Apprendre aussi à compter sur ses propres forces | À propos de Nègres noirs, nègres blancs de David Austin

Publié le 5 novembre 2019
Par : Christian Brouillard

Christian Brouillard enseigne les sciences politiques au Cégep de Drummondville

« Là où il n’y a pas de lutte, il n’y a pas de progrès »
Frederick Douglass

Il y a de cela cinquante ans, Montréal était le théâtre de deux événements importants dans la politisation des mouvements noirs au Canada et au Québec : le Congrès des écrivains noirs en octobre 1968 et l’occupation par des étudiants et étudiantes noirs de l’Université Sir George Williams en février 1969. Ces deux événements, remis dans leur contexte historique, sont l’objet du livre de David Austin publié par Lux Editeur. Cette publication comble un « vide » dans l’historiographie officielle des mouvements socio-politiques au Québec et au Canada car, comme le souligne Austin, la présence noire dans l’histoire canadienne semble, pour beaucoup, à peine perceptible (« invisible ») et pourtant, elle existe!

En lisant ce livre, l’on se rend compte que tout est une question de mémoire et de son usage …. « Parler de mémoire, c’est s’aventurer en terrain glissant, et les souvenirs et la compréhension qu’on retrouve chez les groupes marginalisés et aliénés ou dans les groupes d’opposition viennent rarement corroborer l’histoire officielle… » (p. 175).

On a ici entre les mains un livre où la démarche historique tient donc une place importante, mais se donnant comme but de développer « une réflexion sur la politique raciale en tant qu’élément central de la hiérarchie sociale, économique et politique qui domine et conditionne nos vies de tous les jours » (p. 20).

Aller vers un passé trop souvent méconnu n’est, finalement, qu’une étape pour mieux saisir notre présent où l’exclusion raciale, articulée avec l’oppression et l’exploitation de classe et de genre, persiste toujours.

Un contexte politique « explosif »

« Burn, baby burn »
Marvin X, poème écrit après les émeutes de Watts en 1965

Les années 1960 sont, au niveau mondial, un moment historique singulier et remarquable de remise en cause de l’ordre établi par un nombre considérable de personnes. Parmi les nombreux auteurs qui ont tenté d’expliquer cette vague de dissidence, retenons (comme Austin, p. 35) George Katsiaficas, pour qui cette période a vu « l’émergence d’un effet Éros, un réveil important de cet instinct que les humains ont pour la justice et la liberté. Quand cet effet Éros surgit, il devient clair que le statu quo est compromis et que les formes de contrôle social sont sur le point de se rompre ». On notera que la référence à la notion d’éros renvoie moins à Freud qu’à Herbert Marcuse (notamment son livre Eros et libération), théoricien issu de l’École critique de Francfort et sympathisant des mouvements de lutte des années 1960. Il est assez curieux que Austin n’y fasse pas une brève référence dans ce livre. Cela dit, cette rupture dans le contrôle social n’est pas sans inquiéter, comme nous le verrons plus loin, les groupes sociaux dominants sur l’ensemble de la planète. De cette période tumultueuse, une année se distingue tout particulièrement : 1968. De la guerre du Vietnam qui atteint son apogée avec l’offensive du Têt à la révolte étudiante articulée à une grève ouvrière massive en France en passant par les violentes émeutes raciales aux États-Unis[1], deux éléments importants se dégagent : la résistance vietnamienne à l’agression étasunienne comme symbole de la lutte des peuples du Sud contre l’impérialisme des pays du Nord et les combats des Afro-Américains contre le racisme systémique et d’État prévalant aux États-Unis.

Ces combats, à la suite de Malcolm X, se placent sous le signe du Black Power, c’est-à-dire « la lutte des Noirs pour exprimer la pleine mesure de leur humanité, pour s’affirmer de façon autonome » (p. 29).  Politiquement, le Black Power va s’incarner principalement dans le Black Panther Party for Self-Defense (BPP), fondé par Bobby Seale et Huey Newton en octobre 1966[2] et dont Stokeley Carmichael, participant au Congrès des écrivains noirs en octobre 1968, était membre.

Ces mouvements politiques chez nos voisins du Sud ne seront pas sans échos ici. La communauté noire canadienne, bien que petite, possède, déjà, une longue histoire. À partir des années 1960, avec la levée par le gouvernement canadien de la clause de « l’inaptitude à s’adapter au climat » qui était incluse dans la Loi sur l’immigration de 1952, des immigrants noirs, pour beaucoup originaires des Caraïbes anglophones (Barbade, Trinidad, Guyane, Bermudes, Jamaïque, Saint-Vincent, etc.), viendront s’établir en sol canadien.

Un grand nombre, que ce soit pour les études ou le travail, choisiront comme lieu de résidence Montréal, qui était, à cette époque, la capitale culturelle et industrielle du Canada. Austin relève ainsi qu’en 1968, « la population noire de la région montréalaise reste limitée, mais elle n’est pas négligeable – quelque 20 ou 30 % des immigrants caribéens… viennent s’ajouter à l’ancienne communauté noire de 10 000 à 15 000 personnes » (p. 51).

