Relations mars 2007

La vague militariste

Olivier M. Mbodo

Violences ethniques en Afrique

L’auteur est sociologue et membre de l’Institut québécois des hautes études internationales de l’Université Laval

Les confrontations sanglantes qui se déroulent en sol africain sont souvent les conséquences de l’instrumentalisation du fait ethnique par le pouvoir colonial et par l’État postcolonial africain.

Au printemps 1994, le monde découvrait sur le petit écran, l’horreur de l’affrontement interethnique au Rwanda. Le bilan du génocide des Tutsi s’élève à un million de morts en trois semaines de conflit. Le Burundi voisin est le théâtre des mêmes affrontements à caractère ethnique depuis les quarante dernières années, causant la mort de dizaines de milliers d’individus. Mais le Rwanda et le Burundi ne sont pas, loin s’en faut, les seuls pays africains touchés par les affrontements interethniques. Depuis la vague d’indépendances des années 1960, de tels affrontements sanglants ont été le lot de nombreux pays : l’Ouganda, le Soudan, le Congo, le Nigeria et le Kenya, pour n’en citer que quelques-uns.

Ceux-ci résultent, pour une large part, de l’instrumentalisation du fait ethnique, d’abord par le pouvoir colonial, ensuite par l’État postcolonial africain. Comme nous allons le voir, la pratique qui consiste à transformer des identités ethniques en moyens administratifs ou politiques est productrice de violence et de mort.

L’instrumentalisation de l’ethnicité

La question de l’origine de l’ethnicité en Afrique n’en finit pas de diviser les experts. Alors que les uns voient dans les ethnies africaines une création toute coloniale [1], pour les autres, les ethnies réfèrent à un mode tribal d’organisation sociale ayant prévalu en Afrique des milliers d’années avant l’aventure coloniale[2]. En revanche, ce qui paraît moins sujet à polémique, c’est le fait que sous l’emprise de la colonisation, les ethnies africaines vont se cristalliser et se découvrir des frontières sûres qui, sauf au Rwanda et au Burundi, feront se recouper délimitations identitaires et limites territoriales. Cette cristallisation, l’autorité coloniale l’a voulue, dans la mesure où le découpage ethnique servait ses intérêts. « Les fonctionnaires de la bureaucratie coloniale, reconnaît J.-F. Bayart, mi-administrateurs mi-ethnologues, ont d’emblée donné un coup de pouce idéologique décisif à la concrétion des consciences ethniques »[3]. La tactique utilisée est bien connue. Parmi les groupes ethniques qui composent la colonie à administrer, l’autorité coloniale en choisit un sur qui elle jette ses dévolus. De fait, le groupe ainsi choisi et qui lui sert d’instrument bénéficie d’un statut à part; il se découvre porteur d’une identité distincte et supérieure aux autres groupes ethniques. La rancœur qui habite alors ces derniers leur fait prendre conscience de leur identité qui n’a malheureusement pas su s’attirer les faveurs des nouveaux maîtres. On le voit par exemple au Kenya, où l’administration coloniale britannique privilégie les Kikuyu tandis que les Luo sont laissés-pour-compte. Afin de mieux les distinguer, aux premiers l’autorité coloniale accole l’étiquette de « peuple industrieux » et aux seconds celle de « paresseux ». Ainsi en est-il de l’identité joola dans la région de la Casamance au Sénégal. Dans un article éclairant, Mamadou Diouf montre comment les velléités indépendantistes casamançaises résultent du rôle joué par l’administration coloniale française dans l’invention de l’identité du groupe ethnique joola. Administrateurs et chercheurs français s’emploient à reconnaître aux Joola des qualités supérieures, en contraste avec le reste du Sénégal, particulièrement avec les Wolof. Mieux, on déclarera les Joola si entrepreneurs et si ingénieux qu’ils auraient réussi à créer une civilisation comparable à l’Ancienne Rome[4]. Il n’en fallait pas plus pour que l’élite casamançaise se réapproprie une telle construction et en fasse la pierre angulaire de la mobilisation politique pour l’indépendance de la Casamance.

