Entre le discours misérabiliste et le discours utilitariste : Les migrations comme mouvement social

Publié le 28 novembre 2023
Par : Lucio Castracani

Lucio Castracani est stagiaire postdoctoral à la Faculté de droit de l’Université de Sherbrooke et titulaire de la bourse Bertrand 2023-2024 du Centre justice et foi.

Ce texte propose d’aborder de façon critique deux discours dominants s’agissant des migrations, celui de la personne migrante comme victime et celui de la personne migrante comme utile à la société d’arrivée. Ces discours, qu’on retrouve tant dans la narration médiatique et politique que dans la narration académique sur les migrations, contribuent à la construction de la migration comme « problème public », même lorsqu’ils prônent plus d’ouverture de la part des États. L’auteur nous introduit ensuite à une troisième approche, celle définie par la théorie de l’autonomie des migrations, qui présente plutôt les migrations comme un mouvement social. Car, l’autonomie, en portant le regard sur l’incapacité des dispositifs de contrôle migratoire de freiner ou de canaliser la mobilité humaine, reconnaît à celle-ci une puissance de transformation des rapports d’existence et des modes de vie, au-delà de la souveraineté étatique. Le regard sur les luttes migrantes, ainsi posé, amène à prendre en considération les alliances possibles afin de dépasser le rapport réifié entre personnes citoyennes et non citoyennes.

 

Le discours misérabiliste

Le fait migratoire polarise. Peu importe le contexte dans lequel on analyse les migrations, nous pouvons identifier deux grands positionnements partisans sur les migrations, celui de l’accueil et celui du refoulement. Même s’ils divergent, en regard des solutions envisagées, ils s’appuient le plus souvent sur les mêmes discours pour soutenir leurs argumentations. Parmi les discours qui dominent, il y a le discours misérabiliste.

La vision misérabiliste, en insistant sur l’incapacité de subvenir à leurs besoins, renforce l’idée que la société doit prendre en charge totalement ces personnes, ce qui permet ainsi de justifier, politiquement et éthiquement, le durcissement des frontières.

La « raison humanitaire » a été souvent évoquée pour définir le changement dans les politiques d’im-migration (Fassin, 2001). Dans ce contexte, afin de légitimer la demande en faveur d’une ouverture majeure des frontières, il a fallu susciter la compassion à travers la présentation et la mise en valeur de la souffrance vécue par les personnes migrantes. Or, ces mêmes procédés misérabilistes et doloristes se retrouvent aussi dans l’argumentation de la fermeture des frontières. « On ne peut pas accueillir toute la misère du monde » : cette phrase prononcée par le premier ministre français Michel Rocard, en 1989, est en effet utilisée couramment dans les débats politiques et dans les médias, au Québec comme ailleurs, pour justifier les politiques de refoulement. Cette vision misérabiliste des personnes migrantes, dans cette perspective, vise à légitimer les mesures permettant d’exclure davantage de personnes qui sont, au départ, déjà désavantagées. C’est ainsi qu’aujourd’hui, cette fois en se référant à la « capacité d’accueil », nous faisons face à un nouvel argument permettant aux soi-disant « sociétés d’accueil » de justifier moralement cette exclusion, même pour des personnes qui ont des raisons « humanitaires » pour migrer. La vision misérabiliste, en insistant sur l’incapacité de subvenir à leurs besoins, renforce l’idée que la société doit prendre en charge totalement ces personnes, ce qui permet ainsi de justifier, politiquement et éthiquement, le durcissement des frontières.

Pour qui suit l’actualité politique au Québec, cela ne devrait pas surprendre. Au moins depuis 2017, on a entendu à plusieurs reprises certains membres de la classe politique et des chroniqueurs affirmer qu’il était impossible d’accueillir les personnes du chemin Roxham, au nom de cette « capacité d’accueil ». Et ce, en dépit du fait que les organismes communautaires aient maintes fois souligné que cette incapacité relevait plutôt de subventions et allocations toujours plus déficitaires, compliquant leur travail d’accompagnement des personnes migrantes, et que la fermeture du chemin Roxham n’était pas la solution (Hébert-Bernier 2023).

L’importance d’aller au-delà de l’image de la personne migrante réduite à celle de victime passive, dans le contexte actuel, vise plutôt à reconnaître la capacité d’action des personnes migrantes, surtout en vue de rejeter la notion de capacité d’accueil, qui est un outil idéologique du refoulement.

