Aux racines du racisme anti-noir | Recension du livre « NoirEs  sous surveillance » de Robyn Maynard

Publié le 27 mars 2020
Par : Alexandra Pierre

Alexandra Pierre est auteure, militante féministe et vice-présidente de la Ligue des droits et libertés.

 Cette recension du livre « NoirEs sous surveillance » de la montréalaise Robyn Maynard vous fera découvrir la pensée de cette inspirante militante communautaire depuis longtemps impliquée dans les mouvements contre le profilage racial ou la violence policière. Ses contributions sur les enjeux de la race, du genre et sur la discrimination sont enseignées au Canada et aux États-Unis. Elle a écrit, entre autres, pour le Washington Post, le Toronto Star, la Gazette de Montréal. Le livre NoirEs sous surveillance, ici discuté, a obtenu le Prix des libraires du Québec 2019 dans la catégorie essais. À la lecture de ce livre, on comprend que les violences policières, notamment les contrôles au faciès, participent d’une matrice coloniale qui résonne particulièrement fort dans les pays qui ont une longue histoire liée au commerce triangulaire et à l’esclavage.

Mis à part la sortie de l’essai Policing Black Lives de Robyn Maynard, la saison estivale 2017 est marquée par une parade de la Saint-Jean où de jeunes hommes noirs habillés en faux haillons poussent un char allégorique sur lequel chante une femme blanche, entouré de femmes blanches, elles-mêmes habillées tout de blanc. C’était aussi l’été de l’arrivée de milliers de personnes originaires d’Haïti qui cherchaient un refuge au Québec, ce qui allait susciter de nombreux commentaires racistes, autant dans les médias sociaux que traditionnels. Un an plus tard, à l’automne 2018, paraissait aux Éditions Mémoire d’encrier la traduction du livre de Maynard : NoirEs sous surveillance. Esclavage, répression et violence d’État au Canada. À ce moment-là, on parlait toujours de la pièce SLAV, de sa (non) représentation des personnes noires ainsi que des libertés qu’elle prenait avec leurs histoires; la famille de Nicholas Gibbs, jeune homme de 23 ans tué par les policiers, intentait une poursuite contre la Ville de Montréal et… un nombre important de migrants haïtiens en situation d’errance tentait de trouver refuge au Canada.

Le passé dans le présent

Ces événements illustrent bien toute la thèse discutée par Robyn Maynard dans NoirEs sous surveillance : le présent des personnes noires au Canada est la suite logique de 200 ans d’histoire de surveillance, de déshumanisation, de répression et de dévalorisation. La violence esclavagiste et coloniale du Canada (et de ses provinces) ne fait pas partie d’un passé révolu: elle est réitérée chaque jour dans les tentatives de contrôle des personnes noires, dans la manière de les dépeindre, de les traiter, de les dénigrer.

Il y a eu l’esclavage, enchâssé dans les lois de la Nouvelle-France puis dans celles de la colonie devenue britannique. Il y a eu la séparation des familles noires selon les intérêts des maîtres et maîtresses.

« […] certaines recherches en sont venues à la conclusion que l’esclavage au Canada s’était résumé à un phénomène marginal relativement anodin. Pourtant, et même si le pays n’a pas connu les grandes plantations, l’esclavage s’y est pratiqué pendant des siècles, avec l’appui de l’État, et aussi de manière extrêmement brutale. Les Blancs(ches) et la société coloniale ont tiré profit de la possession des NoirEs (et des Autochtones) asservis et de leur travail pendant des centaines d’années, les exposant tout ce temps à des violences physiques et psychologiques; et l’infériorité intrinsèque attribuée aux NoirEs à cette époque conditionnera la manière dont ils seront traités pendant plusieurs siècles ».

                 NoirEs sous surveillance, p.31

Il y a eu la ségrégation, notamment dans plusieurs commerces à Montréal. Aujourd’hui, l’emprisonnement massif des personnes noires, la ségrégation spatiale dans les quartiers urbains, la pauvreté ainsi que le placement disproportionné des enfants noirs dans des institutions étatiques, tout comme la mort des noirs aux mains de la police font écho à ce passé.