Mais c’est probablement au Rwanda et au Burundi que cette mécanique a été poussée à l’extrême. Il est de plus en plus admis, en ce qui concerne ces deux pays, que la conscience ethnique était plus élevée à la fin du xxe siècle qu’à l’époque précoloniale. À partir de la fin du xviiie siècle, se met en place au Rwanda et au Burundi une véritable entreprise à distinguer les ethnies. Emboîtant le pas aux ethnologues, les missionnaires et plus tard l’autorité coloniale vont ramener, à coups de clichés, une stratification sociale complexe, à deux ensembles isolés, les Tutsi d’un côté et les Hutu de l’autre. Mais la machine à isoler les ethnies ne s’arrête pas là. Car l’autorité coloniale va consacrer l’une des deux ethnies « classe de seigneurs », renforçant et légitimant l’asymétrie des rapports entre les deux ensembles devenus tels. Ce travail de sape s’achève avec l’intériorisation par les populations autochtones des clichés en rapport à une classe de seigneurs et à une classe de dominés. À la haine des seconds répondait la méfiance des premiers. Tous ont fini par croire que les choses étaient ainsi depuis toujours.

L’État postcolonial et la violence ethnique

Les jeunes États qui se mettent en place au lendemain des indépendances partent du mauvais pied. Ils n’ont eu ni le courage, ni la lucidité, ni la volonté de contester une histoire qui, à tout prendre, n’était pas toujours la leur. Bien au contraire, ces jeunes États ont assumé cette histoire-là, en officialisant le clivage ethnique, jusqu’à la carte d’identité du citoyen qui, au Rwanda, devait faire mention de l’ethnie du porteur.

Si le pouvoir colonial, nous l’avons vu, a instrumentalisé l’ethnicité à des fins propres, l’État postcolonial a poursuivi sur le même registre. Au moment critique de la décolonisation, dans nombre de pays, les partis politiques se constituaient sur une base ethnique. Au Nigeria, les trois grands ensembles qui émergent à l’indépendance du pays et qui vont marquer son histoire dans l’ère postcoloniale le sont sur une base ethnique et régionale : les Yoruba au Sud-Ouest, les Haoussa-Fulani au Nord et les Ibo au Sud. Le cas de l’ethnie yoruba illustre parfaitement la construction d’une identité ethnique à des fins politiques. Durant l’époque précoloniale, aucune source sérieuse n’atteste l’existence d’une grande ethnie yoruba. Comme le montre Toyin Falola[5], l’ethnie yoruba présentée telle aujourd’hui était composée plutôt de plusieurs groupes – les Ekiti, les Ijebu et les Egba – autonomes, parlant des dialectes proches. Mais ce qui va changer la donne est le fait suivant : les mesures introduites par l’administration coloniale britannique qui privilégient ces groupes-ci, au détriment du reste du Nigeria. L’avance que ces privilégiés prennent – en termes d’infrastructure et de capital humain – sur les Haoussa-Fulani et les Ibo et leur désir de conserver cet avantage-là, dans un contexte où les laissés-pour-compte rêvent de revanche, constituent les éléments déterminants de la construction de l’ethnicité yoruba. Non seulement l’ethnie yoruba devient une réalité, elle constitue l’une des pièces maîtresses de l’histoire mouvementée du Nigeria au cours des 40 dernières années.

Parfois, le pouvoir postcolonial maintient le clivage ethnique par voie détournée. Au Zaïre de Mobutu, par exemple, le pouvoir dénonçait le tribalisme, jugé anachronique dans la vie d’un État qui aspirait à la modernité. Cependant, la pratique a été souvent l’exact contraire du discours, le chef de l’État pensant d’abord à son clan et à son ethnie. À eux revient le plus gros morceau du gâteau national. Usant d’astuce, le maréchal Mobutu prenait soin d’associer à ce partage, dans une sorte de tournante, des individus choisis sur une base clientéliste dans les autres groupes ethniques du pays. Ce manège avait pour but d’entretenir l’illusion qu’au Zaïre, aucune ethnie n’était oubliée. Mais la masse des laissés-pour-compte n’était pas dupe pour autant, elle savait bien que son sort se résumait à récolter des miettes.