À travers la notion de « capacité d’accueil », les mesures restrictives sont présentées comme le fruit d’une rationalité neutre, et donc moralement acceptable (Ty, 2021). En réalité, comme le souligne le démographe Victor Piché, cette notion n’a aucune base scientifique (2019). L’approximation avec laquelle la capacité d’accueil est établie révèle plutôt sa dimension idéologique : on la brandit en effet inégalement selon les origines nationales et sociales des personnes qui se présentent aux frontières. Précisément parce que le discours misérabiliste est désormais brandi par les partisans du refoulement, le fait de considérer la personne migrante comme victime n’est plus suffisant pour soutenir l’argumentation en faveur de l’accueil. Cela ne signifie évidemment pas vouloir déconsidérer les raisons qui président aux migrations. Le choix de partir est souvent motivé par des formes multiples et imbriquées de souffrances qui vont d’évènements collectifs, tels que les guerres et les désastres environnementaux, à des épreuves plus intimes au sein du réseau social le plus proche.

L’importance d’aller au-delà de l’image de la personne migrante réduite à celle de victime passive, dans le contexte actuel, vise plutôt à reconnaître la capacité d’action des personnes migrantes, surtout en vue de rejeter la notion de capacité d’accueil, qui est un outil idéologique du refoulement.

Capacité d’agir migrante et discours utilitariste

Les références à l’agentivité des personnes migrantes ne sont pas absentes tant dans la littérature scientifique que dans les discours politiques et médiatiques dominants sur les migrations. Cependant, lorsque la personne migrante y est pensée comme actrice de son destin, cette capacité d’action est souvent présentée en termes utilitaristes. Encore une fois, dans cette représentation, les partisans du refoulement et de l’accueil risquent de se rejoindre.

Dans le cadre des argumentaires visant à contrôler davantage les migrations, la capacité d’action est reconnue aux personnes migrantes pour justifier les programmes de migration temporaire. En effet, pour les partisans du durcissement des frontières, ces programmes favoriseraient une migration « ordonnée et sûre », empruntant les termes de l’Organisation internationale des migrations. Cela permet de répondre à l’électorat qui ne veut pas de personnes migrantes, tout en fournissant une solution aux problèmes de rareté de main-d’œuvre. Sur ce plan, les programmes de migration temporaire représentent la « main gauche » de ce que fait la main droite en termes de durcissement des contrôles aux frontières.

Ces programmes ont souvent été vantés comme un modèle à trois gagnants, à savoir : le pays de départ qui peut compter sur des transferts d’argent et le retour de personnes plus qualifiées, le pays d’arrivée qui peut compter sur une main-d’œuvre dans des contextes de rareté et, enfin, les personnes migrantes elles-mêmes, qui peuvent avoir des salaires plus intéressants et développer de nouvelles compétences. Ce modèle s’appuie sur les théories néoclassiques des migrations. D’un point de vue macrosociologique, les programmes prendraient en considération et coordonneraient ce que la théorie néoclassique des migrations définit comme les facteurs d’attraction et de répulsion des migrations (push and pull factors); d’un point de vue microsociologique, les personnes migrantes sont perçues, à l’instar de la théorie néoclassique, comme des acteurs rationnels, où le choix d’intégrer tel ou tel programme est le fruit d’un calcul visant à maximiser leurs bénéfices.

Bien que ce discours s’articule souvent au discours misérabiliste, la perspective ici est différente. On ne pose pas d’emblée les raisons du départ comme ce qui légitimerait l’accueil, mais plutôt on confirme, à travers des exemples de bonne réussite, que l’accueil amène plus de bénéfices que de problèmes.

Compte tenu de l’influence des théories néoclassiques des migrations sur la conception des programmes, il n’est pas surprenant de retrouver une perspective utilitariste dans les argumentations qui font leur promotion. Il est sans doute plus surprenant de la retrouver même dans les argumentations demandant plus d’ouverture des frontières. C’est pourtant le cas, par exemple, lorsque la demande d’ouverture des frontières est accompagnée d’une présentation de bonnes expériences d’« intégration », à savoir, par exemple, que la personne migrante a réussi professionnellement (moins fréquent) ou qu’elle est incontournable pour l’économie du pays (le plus souvent), ou encore qu’elle maîtrise la langue officielle (notamment dans le cas du Québec), ou qu’elle fait du bénévolat. Bien que ce discours s’articule souvent au discours misérabiliste, la perspective ici est différente. On ne pose pas d’emblée les raisons du départ comme ce qui légitimerait l’accueil, mais plutôt on confirme, à travers des exemples de bonne réussite, que l’accueil amène plus de bénéfices que de problèmes.

