DOSSIER : - Le modèle migratoire canadien : inscription dans un changement de paradigme mondial inquiétant

La fin de l’immigration : Entretien avec la réalisatrice Marie Boti

Publié le 2 janvier 2013
Par : Mélanie Gauvin

Mélanie Gauvin est membre de l’équipe de l’organisme Au bas de l’échelle

Ce documentaire permet de mettre en lumière les conditions de travail et de vie souvent troublantes et difficiles auxquelles font face les travailleuses et travailleurs migrants temporaires. À l’aide de nombreux témoignages, le film aborde autant le processus de recrutement dans le pays d’origine, la validité des offres d’emploi, que les conditions de travail elles-mêmes.

Par des images saisissantes, nous entrons dans le quotidien de travailleuses et de travailleurs migrants temporaires ainsi que dans leurs visions et leurs aspirations à venir au Canada. En comparant la situation de ces personnes à celle de leurs propres parents arrivés au siècle dernier, les réalisateurs, Marie Boti et Malcom Guy des Productions Multi-Monde, ont levé le voile sur un monde qui nous est très proche.
Leur documentaire soulève la question suivante : sommes-nous des citoyennes et des citoyens qui acceptent ou ferment les yeux sur une sous-classe de travailleuses et travailleurs ? Vivre ensemble a rencontré Marie Boti pour discuter de la réalisation de ce film documentaire.

VIVRE ENSEMBLE (VE) : Votre documentaire La fin de l’immigration aborde la situation des personnes migrantes qui viennent travailler temporairement au Canada. Quel a été l’élément déclencheur de ce film?

MARIE BOTI (MB) : Déjà à la fin des années 1980, la question des travailleuses domestiques provenant des Philippines était un sujet qui nous préoccupait beaucoup. Trois documentaires ont d’ailleurs été réalisés au cours des années 1990, pour lever le voile sur les cas d’abus et d’injustices dont elles étaient victimes. L’arrivée d’un nouveau programme, pour les travailleuses et travailleurs temporaires peu spécialisés, nous a donc beaucoup interpellés. D’autant plus que ce programme ne venait pas améliorer les conditions de travail, mais perpétuait le lien de servitude avec l’employeur. Deux éléments ont toutefois déclenché en nous un questionnement important et mené à la réalisation de ce documentaire.
D’abord, nous avons été interpellés par plusieures manchettes dans les médias. En Colombie-Britannique, avant la tenue des Jeux olympiques, une main-d’œuvre abondante était nécessaire pour l’agrandissement du métro de Vancouver.  Pour arriver à combler ce besoin, le recours à des travailleurs temporaires dans le secteur de la construction s’est avéré nécessaire. Certains syndicats ont toutefois repéré que le traitement salarial de ces personnes n’était que de 3,50 $ l’heure et il s’en est suivi plusieurs poursuites contre les compagnies.
Par la suite, le cas d’une usine de poisson en Ontario, qui faisait venir de la main d’œuvre du Sri Lanka, nous a choqués. Plusieurs travailleuses étaient victimes de harcèlement sexuel et d’autres abus de l’employeur. De plus, elles avaient déboursé jusqu’à 10 000 $ aux agences de recrutement dans leur pays d’origine pour n’occuper finalement qu’un emploi au salaire minimum. Cette situation faisait d’ailleurs ressortir toute la question des intermédiaires de recrutement.
Au Québec, pendant qu’on fermait une usine de transformation de porc, mettant des centaines de travailleuses et de travailleurs à la rue, on en agrandissait une autre en Alberta, qui avait recours à des travailleuses et des travailleurs étrangers. Cette situation laissait voir beaucoup de contradictions que nous avions besoin d’explorer davantage.
Parallèlement, nous sommes depuis longtemps impliqués sur le terrain auprès d’organismes de défense des droits. Mon collègue Malcom Guy est d’ailleurs un des membres fondateurs du Centre des travailleuses et des travailleurs immigrants (CTI) et toujours membre du conseil d’administration. Notre militance et le travail des intervenants communautaires du CTI nous permettent donc d’être témoins de nombreux cas d’injustices, d’abus et de discriminations. Nous avons ainsi appris qu’un grand nombre de personnes migrantes qui venaient au CTI pour obtenir du secours et de l’information sur leurs droits, se trouvaient au Québec en vertu du programme des travailleurs étrangers temporaires. Alors que nous avions cru avoir fait le tour de la question avec trois films sur les travailleuses domestiques venues de l’étranger, nous avons réalisé qu’au contraire, il fallait élargir notre perspective à tous les secteurs de l’économie et en parler comme phénomène global au Canada !

V.E : La compréhension des programmes de travail temporaire et leur application sont assez complexes. Quel travail de recherche a été nécessaire de votre part pour arriver à bien cerner les enjeux entourant les programmes temporaires de travail au Canada, particulièrement les programmes pour les travailleuses et travailleurs peu spécialisés?

