Relations août 2008

Fragilités

Nicole Laurin

Vivre au bord du gouffre

L’auteure est sociologue

Tous les humains sont fragiles, certains plus que d’autres. L’alcoolisme, la toxicomanie, la maladie mentale sont leur chemin de croix. Des hommes, des femmes de tous les âges et de toutes les classes s’y engagent. Ils peinent, s’épuisent. Plusieurs y laissent leur vie.

Un homme perd son emploi. Profondément déprimé, il boit sans s’arrêter et devient violent. Sa famille ne peut plus le supporter. Il quitte la maison et se joint aux colonies de clochards qui peuplent le centre-ville. Il mange à l’Accueil Bonneau et dort sur la voie publique. Les policiers le harcèlent, lui donnent des contraventions. Le juge l’envoie en prison. À sa sortie, il refuse une place dans une résidence pour ex-détenus et revient dans son quartier, auprès de ses compagnons d’infortune.

Une adolescente, abusée dans sa famille, fugue et loue une chambre en ville. Des mafieux lui vendent de la drogue à crédit et la forcent à se prostituer. Pour leur échapper, elle change plusieurs fois de chambre et de quartier. Lorsqu’elle n’a plus d’argent, elle dort dans un refuge qu’il faut quitter à sept heures du matin pour passer la journée dehors, même en hiver. Elle vend son corps pour de la cocaïne et tous ses biens : sac de couchage, casseroles, téléviseur. À la suite d’une grave intoxication, la police l’amène à l’urgence d’un hôpital. On la garde, le temps de lui trouver une place à Hyppolite Lafontaine. Elle a contracté le sida. Les services sociaux la relogent dans un appartement supervisé dont on l’expulse pour mauvaise conduite. Le circuit des portes tournantes recommence.

Les personnes fragiles sont aussi des parents, des collègues, des amis dont on ignore le plus souvent qu’ils vivent dans l’enfer de la drogue, de l’alcool ou du jeu. Ils et elles ont suivi des thérapies, consulté des médecins qui leur ont prescrit une médication. Ils ont tout fait pour s’en sortir mais ils retombent. La rechute est humiliante. Elle détruit l’estime de soi en dévoilant au malade sa vulnérabilité. Elle le jette dans le désespoir. Non seulement a-t-il trahi ses propres attentes mais aussi celles des autres.

Les tentatives de suicide sont fréquentes. Parfois, elles sont « ratées » : un appel au secours. Le plus souvent, elles visent à briser l’engrenage du mépris de soi, du rejet des autres. Certaines personnes en état de crise éthylique ou de démence entendent des voix qui leur suggèrent toutes sortes d’horreurs : se mutiler, attenter à leur vie ou à celle des autres… Chaque rechute diminue les chances de s’en sortir. D’ailleurs, le pessimisme fait partie de l’image que les proches, les intervenants et les thérapeutes renvoient aux gens fragilisés. Blessés, massacrés par la vie, ils et elles expriment leur douleur par la rage, la folie, l’automutilation, le refus de se soigner. Tôt ou tard, la dépendance et l’addiction aggravent la solitude et la haine de soi. La drogue, l’alcool n’ont plus d’effets. On a tout perdu au Casino. Le plaisir et le soulagement se transforment en cauchemar. La mort apparaît comme une délivrance.

Gérer les risques

Il existe un monde de la fragilité. Jadis arrimé à l’Église, pris en charge par les associations paroissiales, les œuvres caritatives, les congrégations religieuses. L’État y jouait un rôle subsidiaire, souvent punitif. On misait sur l’enfermement : la prison, la maison de redressement, l’asile, l’orphelinat, l’hospice, l’hôpital. Toutes sortes de marginaux et de sans-foyer, des enfants, des adultes ou des vieillards rejetés par leur famille, des personnes ayant troublé l’ordre public étaient placées en institution, souvent pour le reste de leur vie. Désormais, les personnes fragiles ne peuvent même plus compter sur la protection de l’institution. On est entré dans l’univers de la gestion. Prendre en charge la fragilité consiste à gérer les risques qui y sont associés. De l’avis des experts et des intervenants, les personnes vulnérables peuvent s’en sortir; elles doivent apprendre à se débrouiller. De son côté, l’État s’efforce d’éviter à tout prix de les prendre en pension. Il a même « désinstitutionnalisé » un grand nombre de malades mentaux. Ceux-ci trouvent difficilement leur place au soleil, malgré les efforts déployés par les fonctionnaires qui en sont responsables. Leur vie est misérable. Tôt ou tard, ils manquent d’argent; ils quittent leur famille ou cessent de payer le loyer de leur chambre. Ils ne prennent pas leurs médicaments, ne se rapportent plus à leur agent de cas. Tout finit dans la rue. Montréal compte des milliers d’itinérants. La ville est un asile à ciel ouvert.

