Relations décembre 2010

Amélie Descheneau-Guay

Vivre à crédit

 « [Séraphin] faisait signer à de pauvres malheureux les pires engagements qu’ait jamais imaginés la plus infâme canaille. »

Claude-Henri Grignon, Un homme et son péché, 1933

Se replonger dans un classique de la littérature québécoise permet de réaliser à quel point l’endettement était courant dans le passé. L’écrivain Claude-Henri Grignon, lors d’une conférence portant sur le personnage de son œuvre maîtresse, Un homme et son péché, avançait que les « usuriers » tels Séraphin Poudrier, qui vécut en 1890, « pullul[aient] en terre canadienne, dans les bois reculés de la colonisation […] ». Cette même crapule tenait d’ailleurs « tout le monde dans sa main : monsieur le maire, monsieur le docteur, monsieur le député […] Peu d’hommes mangeant et ayant besoin d’un gîte ne lui devaient de l’argent ».

L’endettement de subsistance (pour manger, se soigner, se loger, etc.) n’est pas récent, que l’on pense au temps de la colonie ici même, aux décennies précédant l’assurance maladie – entrée en vigueur il n’y a que 40 ans, le 1er novembre 1970 – ou aux grandes périodes européennes de disette. La nouveauté du phénomène de l’endettement réside peut-être dans le fait qu’il se soit généralisé et qu’il est de plus en plus considéré comme « normal ». En effet, la généralisation et la normalisation des pratiques d’endettement en tant que mode de vie, comme le montre François L’Italien dans ce dossier, se déploie dans un contexte tout autre que celui où sévissaient des usuriers comme Séraphin Poudrier, celui de la société de consommation de masse.

À partir des années 1950, de plus en plus de gens ont pu se procurer certains biens qui leur étaient auparavant inaccessibles. Leur salaire leur permettait généralement de couvrir leurs dépenses et de rembourser leurs dettes d’études ou de santé. Or, soixante ans plus tard, nous vivons dans une société de consommation qui ne connaît plus de limites à la suite de la libéralisation massive du crédit, pas même l’endettement endémique qu’elle engendre. Au Canada, le niveau d’endettement des ménages connaît une croissance exponentielle; depuis 1990, il a augmenté six fois plus vite que leurs revenus et la dette totale des ménages équivalait, en 2009, à 145 % de leurs revenus (L’Institut Vanier de la famille, 2010). La multiplication des cartes de crédit révèle la gravité de ce phénomène; chaque Canadien en possèderait 2,6 en moyenne.

L’endettement par le crédit à la consommation tel qu’on le connaît aujourd’hui a été soutenu par des recherches en marketing et en publicité de plus en plus poussées (voir l’article de Maxime Ouellet). Il s’appuie également sur l’un des ressorts majeurs de sa croissance : l’inclusion des plus pauvres dans le régime d’endettement. Ce que les banquiers appellent la « diversification de l’offre » consiste en fait à diversifier les produits de crédit pour plusieurs types de clientèles, dont les personnes qui ont un faible revenu n’atteignant parfois guère plus de 7000 $ annuellement (voir l’article de Vivian Labrie). Il est vrai que pour les banques, mieux vaut un débiteur qui ne rembourse que le montant minimum de son solde et paie des intérêts à des taux indécents. Les plus démunis de la société sont donc une manne pour les créanciers – Séraphin l’avait d’ailleurs compris en prêtant son argent aux pauvres moyennant des taux d’intérêt exorbitants. Les usuriers de notre temps ne sont pas différents, la crise des subprimes l’a d’ailleurs bien montré en ce qui concerne les prêts hypothécaires. Et les compagnies savent que chaque fois qu’elles émettent une carte de crédit, il y a 4 chances sur 100 que le détenteur soit incapable de payer ses dettes. Mais elles ne s’en préoccupent pas, puisque ce 4 % de pertes est minime par rapport aux centaines de milliards que leurs clients paieront, en particulier cette masse de travailleurs à bas salaire qui doit recourir au crédit pour survivre.

Ce dossier sur l’endettement dans la société de consommation s’inscrit dans la continuité des analyses réalisées dans « L’ogre de la finance » (juin 2009) et « Des voies pour réinventer l’économie » (juin 2010). Il constituera, nous l’espérons, une pierre de plus à l’édifice pour inciter le gouvernement à reprendre son rôle de régulateur dans la mise en place de limites au système économique financiarisé. Celui-ci repose deux formes invisibles de l’argent : d’une part, la croissance exponentielle des placements des plus riches (mais aussi des salariés en général) et, d’autre part, celle du crédit à la consommation à la fois chez les plus riches et les plus pauvres. Autrement dit, les plus riches placent leur épargne et s’endettent pour consommer, et les plus pauvres s’endettent sans capacité d’épargner. Cela ne peut plus durer. Les formes de revenus liés à la vigueur de l’économie réelle doivent être revalorisées, en décourageant les pratiques commerciales favorisant l’endettement des ménages et en réglementant la publicité qui y contribue.

Mais plus encore, la libéralisation outrancière du crédit – qui sert essentiellement à consommer des marchandises (qu’il faut produire en amont) – est incompatible avec la finitude de notre Terre et le caractère limité de ses ressources. En ce sens, nous croyons que l’alternative la plus crédible au régime de consommation et d’endettement est de sortir du système économique actuel. Dominique Boisvert nous rappelle dans ce dossier que notre manière d’organiser les échanges n’est pas la seule possible; « les sociétés humaines ont fonctionné pendant des millénaires dans un rapport à la production, à la consommation et à l’argent complètement différent du nôtre ». À nous d’y puiser des éléments d’inspiration, tout en gardant le cap sur ce que nous voulons collectivement devenir.

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