Dès le début de son essai, Robyn Maynard fait valoir que le destin des nations autochtones et celui des communautés noires sont à jamais liés (même s’il est important de ne pas les confondre) : les vies noires sont « volées » sur des terres volées. Elles étaient vouées à remplacer les victimes autochtones du génocide planifié afin d’exploiter le territoire conquis. Ainsi, tout au long de son livre, Maynard établit des parallèles entre la condition noire et la condition autochtone, soulignant la similarité des mécanismes à l’œuvre dans cette entreprise historique de dépossession.

« Même si ce livre s’intéresse essentiellement au racisme institutionnel anti-NoirEs au Canada, il ne peut évidemment passer sous silence le fait que ce pays est né de la colonisation et du génocide. […] Ces processus historiques ne sont pas  isolés : le projet colonial génocidaire qui a tenté de détruire les peuples autochtones pour accaparer leurs terres et l’asservissement brutal visant à réduire des femmes, des hommes et des enfants noirs à des choses non humaines sont au contraire inextricablement enchevêtrés. »

                 NoirEs sous surveillance, p. 19

Maynard démontre également que les violences subies par les personnes noires sont structurées par l’État canadien. Elles s’incarnent dans différentes législations et institutions, dans la manière dont ces dernières interviennent (ou pas) auprès des personnes noires. Pour l’essayiste, l’action de l’État sert à maintenir un ordre social, racial et sexuel basé sur le mythe d’un Canada blanc dont la prospérité repose sur une économie capitaliste racialisée.

Système

NoirEs sous surveillance s’attaque d’abord à la genèse de cet ordre (l’esclavage) et à ses conséquences. Les différents chapitres déroulent ensuite, tour à tour, le fils historique de questions cruciales auxquelles sont confrontées les communautés noires encore aujourd’hui. Les chapitres « Les sombres côtés de la mosaïque » et « Déni de justice » abordent la fabrication délibérée de la pauvreté des personnes noires et leur criminalisation. Maynard retrace les différentes formes de violence genrée qui touchent les femmes cisgenre, transgenre, les personnes non-binaires ou opprimées par le genre à travers les sections « La violence policières contre les femmes noires » et « La misogynoire au Canada ». Le chapitre « Les nègres que nous avons de trop » est consacré à la mise en place de politiques d’immigration qui permettent de contrôler leur entrée au pays tout en facilitant leur exploitation. Enfin, « Faillite éducationnelle » analyse la déstructuration des familles noires par l’État et la dévaluation de leurs enfants.

Le tableau que dresse Maynard est celui d’un système qui va bien évidemment au-delà des insultes racistes et des attitudes individuelles. L’auteure élargit la définition de la violence d’État qui se concentre souvent sur l’armée, la police ou la prison comme institutions de maintien de l’ordre. Les services sociaux, les écoles, les institutions de santé, les politiques sociales qui maintiennent dans la pauvreté sont aussi des outils de violence. Elle détaille par exemple comment les personnes noires sont constamment surveillées par la police et donc, plus souvent prises à contrevenir à la loi, plus souvent accusées, plus sévèrement traitées par le système judiciaire et, enfin, condamnées plus sévèrement. C’est une roue sans fin. Maynard développe sa pensée autour de l’enjeu de la guerre contre la drogue. Le trafic et l’usage de substances associées aux personnes noires sont plus ciblés par cette guerre et plus réprimés. Les personnes usagères de cocaïne sont en effet moins à risque de finir en prison que celles qui consomment de la marijuana ou du crack[1]. Pour les premières, l’usage de drogue est souvent traité comme une erreur de parcours; pour les secondes, la consommation sera rapidement judiciarisée et perçue comme une dangereuse déviance sociale. De même, avant la dépénalisation de la marijuana, les jeunes blancs qui en fumaient avaient nettement moins de chances d’être punis pour ce geste que les jeunes noirs.  