On dispose pourtant d’une grande variété de solutions pour tous les problèmes, aussi bien ceux des malades mentaux que des alcooliques, des toxicomanes, des jeunes de la rue, des ex-détenus, des clochards. On peut compter sur les agences gouvernementales, la police, les centres de crise spécialisés, les centres de désintoxication, les maisons d’hébergement, les centres de jour. Des thérapies, des formes d’accompagnement et de suivi sont disponibles et adaptables à tous les cas. En ville, à tout le moins, tout un chacun a son psy, sa travailleuse sociale, son travailleur communautaire, son agent de cas, sa bénévole. Ensemble, ils forment une petite famille.

Toutefois, lorsque les problèmes se multiplient, les plus fragiles partent à la dérive. Ballottés d’une maison à l’autre, d’un centre d’aide à l’autre, leur état se dégrade. Incapables de travailler, de tenir une conversation, ils et elles n’ont plus conscience du temps. Certains y trouvent tout de même un mode de vie. On parvient à se faire un horaire, à établir des points de repère. On choisit un endroit pour manger gratuitement, un autre où voir des gens. On découvre les organismes qui distribuent de la nourriture, des vêtements, des vieux meubles, même des billets de concert. Parfois, au cours de leur périple, ils et elles arrivent à nouer des relations avec les personnes qui les accueillent. Les errants souffrent de leur solitude mais ils ne parviennent pas à se faire des amis. Ils ont besoin de stabilité, d’un milieu d’appartenance mais ils déménagent constamment. Les appartements supervisés et les appartements communautaires subventionnés ont été conçus pour les accueillir mais leur nombre est bien insuffisant. Comment s’apaiser, se rétablir, reprendre goût à la vie hors d’un milieu stable, sans relations durables?

Outre les fonctionnaires des services publics, une armée de bénévoles s’occupe des personnes en difficulté. Par contraste, dans les sociétés du Sud, la pègre, les trafiquants de drogue aspirent les gens de la rue. À Rio ou à Calcutta, la fragilité ne pardonne pas, elle est mortelle. Ici, le monde de la fragilité se double d’un autre monde qui le protège et le soutient. Les organismes charitables reçoivent des subventions de l’État, des dons de Centraide. Certains sont financés en tout ou en partie par des mécènes, des congrégations religieuses. Ils organisent des bazars et des bals pour collecter des fonds. Ils bénéficient aussi de dons en nature. Moisson Montréal recueille des aliments dans les marchés et les distribue aux maisons d’hébergement. L’Armée du Salut offre des meubles, des vêtements.

Supporter l’existence

Les forts ont besoin des plus fragiles. Ils se savent fragiles, à peine moins vulnérables que leurs protégés. S’occuper des autres par profession ou bénévolement permet aussi de prendre soin de soi. Toutefois, l’amitié et le soutien d’autrui ne peuvent changer le sort des malheureux, effacer leur souffrance. Tout au plus, leur redonner le courage de supporter l’existence. Les cures les plus efficaces se fondent sur la solidarité et la force d’un groupe de thérapie. Les Alcooliques anonymes et les Toxicomanes anonymes organisent des « réunions de partage » plusieurs fois par semaine, en divers points de la ville. Les personnes présentes font un « témoignage » et écoutent celui des autres. Certains y assistent toujours après plusieurs années de sobriété. Dans les centres de désintoxication tenus par ces organismes, les malades ont aussi un « parrain » ou une « marraine » qui veille sur eux au cours du sevrage et reste disponible par la suite. Les clochards et les jeunes de la rue peuvent compter sur la popote roulante et sur les travailleurs de rue. Ces personnes leur donnent de la nourriture, leur proposent un gîte. Plus important encore, elles leur offrent sympathie et réconfort. Plusieurs sans-abri ont des chiens ou des chats qu’ils emmènent partout avec eux. Outre la chaleur que ces bêtes procurent en hiver, elles sont fidèles, affectueuses et promptes à défendre leur maître ou leur maîtresse.

On ne guérit pas de la fragilité. Elle demeure insurmontable. Elle peut aisément nous détruire ou au contraire nous forcer à vivre, à espérer au-delà de tous les déboires et de toutes les vicissitudes.

(L’auteure remercie sœur Marguerite Boisvert, Carlos Fernandes et Marcelo Otero pour leur expertise.)

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