Or, cette perspective montre parfaitement comment, même lorsqu’il s’agit de demander plus d’ouverture des frontières, il est difficile de porter un regard sur les personnes migrantes sans se détacher du point de vue de l’État. Le sociologue algérien Abdelmalek Sayad parlait à ce sujet de « pensée d’État » pour indiquer cette difficulté de penser les migrations au-delà des catégories de l’État : « […] nous pensons tous l’immigration […] comme l’État nous demande de la penser et, en fin de compte, comme il la pense lui-même » (Sayad 1999, p.7). Selon Sayad, nous intériorisons une image de l’État hors du temps, comme une entité naturelle allant de soi, qui influence notre façon de voir le monde et favorise sa reproduction (Sayad 1999). Un biais cognitif présent également dans les sciences sociales, où justement on parle de « nationalisme méthodologique »[1] pour indiquer cette tendance à comprendre le monde social à travers la naturalisation de l’État-nation et de ses frontières (Wimmer et Glick-Schiller, 2003).

En quoi le partage de cas de « bonne intégration » de personne migrantes mettant l’accent sur ses bonnes réussites et son apport à la société d’accueil exprime la pensée d’État ? C’est qu’à travers l’exemple de bonne intégration, on légitime surtout, de façon inconsciente et implicite, les raisons potentielles d’exclusion. Cela laisse sous-entendre qu’une personne migrante (ou un groupe) incapable d’agir dans le sens de l’intégration est de fait problématique. De plus, dans le cadre du paradigme de l’intégration, la personne migrante (et même les générations successives) est toujours soumise à un « éternel soupçon » (Sayad, 1994) et exposée à l’exclusion interne par le biais de « frontières invisibles » (Khosravi, 2010) que sont notamment la race, le genre et la classe sociale.

En s’interrogeant sur l’« intégration » des personnes migrantes, nous avons affaire à une double opération : d’une part, une ostentation de différences entre la communauté citoyenne et la communauté immigrante[2]; d’autre part, une dissimulation de la diversité interne au groupe « à intégrer » au profit d’une image homogène. C’est ainsi qu’à travers le discours sur l’intégration, on identifie en permanence, au sein de la communauté citoyenne, le groupe dominant et les groupes dominés ainsi que les logiques d’inclusion et d’exclusion qui définissent ce rapport et qui le réalisent à travers les frontières étatiques ou celles plus invisibles comme nous le disions plus haut.

 

Penser les migrations comme un mouvement social et politique autonome

À la base de cette approche d’autonomie, il y a plutôt l’idée que les migrations constituent un mouvement social et politique. Elle pense les migrations non comme une simple réaction à des conditions économiques ou sociales imposées, mais comme une « force créatrice » qui échappe toujours aux formes de contrôle mises en place pour les contenir.

Il est possible de partir de la capacité d’agir des personnes migrantes, tout en allant à l’encontre de l’approche misérabiliste et au-delà de l’utilitarisme migratoire et de la pensée d’État. Depuis les années 2000, de nouvelles approches critiques dans les études sur les migrations, regroupées sous le terme de « l’autonomie des migrations », ont en effet appelé à revoir la façon par laquelle la recherche regardait ce fait social. Ces études se distancient des théories économistes dominantes selon lesquelles la personne migrante, prise comme objet des migrations, est prisonnière de dynamiques d’attraction et de répulsion. La théorie de l’autonomie des migrations rejette également l’image de la personne migrante comme victime à la base du discours humanitaire.

À la base de cette approche d’autonomie, il y a plutôt l’idée que les migrations constituent un mouvement social et politique. Elle pense les migrations non comme une simple réaction à des conditions économiques ou sociales imposées, mais comme une « force créatrice » (Papadopoulos et al. 2008) qui échappe toujours aux formes de contrôle mises en place pour les contenir. L’autonomie des migrations, dans ce sens, s’appuie notamment sur les travaux de l’économiste et philosophe Yann Moulier-Boutang (1998) qui a travaillé sur l’histoire du capitalisme. Selon Moulier-Boutang, celle-ci se caractérise par les tentatives de contrôle de la mobilité du travail. De l’esclavage, en passant par le servage jusqu’au travail salarié, ces différentes relations de travail constituent des stratégies pour « brider » la mobilité du travail. On voit, comment cette perspective, appliquée à l’analyse des migrations, renverse l’argumentation classique selon laquelle les différents programmes de migration représentent des opportunités pour les personnes migrantes. L’autonomie des migrations nous dit plutôt que la mobilité humaine précède les politiques migratoires et que les différents programmes et volets d’immigration mis en place constituent des stratégies pour canaliser, filtrer et surtout fixer la mobilité, selon les besoins du capital et des États.

