Relations novembre-décembre 2017

Pour une démondialisation heureuse

Carlos Bresciani

La voie spirituelle du peuple mapuche

L’auteur est membre de la communauté jésuite de Tirúa, au Chili

 

J’habite depuis 12 ans à Tirúa, au Chili, partageant le chemin des hommes et des femmes mapuches, la culture et la vie spirituelle de ce peuple. Une expérience de vie qui m’a permis d’approfondir ma propre spiritualité et de m’ouvrir à de nouvelles compréhensions de la réalité.

Leur principale prière collective, le nguillatun, inclut plusieurs moments significatifs qui me bouleversent toujours. Elle parle à sa façon d’un style de vie fondé sur la relation et la réciprocité, la confiance mutuelle et le bien commun, dans une relation fraternelle avec autrui, la terre et Dieu.

Les familles qui participent au nguillatun préparent dans la joie et avec beaucoup de respect le ngolngol, un plat cérémoniel composé de mote (blé bouilli), de viande et de sopaipillas (pain frit) que l’on présente sur le rewe (autel principal). Après avoir été présenté à la machi (guide spirituelle de la communauté), il est réparti entre les participants réunis en petits groupes. Chaque groupe mange au même plat. Personne n’est exclu. Dans ces moments, je ne peux m’empêcher de penser à l’épisode de l’évangile où Jésus réussit à donner à manger à une multitude avec seulement cinq pains et deux poissons. Pareillement, au cours du nguillatun se produit le miracle de la multiplication des pains, qui n’est autre chose que la multiplication de la solidarité. Le miracle, c’est de croire qu’en partageant nous pouvons nous alimenter et vivre bien. C’est l’utopie mise en action, l’espérance de tous qu’il en soit ainsi dans la vie quotidienne.

Dans nos sociétés occidentales, contraintes par un modèle néolibéral incrusté de longue date qui nous a transformés davantage en consommateurs et en clients qu’en citoyens, un gigantesque retournement est nécessaire pour vivre dignement. Comment croire en autrui quand nous vivons au milieu d’un modèle qui place chacun de nous en compétition les uns contre les autres, générant une terrible méfiance entre nous ? Un modèle qui nous fait nous méfier de tout effort commun et concerté, jugé comme une perte de temps et d’efficacité. Il nous faut affiner nos sens et être attentifs à d’autres manières de vivre plus humaines.

Dans chaque nguillatun, les Mapuches, affectés comme tout le monde par les mêmes travers de la société, puisent à une réserve de vie bonne – Küme Mongen ou Bien vivre – pour résister avec dignité. En partageant gratuitement le ngolngol, dans la cérémonie du nguillatun, ils contrecarrent la méfiance qui peut régner entre individus, familles, ou encore envers les institutions, et qui gangrène notre société. Personne ne sait avec qui il le partagera, mais tous savent qu’ils seront englobés dans le geste sacré que Chaw Ngenchen (Dieu le père) invite à poser. Ils témoignent ainsi qu’ils sont capables de donner ce qu’ils ont en vue du bien commun. Ce geste produit un miracle : on arrive de nouveau à croire que le « nous » est vital pour vivre. Les relations communautaires qui ont été blessées peuvent guérir. Tous ensemble, nous pouvons être un et aller de l’avant dans la vie.

Il faut toutefois que nous soyons disposés à recevoir et partager dans les mêmes conditions : d’égal à égal. Cela n’efface pas les blessures ni n’empêche que d’autres surviennent, mais cela rend capable de les soigner grâce à la profonde conviction intérieure que nous avons tous besoin les uns des autres.

Dans la concurrence féroce qui nous fait nous dévorer les uns les autres en vue d’acquérir un soi-disant bien-être personnel, nous nous posons, par ailleurs, en experts pour exiger nos droits, mais sans vouloir assumer les responsabilités qui les accompagnent. Nous voulons tout cuit dans le bec pour en jouir immédiatement. Cela se passe même dans la relation à Dieu.

Au milieu du peuple mapuche, dans un chemin de conversion, mes compagnons jésuites et moi avons pu nous ouvrir à une autre manière de vivre. Les familles et les communautés avec lesquelles nous avons tissé des liens nous ont enseigné les valeurs du « nous ». Un nous inclusif qui intègre les êtres humains, la terre sur laquelle nous vivons et les forces spirituelles qui nous soutiennent. Une puissante invitation à créer des liens. C’est là la clé de notre temps. C’est se rendre responsables les uns des autres. C’est apprendre à écouter attentivement. C’est savoir que le chemin est aussi important que l’arrivée à bon port. Dans le monde mapuche, la relation et la réciprocité sont essentielles à une vie bonne, individuelle ou collective. Cela s’apprend dès l’enfance, non seulement grâce aux nguillatun, mais aussi dans l’apprentissage d’un rapport respectueux et fraternel à la terre. La Terre notre mère. Ce lien intime est vécu durant les semences, les coupes d’arbre, la moisson. Il y a une profonde reconnaissance des liens qui nous unissent les uns aux autres. C’est la solidarité universelle par laquelle Chaw Dieu a tout créé. Nous, chrétiens et chrétiennes, y reconnaissons l’essence de notre foi, nous qui croyons en un Dieu de pures relations – compris comme Trinité. Communion d’amour qui déborde au point de créer l’univers.

La riche spiritualité mapuche nous ouvre des chemins de communion, de partage et de nouveaux horizons de vie qui mènent à la reconnaissance de la dignité de tous et de la Terre, notre maison commune.

Pour une démondialisation heureuse



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