Des personnes de cette communauté d’exilés des Antilles ont vécu, dans certains cas, la décolonisation de leur pays d’origine et ses limites. Critiquant le néo-colonialisme qui se met alors en place dans les anciennes colonies ainsi que le racisme qui en est le socle idéologique, de petits groupes d’intellectuels et d’étudiants se forment. Austin se penche plus en détail sur deux de ces cercles : le New World Group et le Caribbean Conference Committee (CCC).

Ces groupes entendent remettre en cause non seulement les vestiges du colonialisme qui perdurent dans leurs pays de naissance, mais aussi le racisme qui imprègne leur société d’accueil. Austin écrit que « la contestation politique noire qui naît à Montréal dans les années 1960 est intrinsèquement liée à l’émergence des mouvements anticoloniaux et indépendantistes dans la Caraïbe anglophone… » ainsi que du Black Power américain (p. 64). Il n’en demeure pas moins vrai que « les Noirs de Montréal ont lutté contre l’exclusion raciale bien avant l’apparition des mouvements pour les droits civiques ou du Black Power aux États-Unis » (p. 66).

Ces diverses activités, pour limitées qu’elles soient, n’en attireront pas moins l’attention des services de renseignement canadiens, d’autant plus qu’elles rentrent en résonance avec la montée des luttes sociales et nationales qui ont lieu au Québec durant cette période.

 

Dans ce cadre, le combat des Québécois s’inscrit dans celui, plus vaste, des peuples du Sud contre l’impérialisme et des Afro-Américains contre le racisme systémique. En ce sens, pour Vallières, les Québécois sont des « nègres blancs » au même titre que les Afro-Américains sont des « nègres noirs ». Pour Austin, à un premier niveau, le livre de Vallières est un bon exemple « de la capacité du Black Power à universaliser les expériences particulières des Afro-Américains… engagées dans leurs luttes de libération ».

 

De rencontres et de luttes…

 C’est en 1968 qu’est publié le livre de Pierre Vallières Nègres blancs d’Amérique. Dans cet ouvrage, inspiré non seulement par Marx ou Lukàcs, mais aussi par Frantz Fanon et Aimé Césaire, l’auteur tente de démontrer que la lutte des Québécois francophones « de souche » contre l’exploitation et l’aliénation qu’ils et elles subissent dans le cadre de la fédération canadienne ne peut se faire qu’en visant l’abolition des structures qui sont à la base des inégalités dans le monde.

Dans ce cadre, le combat des Québécois s’inscrit dans celui, plus vaste, des peuples du Sud contre l’impérialisme et des Afro-Américains contre le racisme systémique. En ce sens, pour Vallières, les Québécois sont des « nègres blancs » au même titre que les Afro-Américains sont des « nègres noirs ». Pour Austin, à un premier niveau, le livre de Vallières est un bon exemple « de la capacité du Black Power à universaliser les expériences particulières des Afro-Américains… engagées dans leurs luttes de libération » (p. 82).

Ceci dit, similitudes ne sauraient signifier équivalences, ce qui amène Austin à écrire que « l’ouvrage de Vallières révèle comment on peut s’approprier les identités des Noirs et comment, historiquement, on les a utilisées en niant leurs expériences singulières » (p. 82). De fait, Vallières est muet sur la question de la discrimination raciale qui touche les Noirs au Canada et au Québec. Comme beaucoup, il ignore – ou « oublie » ˗ que l’esclavage a aussi existé au Canada et au Québec, à une moins grande échelle qu’aux États-Unis, sans doute, mais que des traces en sont restées dans l’imaginaire social, avec toutes les pratiques qui en découlent.

Ainsi donc, nous pouvons nous poser la question de la pertinence du titre donné à la version française de cet ouvrage, Nègres noirs, nègres blancs, car Austin, nous venons de le voir, réfute cette équivalence[3]. Le titre originel Fear of a Black Nation (une allusion à l’album Fear of a Black Planet du groupe Public Enemy) était d’ailleurs beaucoup plus approprié aux propos du livre, car il s’agit, d’abord et avant tout, de la peur (fantasmée et/ou réelle) des élites dominantes blanches face à la prise de conscience et à l’auto-organisation des communautés noires.

Quoiqu’il en soit, les services de renseignement et de sécurité canadiens n’auront cure de cette mise en contexte; pour eux, il est très inquiétant de voir de possibles convergences se dessiner entre divers mouvements de contestation de l’ordre social établi. Leurs inquiétudes seront d’autant plus vives que la politisation de la communauté noire montréalaise connaît, à la fin de 1968, un moment important et un tournant décisif : le Congrès des écrivains noirs qui se tiendra à l’Université McGill en octobre de la même année.

