Relations mars-avril 2020

Comment être justes en sauvant la planète ?

Marie-Célie Agnant

Zones de solitudes

L’auteure est écrivaine

« Nous sommes seuls, d’une solitude que rien ne peut guérir, contre laquelle nous ne cessons pas de lutter. » 
Jean Guéhenno

Neuf novembre 2016. Au téléphone, C.[1] était complètement abattu. Mais ce n’était rien de nouveau. C. était de ces êtres « porteurs de désarroi », un homme aux discours souvent pleins d’amertume; même l’univers de la musique ne savait l’apaiser. « Quelle immense sottise que cet Occident triomphant, répétait-il sans cesse, avec dans la voix une douleur absolue. Comment y échapper ? » Il lui fallait quitter ce lieu sombre de son existence, lui disais-je alors, accéder à un peu de clarté ; en quelques mots, reconnaître sa douleur, la regarder en face pour ne plus la subir, apprendre à vivre, comme on apprend à respirer. Dans ce mélange de passion, de désespoir et de silence surtout qu’était C., je devinais un être meurtri, tourmenté. Il m’écoutait souvent sans rien dire, mais parfois il s’animait sans que je puisse saisir l’objet de son entrain soudain. Son côté spirituel et son ironie, en ces moments-là, reprenaient le dessus. Il disait souvent s’être débouché une bonne bouteille avant de composer mon numéro. Il ne voulait pas, disait-il, assombrir nos échanges, moments magiques, éclaircies, plages de plénitude que l’amitié seule permet d’éprouver.

« La foi ne me suffit plus ! » déclara C., ce soir-là. Au programme, ni ironie, ni vin salvateur. Au bout du fil : un homme seul, dévasté par le résultat des élections. Il tentait de m’expliquer la complexité du système électoral qui venait d’engendrer ce qu’il disait n’être qu’une supercherie monumentale. Il déplorait la polarisation politique qui permettait à des populations aux inclinations conservatrices et arriérées du point de vue social – dans certains États du Sud et du Mid-West particulièrement – de constituer l’essentiel de la force électorale du parti vainqueur. « Me voilà consterné ! Mon Dieu, nous sommes tombés bien bas ! Nous allons faire face à un gouvernement porté par ce qu’il y a de plus réactionnaire dans ce pays ! Combien d’années faudra-t-il pour nous remettre des nominations partisanes, des décrets inacceptables, des lois impensables, et de tout ce qu’ils imposeront une fois bien en selle ? »

Je me mis à parler de Stephen Hessel qui, à l’âge de 93 ans, venait de publier Indignez-vous. Cet opuscule, en tout point accessible, avait provoqué une onde de choc, même dans des milieux où les gens n’auraient jamais été tentés par une telle lecture. « Pourquoi ne pas profiter de cette disgrâce, comme vous dites, pour offrir un texte critique ainsi que l’a fait Hessel ? », suggérai-je, pour le détourner de son tourment. « Vous pourriez, par exemple, entreprendre une analyse du système universitaire que vous semblez si bien connaître. On a beau savoir que sa fonction première est d’assurer la reproduction du système, le luxe aberrant dans lequel baignent les grands collèges et universités privés représente quand même une indécence, une de plus sans doute. Il vaudrait la peine d’en parler ! » La conversation bifurqua alors vers l’indispensable stature de résistants qu’il faut adopter pour la survie de la planète. « Un des problèmes avec cette marotte qui est la tienne, dit-il une touche d’ironie bien sentie dans le ton, est que tu soupçonnes à peine l’étendue de la résistance à mener. La mise en œuvre au quotidien de solutions alternatives est nécessaire mais… une entreprise de changement de paradigmes plus encore ! Le comprends-tu ? Inscrire simplement et chacun à sa façon dans le quotidien « l’habitude de la résistance » ne suffit pas pour faire bouger les choses. Je connais ce livre de Stephen Hessel, somme toute assez élémentaire, ce qui n’enlève rien, je le précise, à sa justesse, et crois-moi, je suis demeuré sidéré par l’aigreur, la virulence de certains commentaires qu’il a suscités. Ici comme là-bas, le chacun pour soi demeure la règle, puisque la bête en nous n’est jamais bien loin. »

Telle une ritournelle mélancolique, revenaient dans son discours les remarques acerbes sur le manque d’enthousiasme de nombre de ses étudiants lorsqu’il tente de les aiguiller vers une réflexion approfondie sur leur mode de vie et leur condition d’universitaires. « Année après année, j’ai affaire à des jeunes, garçons et filles, taraudés par les sempiternelles questions financières, « ces dettes liées au savoir », qui faussent la vision de l’éducation. Or, même lorsqu’ils logent sur le campus, plusieurs d’entre eux ne peuvent se passer d’une automobile. Le système, comme tu le vois, les transforme en captifs, vaincus dès le départ ! Du moins, jusqu’à ce qu’ils intègrent les méthodes infaillibles qui leur permettront de prendre à leur tour la relève des gestionnaires. Pris dans de tels engrenages, quels espaces de résistance efficace envisager ? Crois-moi, il peut arriver que tes enfants eux-mêmes embrassent le système, se rangent derrière, se liguent contre toi, contre les valeurs plus humaines, la rectitude, la rigueur que tu voudrais leur inculquer… »

« Le système ? Un moule impitoyable ! Il m’a pris mes deux fils, dit-il enfin, trop occupés à vivre, c’est-à-dire à travailler, à acheter, à consommer, à jeter. Voilà cinq ans que je ne les vois plus ! Nous sommes pourtant dans le même pays. » Entendant soudain le tic-tac de la pendule, je compris l’immensité du silence qui avait suivi les dernières paroles de C.

« Mes fils, je le sens, reprit-il enfin, attendent seulement le moment béni où ils pourront me ranger dans une résidence, et se partager enfin le fruit de la vente de la maison que j’habite depuis 30 ans. » Je n’ai jamais su d’où m’était venue ce jour-là la force de refouler mes larmes, de dompter mes sanglots. Mais je sais que ce moment est gravé dans ma mémoire.

[1] Voir mes précédents Carnets.

 

Comment être justes en sauvant la planète ?

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