Les représentations comme justification de la violence

Dès le début de l’histoire du Canada, les corps noirs, autant dans leurs traits physiques que dans leurs comportements, sont dépeints comme pathologiques par les discours populaires, les médias, les institutions, les politiciens et les lois. Maynard décortique un grand nombre de ces narrations : leur origine, la manière dont elles se perpétuent, leurs effets ainsi que leur utilité pour maintenir l’assujettissement des personnes noires et la domination des personnes blanches. Ces images fantasmées deviennent rapidement des prophéties autoréalisatrices : malgré les statistiques et les faits, l’État canadien et ses institutions traitent le Noir en criminel, violeur, vendeur de drogue, et la Noire en femme libidineuse, immorale, agressive, en mère irresponsable, seulement faite pour le travail domestique. Cet imaginaire anti-noir devient alors la réalité collective; il est même internalisé par les personnes afro-descendantes.

À travers une minutieuse analyse féministe, Maynard illustre également comment ce système de représentation et de répression est genré. À ce titre, son chapitre sur la misogynoire est incontournable pour comprendre comment le racisme et le sexisme pèsent sur la vie des femmes noires. L’auteure s’attarde aussi sur la manière dont le profilage racial subi par les femmes et les personnes non conformes dans le genre se déploie plutôt dans la sphère privée, contrairement à celui subi par les hommes. Les services sociaux, la DPJ ou encore l’école sont de puissants agents de surveillance et de répression dans le quotidien des femmes noires. Maynard insiste cependant pour dire que les violences policières n’épargnent pas les femmes, bien au contraire. Elle expose aussi la nature sexiste et raciste des politiques d’immigration et de la chasse aux sans-statuts qui ciblent les femmes noires.  

Encore une fois, dans les pages consacrées spécifiquement à la violence genrée, Maynard se livre à un travail consistant à disséquer les archétypes des femmes noires – fraudeuses, agressives, profiteuses d’aide sociale, mules pour le transport de drogue, etc. – et les manières dont cela informe les politiques et l’attitude de l’État envers elles.

« […] les représentations qui justifient la violence de l’État à l’égard des femmes noires [mama, Jézabel, fraudeuse ou reine de l’aide sociale, prostituée, mère indigne, etc.] permettent aussi de leur refuser l’accès à divers mécanismes de protection étatique. […]. En résumé, les femmes et autres personnes noires opprimées par le genre sont trop réprimées, trop peu protégées. » . 

                 NoirEs sous surveillance, p. 207-208

Toujours dans une perspective féministe, Maynard visibilise les histoires de celles et ceux qui sont à la croisée de plusieurs oppressions. Elle souligne que les relations qu’entretiennent les personnes noires trans, immigrantes, en situation de handicap, vivant avec des problèmes de santé mentale ou réfugiées avec les États provinciaux et fédéral sont de nature différentes. L’expérience des personnes noires est donc à la fois commune en termes de marginalisation tout en étant hétérogène quant aux manières dont s’incarne cette marginalisation. Le livre offre d’ailleurs un intéressant portrait de plusieurs communautés noires et de leurs représentations à travers le pays : JamaïcainEs et Haïtien.ne.s au Québec, Somalien.ne.s à Ottawa et à Toronto, NoirEs descendants des loyalistes en Nouvelle-Écosse, fils et filles de (2ième génération et plus), etc. Maynard refuse toute essentialisation des personnes noires qui, par ailleurs, justifie leur déshumanisation. Elle expose la condition noire au Canada dans toute sa complexité.

 

L’auteure s’attarde aussi sur la manière dont le profilage racial subi par les femmes, et les personnes non conformes dans le genre, se déploie plutôt dans la sphère privée, contrairement à celui subi par les hommes. Les services sociaux, la DPJ ou encore l’école sont de puissants agents de surveillance et de répression dans le quotidien des femmes noires.

 

La fin des mythes

Le travail colossal de Maynard remet fortement en question le récit national d’un Canada accueillant et bienveillant face aux populations noires. Elle déconstruit méticuleusement le mythe qui affirme que le pourrissement des relations raciales chez le voisin du Sud serait sans commune mesure à ce qui se passe ici.