Prenons l’exemple des programmes de migration temporaire au Canada. Pour assurer la rétention des personnes migrantes, plusieurs volets se caractérisent par des permis de travail « fermés ». Il s’agit de permis de travail nominatifs faisant en sorte que la personne migrante ne peut travailler que pour une entreprise assignée. Le permis de travail fermé montre très concrètement le but visé : fixer la mobilité au travail à travers les politiques migratoires. En même temps, aujourd’hui au Québec, il y a des analyses et des pourparlers avec le gouvernement qui vont dans le sens de permis de travail sectoriels ou régionaux au lieu de permis fermés. Il s’agit-là d’une bonne nouvelle pour les milliers de personnes migrantes soumises à l’immobilité dans le marché de travail canadien et québécois.

En suivant de près les discours médiatiques et politiques sur l’immigration, l’on comprend que cette volonté d’envisager une plus grande flexibilité des permis de travail découlerait d’une prise de conscience des conditions déplorables des travailleurs et travailleuses migrantes temporaires qui ont marqué l’actualité récemment. Un rappel à cet égard : en 2023, le spécialiste en droit international et droits humains Tomoya Obokata, mandaté par les Nations unis pour évaluer les efforts canadiens faits pour prévenir et combattre les formes d’esclavage contemporains, sonnait l’alerte quant au permis de travail fermé. Dans la déclaration finale ponctuant sa mission, Obokata déclarait que les volets agricoles et le bas salaire du Programme pour les travailleurs étrangers temporaires « constituent un terreau fertile pour les formes contemporaines d’esclavage » (Obokata, 2023, p. 3). Il pointait en particulier la responsabilité du permis de travail fermé, lequel crée une relation de dépendance et de vulnérabilité pour les personnes migrantes. Quelques semaines après, la ministre québécoise de l’Immigration, Christine Fréchette, affirmait dans une déclaration écrite avoir été touchée par les témoignages qu’elle avait reçus au cours de 2023 sur les « défis » des personnes migrantes. Elle annonçait ce faisant, une évaluation du permis de travail fermé de la part de la Commission des partenaires du marché du travail (CPMT). (Fréchette, 2023).

Or, les récits des personnes migrantes ou les alertes publiques concernant les permis de travail fermés sont-ils vraiment des évènements nouveaux? Pas vraiment. Il y a plus de 15 ans, les quotidiens québécois relevaient déjà les conditions des travailleurs agricoles. En 2007, par exemple, le journaliste André Noël (2007) recueillait les témoignages de travailleuses migrantes agricoles qui ne pouvaient pas sortir de la ferme sans autorisation, sous peine d’être congédiées et renvoyées dans leur pays d’origine (Choudry et al. 2009).

En outre, il y a plus de 12 ans, la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse dénonçait les problèmes que créaient les programmes de migration temporaire. Au sujet du permis de travail fermé, la Commission déclarait : « En plus de compromettre leur liberté, le permis de travail restreint n’étant imposé qu’aux seuls travailleurs migrants, il est susceptible de compromettre leur droit à des conditions de travail justes et raisonnables et qui respectent leur santé, leur sécurité et leur intégrité physique en toute égalité » (Carpentier et Fiset, 2011).

À cela, on peut ajouter la littérature scientifique et académique sur les programmes, dont un des arguments principaux contre ce profil d’emploi, au moins depuis les années 1990, est qu’il est l’expression d’une forme de « travail non libre » (Satzewich 1991). Par ailleurs, ces travaux universitaires ont également documenté empiriquement plusieurs formes d’abus liées au permis de travail nominatif, notamment en Ontario, au moins depuis la fin des années 1990 (Basok 1999).

Qu’est-ce qui a changé dans le contexte actuel au Québec pour que les demandes de révision des conditions liées à ces programmes soient enfin reçues par la classe politique? L’augmentation exponentielle des travailleuses et travailleurs migrants temporaires au Québec y a joué certainement un rôle, faisant en sorte qu’un nombre croissant d’abus deviennent publiquement connus. Par ailleurs – on revient ici à l’autonomie des migrations –, plusieurs entreprises ont sonné l’alarme, en soulignant la fuite de travailleurs partant aux États-Unis ou travailler ailleurs.

