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La santé au-delà de la médecine – Approches alternatives, complémentaires et globales

André Beauchamp

Vols de temps. Chroniques des années anonymes – Mohamed Lotfi

 « Marocain d’origine, Québécois d’adoption, ancien danseur de ballet, à la fois peintre, cinéaste, journaliste, comédien, réalisateur, animateur à la radio, cajoleur-né, cet acrobate de l’art passe d’un tremplin à l’autre, sans cesse projeté par les ressorts de sa créativité dans le grand cirque de la vie » (p. 11). Ce passage de la préface I, signée Jean C., ex-détenu et « souverain anonyme », décrit parfaitement, en peu de mots, l’auteur de ce volume.

Alors qu’il est étudiant au Conservatoire d’art dramatique, dans le contexte politique étouffant des années 1970 au Maroc, Mohamed Lotfi réalise une entrevue avec l’acteur français Jean Marais, qui lui vaudra de se faire cueillir par la police. Au début des années 1980, il émigre au Québec qui devient sa terre d’adoption, où il étudiera à l’Université Laval et à l’Université de Montréal pour devenir cinéaste. Mais c’est la radio qui deviendra sa vocation : « J’ai rencontré la radio comme on rencontre la femme de sa vie », raconte-t-il. C’est à Radio Centre-ville qu’il fait ses premières armes, avec l’émission « À toi, Arabe ». Puis, en 1989, il a l’idée d’une émission de radio animée par des prisonniers et diffusée sur les ondes de radios communautaires. Il existe des projets semblables dans des pénitenciers, mais pour des émissions intra-muros seulement. Lotfi convainc les autorités de tenter l’expérience : le projet « Souverains anonymes », qui existe toujours plus de 30 ans plus tard, était né. L’auteur aurait eu intérêt à mieux expliquer le projet, comme il l’avait fait dans « À la découverte d’un trésor caché » (Relations, no 766, août 2013). J’ai cru comprendre qu’il s’agit d’émissions de 90 minutes incluant des chansons et des poèmes, mais surtout une rencontre en profondeur avec un, une ou des invités, ce qui oblige les animateurs à lire une œuvre, à découvrir un métier, à s’intéresser à un personnage. Il y a eu des noms connus : l’abbé Pierre, Albert Jacquard, Jean Doré, Marina Orsini et Françoise David (voir la liste en pages 230-233, sans date ni ordre alphabétique).

Le livre de Lotfi est fait de chroniques échelonnées entre 2005 et 2019. C’est parfois du reportage, parfois du récit, parfois un émerveillement devant la créativité de prisonniers, leur poésie, leur musique, et parfois une défense acharnée pour la réhabilitation des prisonniers. Cette dernière n’est pas, selon lui, un privilège ni une forme de charité, mais un principe fondamental de sécurité, qui se fonde sur la capacité d’une personne à évoluer. « Puisque toutes les peines ont une fin, comment concevoir une sécurité réelle sans permettre à un détenu de sortir de la prison moins dangereux que lorsqu’il y est entré ? » (p. 41). C’est le leitmotiv du livre. Par son travail, Lotfi a été un témoin privilégié de cette transformation possible des individus, heureuse pour les proches des détenus, mais aussi pour l’ensemble de la société. Des hommes qui changent en mieux. Mais, comme l’auteur le fait remarquer, ce changement n’est possible qu’avec l’aide de la collectivité. Et c’est tout à l’honneur du Québec d’avoir, entre autres, permis aux personnes incarcérées de suivre des programmes d’ouverture à la collectivité. « Les Québécois devraient en être fiers », souligne-t-il.

Par son art du récit, par la diversité des angles abordés, ce livre est une merveille, malgré des défauts agaçants, comme des accents polémiques inutiles et des redites. Il y a là des perles, comme la recette de Jooneed Khan (une fantaisie culinaire interethnique), un superbe poème écrit en hommage aux victimes de l’attentat contre Charlie Hebdo et, surtout, trois petits sketches en forme de jeu théâtral où un comédien joue le prisonnier et le prisonnier, un comédien. Dans la prison, il y a certes beaucoup de souffrance, mais aussi tant de beauté, si l’on sait, comme Lotfi le fait, en favoriser l’éclosion.

Vols de temps. Chroniques des années anonymes
Mohamed Lotfi

Montréal, Leméac, 2019, 254 p.

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