Dans le contexte survolté qu’on peut imaginer[5], le Congrès se tiendra durant quatre jours, les délégués – dont des intellectuels et artistes comme CLR James, Miriam Makeba ou Walter Rodney – discutant de l’histoire et des luttes des Noirs, de la signification du Black Power et des effets de l’impérialisme et du néo-colonialisme dans les pays du Sud. « Les organisateurs reconnaissent que les Noirs luttent sur les fronts culturel, spirituel, économique et politique. Ils voient également l’importance de revisiter l’histoire de ceux et celles qui ont subi la violence et l’exploitation sous l’oppression coloniale » (p. 140).

L’histoire et la mémoire, dans le cadre de ce congrès, sont donc mobilisées « comme un outil pour réformer le présent et transformer les rapports de pouvoir qui déshumanisent les Noirs » (p. 140). Au sortir de cet événement exceptionnel, les participants et participantes, loin de considérer que c’était terminé, y ont vu un début. Effectivement, quelques mois plus tard, en janvier-février 1969, c’était l’occupation de l’Université Sir George Williams.

Au départ, il s’agit d’une plainte déposée, en avril 1968, à l’administration de l’université par des étudiants contre un  enseignant pratiquant la discrimination raciale dans ses évaluations. Les procédures ne semblant nullement aboutir sur quoi que ce soit, après un rassemblement spontané, en  janvier 1969, plus de deux cents étudiants, blancs et noirs, décident d’occuper le centre d’informatique de l’université.

Après deux semaines d’occupation, les forces anti-émeute des services de police de Montréal décident de déloger les occupants, ce qui donnera lieu à de nombreux sévices et violences de la part des policiers à l’encontre des manifestants. Arrestations, condamnations et, dans certains cas, expulsions frapperont de nombreux militants d’origine antillaise. Cette répression est à la mesure de la peur que connaît, à l’époque, la classe politique canadienne et les services de sécurité face à la montée de ce qu’ils appellent le « nationalisme noir ».

 

Biopolitique de la question raciale

Cette peur prend ses racines dans « une peur primitive des Noirs fondée sur l’esclavage et le colonialisme, et au besoin récurrent de discipliner et de contrôler les corps noirs… Ce phénomène est intimement lié à la peur que suscite la révolte et l’activité ou l’organisation autonome des Noirs… » (p. 28). Cette volonté de contrôle des corps dominés renvoie au concept développé par Foucault (bien que celui-ci, comme le remarque Austin, ait complètement ignoré la question de l’esclavage…), à savoir la dimension biopolitique du pouvoir. Qu’est-ce à dire? Que le pouvoir et les résistances ne sont pas des abstractions, qu’ils s’incarnent dans et sur des corps comme l’a bien perçu Frantz Kafka dans sa nouvelle La colonie pénitentiaire. Cette question politique du corps est là un élément d’analyse très actuel que l’on peut dégager de la lecture de ce livre de David Austin.

Alors que la présence noire, aussi bien physique que culturelle, alimente toujours, au Québec, un antagonisme (les débats autour de la pièce de Robert Lepage, Slav, nous l’ont rappelé), d’autres corps dominés semblent eux aussi déranger l’ordre dominant, à savoir ceux des arabo-musulmans et, plus précisément, les femmes portant le hidjab. Là aussi, il y a une histoire et des mémoires à développer. Un chantier s’ouvre pour la recherche en histoire sociale.

David Austin : Nègres noirs, nègres blancs : Race, sexe et politique dans les années 1960 à Montréal, Montréal, Lux éditeur, 2018, 293 pages.


[1] Sur cette période, outre G. Katsiaficas, on peut se reporter à l’ouvrage collectif publié sous la direction de Philippe Artières et Michelle Zancarini-Fournel : Mai 68 : une histoire collective (1962-1981), Paris, La Découverte, 2015, ainsi qu’au monumental documentaire de Chris Marker, Le fond de l’air est rouge, 1977.

[2] Pour une histoire globale du BPP, lire : Tom Van Fersel, Panthère noire : histoire du Black Panther Party, Paris, L’échappée, 2006.

[3] Voir à ce sujet : Philippe Néméh-Nombré, « Sauvage, esclave, et Nègres blancs d’Amérique : hypothèses sur le complexe onto-politique québécois, Histoire engagée.ca, 11 avril 2019 : http://histoireengagee.ca/sauvage-esclave-et-negres-blancs-damerique-hypotheses-sur-le-complexe-onto-politique-quebecois/
et « Décoloniser notre regard | Table ronde avec Catherine Larochelle, Melissa Mollen-Dupuis et Philippe Néméh-Nombré », Revue Relations, No 802, mai-juin 2019.

[4] Pour un tableau général du climat socio-politique prévalant au Québec à ce moment, voir : Sean Mills, Contester l’empire. Pensée postcoloniale et militantisme politique à Montréal, 1963-1972, Montréal, Hurtubise, 2011.


Restez à l’affut de nos parutions !
abonnez-vous à notre infolettre

Send this to a friend