MB : Réaliser un film documentaire comme La fin de l’immigration demande souvent près de cinq ans de travail, de la préparation à la sortie du film. C’est un peu comme une thèse. On doit s’appuyer sur une solide recherche documentaire. Nous devons fonder nos observations et trouver des personnes prêtes à témoigner de leur situation. Ce n’est d’ailleurs pas évident de trouver des gens qui ont le courage et la conscience de mettre leur propre situation à risque pour la cause commune. Avec La fin de l’immigration, nous nous trouvions aussi au début d’un phénomène. Avec la crise de 2009, nous devions vérifier si la tendance de faire venir des travailleuses et des travailleurs migrants temporaires allait se maintenir ou si elle allait devenir passagère.
Aussi, en plus de la recherche documentaire, un projet comme celui-ci implique des voyages de recherche afin de rencontrer sur place des intervenants potentiels et identifier les situations les plus aptes à illustrer notre hypothèse. La question du financement est également fondamentale et exige du temps pour mener à bien un tel projet.
Toutefois, faire un film n’est pas comme écrire un livre. Un film n’est pas le meilleur moyen de faire passer des chiffres ou des textes de lois, c’est plutôt un médium pour faire passer l’émotion. Nous devons donc choisir le focus principal qui permettra de faire passer cette émotion.

VE : Votre documentaire nous présente avec éloquence plusieurs témoignages de travailleuses et de travailleurs de diverses provinces canadiennes et de membres de leur famille, mais aussi d’employeurs. Par quels moyens avez-vous réussi à rejoindre toutes ces personnes et comment avez-vous réussi à les convaincre de participer au film ?

MB : Bien entendu, parler des émotions nous amène à cette question sur les témoignages ! Nous devons trouver des personnes prêtes à s’ouvrir, à raconter leur histoire devant une caméra. Nous préférons travailler avec des personnes qui sont en lien avec des organismes sur le terrain. Nous nous assurons ainsi que ces personnes ont une compréhension plus approfondie de leur situation et qu’elles ne sont pas seules et sans défense. Notre objectif est de montrer la capacité des êtres humains à surmonter les situations difficiles. Nous ne voulons pas abonder dans le sens de la victimisation, mais plutôt faire ressortir les capacités des êtes humais à surmonter des situations difficiles.
Notre façon de procéder se veut respectueuse, à la fois pour les personnes qui témoignent de leur vécu et pour les représentants d’employeurs ou les compagnies que nous présentons. Nous ne mettons pas délibérément un employeur ou son témoignage sous une lumière négative. Rien n’empêche toutefois le spectateur d’être critique!

VE : Les Productions Multi-Monde se définissent par un cinéma engagé, à caractère social et politique. Un des fils conducteurs du film repose sur le parallèle que vous établissez avec l’immigration du début du siècle. Quel message désirez-vous transmettre par l’intermédiaire de votre film?

MB : Avec La fin de l’immigration, c’est la première fois que nous mettons de l’avant notre histoire personnelle. Nous faisons référence à nos origines et on s’entretient avec les parents de mon collègue Malcom pour constater la différence. Autrement, ces changements sont graduels et passent en sourdine, surtout lorsque le gouvernement évite d’en faire des débats de société. Il faut que la population s’intéresse aux questions d’immigration en général et de migration temporaire en particulier. Cette réalité façonne le profil de la population actuelle et de celle qui se dessine pour le futur.
Il devrait y avoir une explosion de protestation, mais malheureusement plusieurs personnes voient ces travailleuses et travailleurs comme une menace, quand, en fait, elles sont victimes d’un système. La vraie menace, c’est le pouvoir que détiennent les entreprises, la pression que le recours à de tels programmes entraîne sur les conditions de travail de tout le monde.

VE : En plus de permettre une prise de conscience collective, croyez-vous que l’impact de votre documentaire puisse améliorer la situation des personnes migrantes?

MB : Ce film se veut un éveil à la situation que vivent les travailleuses et les travailleurs migrants au Canada et un soutien au travail sur le terrain. Nous désirons que la population s’en prenne aux bonnes cibles, qu’elle réalise l’attrait d’une main-d’œuvre captive dans un système qui vise le plus grand profit possible moyennant les plus petites dépenses possibles, au détriment des travailleuses et travailleurs. Nous ne croyons pas que notre documentaire puisse améliorer directement la situation de ces personnes, mais nous croyons que les organismes qui œuvrent auprès d’elles sont les acteurs qui peuvent y arriver. Et c’est à la population, mieux renseignée et éclairée, de les appuyer.


Restez à l’affut de nos parutions !
abonnez-vous à notre infolettre

Share via
Send this to a friend