L’enjeu semble assez important pour que le gouvernement Canadien sente le besoin de rendre publiques des consignes pour signaler l’absence de travailleurs migrants temporaires, en cas de « preuves indiquant qu’il n’a pas l’intention de retourner au travail ». Il est également indiqué d’appeler l’Agence des services frontalières du Canada s’il y a le soupçon que le travailleur est resté au Canada sans autorisation (EDSC, 2023).

Si une réforme des permis de travail fermés est aujourd’hui envisageable, c’est aussi grâce (surtout) aux personnes migrantes elles-mêmes, qui ont défié les contraintes imposées par leur volet de migration, et ce, en payant parfois un prix fort, comme le fait de rester sans statut. Le débat actuel autour des permis de travail fermés montre comment la capacité d’action des personnes migrantes fait en sorte que les États renouvellent, sans cesse, les politiques migratoires afin de contenir la mobilité humaine.

Conclusion

Le regard porté sur les luttes migrantes ainsi que sur les comportements qui défient les conditions administratives imposées par les pouvoirs publics, souvent de concert avec le privé, nous invitent à revoir les frontières de la citoyenneté et donc de la communauté politique. En effet, en refusant les conditions administratives imposées par leur permis de travail, ou en s’organisant pour une régularisation des personnes sans statut, comme dans la récente campagne pour une régularisation sans conditions, les personnes migrantes agissent déjà comme citoyennes, même si elles sont exclues de la citoyenneté juridique. Il s’agit d’« actes de citoyenneté », tels que définis par Isin (2008) – à savoir une rupture de l’ordre donné (et des positions assignées) à travers lesquels les individus se constituent comme nouvelles subjectivités politiques (Nyers 2008) et redéfinissent en permanence les frontières de la communauté politique.

Si les discours utilitaristes sur l’intégration réifient la frontière entre personnes citoyennes et personnes migrantes, pour voir comment inclure les plus méritantes, celui de l’autonomie des migrations vise quant à lui à estomper, sinon à troubler ces catégories. Le regard sur les luttes migrantes et une conception plus processuelle que statuaire de la citoyenneté, nous permet d’ouvrir une brèche vers de nouvelles façons de faire communauté autour d’enjeux communs, comme l’accès au logement, à la santé ou à des meilleures conditions de travail.

Il s’agit ainsi d’effectuer une double opération de « démigrantisation »[3] des personnes migrantes (Dahinden 2016), en construisant des objets de recherche qui englobent celles-ci dans un groupe plus hétérogène (pour seulement ensuite aborder la spécificité d’être une personne migrante dans ces contextes), tout en « migrantisant » les personnes citoyennes (Anderson 2019), par la mise en lumière de multiples formes d’exclusion que peuvent subir les personnes citoyennes. Ce qui permet de visibiliser les possibles alliances et envisager d’autres formes d’appartenance à une communauté politique.

Je termine par une question qui ne se veut pas une provocatrice, mais qui est en vérité le partage d’une réflexion qui m’accompagne depuis quelques temps : pour éviter de participer à la problématisation du fait migratoire, les études sur les migrations doivent-elles travailler à la disparition des migrations comme objet principal de recherche ?


Bibliographie :

Anderson, B. (2019), « New directions in migration studies: towards methodological de-nationalism », Comparative Migration Studies, 7(1), 1-13. https://doi.org/10.1186/s40878-019-0140-8

Basok, T. (1999), « Free to be unfree: Mexican guest workers in Canada », Labour, Capital and Society/Travail, capital et société, 32(2), 192-221.

Carpentier, M. et Fiset, C. (2011), La discrimination systémique à l’égard des travailleuses et travailleurs migrants, Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse, Direction de la recherche, de l’éducation-coopération et des communications, gouvernement du Québec.

Choudry, A., Hanley J., Jordan S., Shragge et Stiegman M. (2009). Fight Back: Workplace Justice for Immigrants. Fernwood Pub.

