Relations Hiver 2020-2021

La santé au-delà de la médecine – Approches alternatives, complémentaires et globales

Dominique Bulliard

Welcome to Sodom – Réalisation : Christian Krönes et Florian Weigensamer

Contraint par le télétravail de visiter un magasin d’électronique, on est frappé par ces lieux presque vides où les dernières nouveautés trônent comme des idoles sur leurs présentoirs, surmontées d’images publicitaires mettant en scène des visages heureux, éclairés par la lumière des écrans qui dégagent la même sensation de propreté lisse. On se dit qu’assurément, tout ce décor est trop beau pour être totalement vrai.

L’envers du décor, il est là, à Agbogbloshie, banlieue d’Accra, la capitale du Ghana. On y trouve la plus grande décharge de produits électroniques du monde. Près de 6000 femmes, hommes et enfants y travaillent, et parfois même y vivent. Chaque année, près de 25 000 tonnes d’ordinateurs, de téléphones intelligents, de climatiseurs et d’autres appareils venus de pays lointains, électrifiés et connectés, sont expédiés en toute illégalité pour aboutir dans ce dépotoir. C’est ce tableau, de l’un des endroits les plus toxiques du globe, que dépeint Welcome to Sodom.

Une image de fin du monde se dégage de ce paysage d’ordures et de sacs-poubelles, d’amas de carcasses d’ordinateurs évidés et d’écrans, où se dressent des abris de fortune faits de toile tendue entre lesquels errent des chèvres et des vaches à la recherche de quelque trace de nourriture. Pour ajouter à l’horreur, le sol y est mouvant, instable comme dans un cauchemar, la décharge étant sise sur un marais en partie solidifié par l’accumulation de déchets. Les réalisateurs Christian Krönes et Florian Weigensamer déploient une iconographie propre à l’enfer, comme cette image récurrente des flammes qui s’élèvent des fils électriques noués en boule qu’on brûle pour en récupérer le précieux cuivre. Car c’est toute une économie informelle de récupération et de recyclage qui s’est développée là, et on vient y travailler, attiré par l’occasion d’y gagner plus d’argent qu’ailleurs. Paradoxalement, certains voient dans ces déchets une chance : « Plus on reçoit de déchets, plus ma business est lucrative », affirme l’un des protagonistes.

Et pourtant, on vit à Agbogbloshie : on y chante, on y danse, on y joue au football, on y rit entre copains en regardant défiler, sur un vieux téléphone intelligent, les photos d’une vie étrangère. Le titre du film, Welcome to Sodom, reprend d’ailleurs le titre d’une chanson éponyme du rappeur D-Boy qui travaille aussi dans la décharge afin de financer sa musique : son rap engagé rythme le long métrage. Tous ces gens que le film fait découvrir font preuve d’une extraordinaire résilience.

On aurait aimé en apprendre davantage sur ce qu’il advient du matériel récupéré, connaître son destin, obtenir quelques statistiques. Mais c’est peut-être encore là le signe de notre attachement aux chiffres et aux choses. Les réalisateurs ont visiblement fait un autre choix : celui de se tourner vers les vies humaines, en suivant leur rythme lent, parfois monotone, comme le sont sûrement ces journées à déambuler parmi les ordures. La caméra se veut discrète, elle n’aborde pas les visages de front, reste à l’écart et accepte plutôt de se laisser guider par les gens qui nous invitent ainsi à pénétrer dans leur monde. Les protagonistes ne s’adressent pas à elle ; on entend plutôt leur voix hors champ, une voix intérieure si singulière dans ce monde inhumain de désordre et de bruit.

Ce sont, au bout du compte, ces vies uniques qui transcendent les lieux qui nous auront le plus marqués : cette jeune fille discrète qui se fait passer pour un garçon, car il est plus avantageux de récolter le métal que de distribuer de l’eau potable, tâche reléguée aux filles ; ce lecteur de Shakespeare qui se cache parmi les déchets parce que dans ce pays l’homosexualité est encore un crime ; cet homme vieillissant (on vieillit en accéléré dans ces lieux) qui demande que retourner dans son village paradisiaque du nord du Ghana, lorsqu’il sera mort.

C’est la mauvaise conscience de notre société ultracapitaliste d’obsolescence programmée que met en scène ce film, et le destin d’une Afrique qu’on ne cesse de spolier : nous pillons leurs ressources que nous leur renvoyons en déchets. L’enfer ce n’est pas les autres. C’est nous.

Welcome to Sodom
Réalisation : Christian Krönes et Florian Weigensamer

Ghana-Autriche, 2018, 92 min.

La santé au-delà de la médecine – Approches alternatives, complémentaires et globales

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