contribué (à leur modeste échelle) à lutter contre effets d’une situation sanitaire et sociale tragique sur la population.

Mais que recouvre le mot dignité chez nos gouvernants lorsque l’on assiste impuissamment au traitement scandaleux de nos personnes aînées? Lorsque dans une société comme la nôtre on tolère que des êtres humains soient sous le seuil de la pauvreté tout en travaillant 40 heures par semaine?

Entretien réalisé par Mouloud Idir, coordonnateur du secteur Vivre ensemble et Élodie Ekobena, chargée de projets au secteur Vivre ensemble.


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