Enfin, NoirEs sous surveillance fait tomber un autre mythe : en termes de racisme d’État, le Québec est loin d’être une société distincte. De nombreux exemples du livre démontrent que les discriminations systémiques subies par les personnes noires ne sont pas le seul fait d’Ottawa et ne sont pas seulement en lien avec la gestion des prisons fédérales ou les politiques d’immigration : l’esclavage en Nouvelle-France, la pendaison de l’esclave Marie-Josèphe Angélique à Montréal en 1734, les jugements de la Cour d’appel du Québec légitimant la ségrégation dans des commerces de Montréal dans les années 30-40, le taux d’incarcération démesuré actuel des personnes noires, le nombre disproportionné d’enfants noirs à la DPJ , l’absence de l’histoire des personnes noires dans le curriculum scolaire ou le nombre de jeunes hommes noirs morts aux mains de corps de police du Québec sont quelques-uns des éléments évoqués dans le livre.

Classique

NoirEs sous surveillance représente un travail de recherche colossal. Très ancré dans les luttes actuelles – Maynard est une militante montréalaise de longue date –, le livre est précis, percutant, nécessaire. De manière convaincante, l’auteure confirme de nombreuses intuitions ressenties par plusieurs personnes noires, sans jamais pouvoir les « prouver » ou les articuler clairement : le fait de ne pas avoir droit à l’erreur, d’avoir l’impression d’être constamment scruté, le fait de se savoir exposé à certaines violences physiques et symboliques sans trop saisir pourquoi.

NoirEs sous surveillance est une œuvre radicale dans le sens où elle déterre les racines du racisme anti-noir au Canada et au Québec. L’essai est aussi un hommage à la résistance des communautés noires : tout au long du livre, Maynard présentent leurs récits qui confrontent l’image de lui-même que le Canada essaie d’imposer, leur refus de l’indignité et leur aspiration à une vraie libération. En effet, Maynard soutient que l’idéal multiculturel d’un Canada harmonieux n’existe pas. L’État canadien n’a jamais eu l’intention de traiter les personnes noires et autochtones en égaux avec ses citoyens euro-canadiens. Le multiculturalisme a non seulement été un moyen d’invisibiliser les Autochtones, mais aussi un moyen de dépolitiser les luttes antiracistes, en premier lieu celles contre la négrophobie.  En ce sens, NoirEs sous surveillance. Esclavage, répression et violence d’État au Canada restera sans aucun doute un classique dans le genre.

 

Le racisme au temps de la COVID-19

Pour finir, je me pose la question suivante dans le contexte actuel : pourquoi donc publier cet article en temps de pandémie, alors que des millions de personnes sont recluses dans l’angoisse, que des milliers d’autres sont malades, que, pour la plupart d’entre nous, l’avenir paraît si incertain? L’essai de Maynard est incontournable en ces temps troubles, car il y est révélé une des lignes de fracture de nos sociétés : la ligne de fracture raciale (pour paraphraser le sociologue W.E.B Dubois). C’est là que sera tracée la frontière déterminante, qui délimitera en partie quelles personnes s’en sortiront « le moins mal » face à cette pandémie, et les autres. De par cette fracture, on entrevoit pourquoi les quartiers ghettoïsés, les prisons et les centres de détention pour personnes migrantes sont si peu pris en compte par les autorités médiatiques, sanitaires et étatiques alors qu’ils sont des lieux névralgiques de propagation de la COVID-19. De par cette fracture encore, on entrevoit comment est constitué ce « front »  qui lave les immeubles, transporte les malades en taxi ou offre, dans des conditions précaires, des services, aujourd’hui qualifiés « d’essentiels ». La ligne de fracture raciale informe en partie sur qui seront les premières personnes mises à pied ; sur celles qui peineront à payer leur loyer ; sur celles qui manqueront de soutien scolaire adéquat et adapté et qui peineront à entreprendre la prochaine année scolaire sans avoir pu finir la précédente. À la lumière du livre de Maynard, on en vient à la conclusion tristement évidente que ce seront les communautés noires du Canada et du Québec qui seront touchées de manière disproportionnée par la crise actuelle.


 [1] À ce sujet, voir le chapitre 3 de Maynard, sous-section « Guerre canadienne contre les drogues », de même que le film « 13th » d’Ava DuVernay sur le contexte étasunien.  Aussi : https://www.theguardian.com/world/2018/may/07/canada-marijuana-cannabis-legalization-amnesty-drug-laws


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