Dahinden, J. (2016), « A plea for the ‘de-migranticization’ of research on migration and integration », Ethnic and Racial Studies, 39(13), 2207-2225. 10.1080/01419870.2015.1124129

Fassin, D. (2001), « Quand le corps fait loi. La raison humanitaire dans les procédures de régularisation des étrangers », Sciences sociales et santé, 19(4), 5-34. https://doi.org/10.3406/sosan.2001.1533

Fréchette, C. (2023, 26 septembre), « Au cours des derniers mois, le permis de travail fermé délivré dans le cadre du Programme des travailleurs étrangers temporaires (PTET) a été une source de préoccupations » [post] LinkedIn. https://fr.linkedin.com/posts/christine-fr%C3%A9chette-a60abb1_qu%C3%A9bec-se-penche-sur-les-permis-ferm%C3%A9s-des-activity-7112773302867111938-h_IZ?trk=public_profile_like_view

Hébert-Bernier, F. (2023, 27 mars), « Fermer Roxham n’est pas une solution, c’est un problème. Pivot ».https://pivot.quebec/2023/03/27/fermer-roxham-nest-pas-une-solution-cest-un-probleme/

Isin, E. F. (2008), « Theorizing acts of citizenship », dans Isin, E. F., et Nielsen, G. M. (dir.). Acts of citizenship (15-43), Bloomsbury Publishing.

Khosravi, S. (2010), “Illegal” traveller. An Auto-Ethnography of Borders, Palgrave Macmillan.

Moulier-Boutang, Y. (1998), De l’esclavage au salariat: économie historique du salariat bridé, Presses universitaires de France.

Noël A. (2007, 30 août), « Un producteur expulse un prêtre. Le père Bolduc était venu visiter des travailleuses migrantes », La Presse.

https://numerique.banq.qc.ca/patrimoine/details/52327/2206431

Nyers, P. (2008), « No one is illegal between city and nation », dans Isin, E. F., et Nielsen, G. M. (dir.). Acts of citizenship (160-181), Bloomsbury Publishing.

Obokata, T. (2023), End of mission statement, Haut-Commissariat aux droits de l’homme. https://www.ohchr.org/sites/default/files/documents/issues/slavery/sr/statements/eom-statement-canada-sr-slavery-2023-09-06.pdf

Papadopoulos, D., Stephenson, N. et Tsianos, V. (2008), Escape routes: Control and subversion in the twenty-first century, Pluto Press.

Piché V. (2019, 12 février), « Immigration et intégration : existe-t-il un seuil optimal ? », Webzine Vivre Ensemble. https://cjf.qc.ca/vivre-ensemble/webzine/article/immigration-et-integration-existe-t-il-un-seuil-optimal/

Sayad A. (1999), « Immigration et “pensée d’État” », Actes de la recherche en sciences sociales. 129, 5-14. https://doi.org/10.3406/arss.1999.3299

______ (1994), « Qu’est-ce que l’intégration », Hommes et Migrations, 1182, 8-14.

______ (1990), « Les maux-à-mots de l’immigration. Entretien avec Jean Leca », Politix. Revue des sciences sociales du politique, 3(12), 7-24. https://doi.org/10.3406/polix.1990.1420

Satzewich, V. (1991), Racism and the incorporation of foreign labour: farm labour migration to Canada, since 1945, Routledge.

Emploi et développement social Canada (EDSC) (2023, 22 août), « Signaler un travailleur étranger temporaire manquant à l’appel ». Infotetquebec.com

https://www.infotetquebec.com/signaler-un-travailleur-etranger-temporaire-manquant-a-lappel/

Ty, M. (2021), « Le mythe de la charge maximale : Migrations mondiales et “capacité d’accueil” de l’État-nation », Multitudes, 82, 142-153.

https://doi.org/10.3917/mult.082.0142

Vertovec S. (2007), « Super-diversity and its implications », Ethnic and Racial Studies, 30(6), 1024-1054, DOI: 10.1080/01419870701599465

Wimmer, A. et Glick Schiller, N. (2002), « Methodological nationalism and beyond: nation–state building, migration and the social sciences », Global networks, 2(4), 301-334.


[1] Il s’agit d’une approche en sciences sociales qui considère l’État-nation comme la norme, voire l’unité « naturelle », à partir de laquelle analyser le monde social, en prenant pour acquis ses catégories.

[2] Voir, par exemple, le concept de « super-diversité » forgé par le sociologue Steven Vertovec pour souligner la complexité à laquelle la Grande-Bretagne fait face actuellement par rapport à l’immigration. Complexité déterminée, selon le sociologue, par plusieurs facteurs, dont la multiplicité de l’origine des personnes migrantes, les différences socio-économiques, les liens transnationaux (Vertovec, 2007).

[3] En refusant de considérer la population migrante comme une unité d’analyse en soi, on vise le dépassement du nationalisme méthodologique, car on questionne une catégorie dont l’existence est strictement liée à celle de sa contrepartie citoyenne et qui trouve son sens seulement dans la logique de l’État-nation.


Restez à l’affut de nos parutions !
abonnez-vous à notre infolettre

Share via
Send this to a friend