L’État postcolonial n’est pas un État au vrai sens du terme. Il est régi par la politique du ventre où ceux qui ont accès aux ressources nationales se préoccupent tout d’abord de « prendre soin » des leurs. Cette logique aboutit à la mise en place d’un système de redistribution où seuls auront accès aux postes de responsabilité les membres du réseau clientéliste constitué principalement des membres de l’ethnie auquel appartient le chef d’État. Le chef n’a qu’un souci : demeurer à vie au pouvoir. C’est la seule garantie que lui et les siens continueront de bénéficier de leurs privilèges. Ils passeront ainsi la part la plus productive de leur temps à simuler des subversions et des complots, attribués à d’autres groupes ethniques dont le crime serait de rêver de prendre leur place. L’État postcolonial s’arme ainsi d’un appareil policier répressif; il sème la terreur. Ainsi, dans les années 1970-1980, de la Guinée de Sékou Touré au Zaïre de Mobutu, en passant par le Togo d’Eyadema, le Centrafrique de Bokassa et l’Ouganda d’Amin Dada, l’État postcolonial était producteur de violence et de mort sur des individus qui bien souvent étaient des innocents.

Aujourd’hui encore, en dépit du retour au multipartisme politique qui constitue un progrès en soi en Afrique, l’individu assez audacieux pour se mêler des « affaires » de l’homme au pouvoir ou des siennes risque fort d’y laisser sa peau. Le métier de journaliste demeure encore une profession à risque en Afrique, comme le rappelle tristement « l’affaire Zongo » au Burkina Faso. Le 13 décembre 1998, Norbert Zongo est assassiné dans des circonstances obscures sur la route qui mène de Leo-Sapouy à Ouagadougou. M. Zongo était le fondateur du très influent quotidien l’Indépendant. Au cours des dernières années de sa vie, il avait acquis une grande notoriété qui dépassait largement les frontières du Burkina Faso, notoriété qu’il doit au courage avec lequel il dénonçait les scandales dans lesquels baignent le pouvoir en place et ses proches. En 1996, il enquêtait sur l’escroquerie d’État qui entourait la mise sur pied de la Compagnie d’exploitation des mines d’or du Burkina Faso (Cemob), avec le concours de la Caisse française de développement.

Par ses investigations, M. Zongo a mené un combat en faveur de la vérité et contre l’injustice et la violence. Ce que « l’affaire Zongo » illustre, c’est la persistance de l’usage de la violence et l’arbitraire par l’état postcolonial africain aujourd’hui.

Un contexte propice à la violence

Dans tous les pays s’installe une disette propice à l’élargissement du clivage ethnique. Pourtant, la pauvreté endémique dont souffre l’Afrique a de quoi surprendre, lorsqu’on regarde les richesses naturelles dont elle regorge. Mais le drame de l’Afrique, c’est qu’elle est un continent pillé par les puissances occidentales, avec la complicité des potentats locaux. La République démocratique du Congo pourrait être citée en exemple. Ce sous-continent détient les deux tiers des réserves mondiales de cobalt, le tiers du diamant et le dixième en ce qui concerne le cuivre. S’y trouveraient aussi des réserves appréciables de manganèse, d’or, d’uranium et de zinc. Autant de richesses qui ont fait le bonheur des acteurs miniers du monde, parmi lesquels M. Maurice Templesman, ami personnel du maréchal Mobutu. En accédant au pouvoir en 1997, le tombeur de Mobutu, M. Laurent Désiré Kabila, ne fait pas autrement, puisque pendant sa guerre de libération déjà, il s’attire des alliés aussi intéressés que l’ex-colonel belge Willy Mallants, co-propriétaire de la Société minière du Kivu ou encore du diamantaire Raymond Boulle, ancien directeur général de De Beers dans l’ex-Zaïre.

Le pillage des richesses d’Afrique par les puissances occidentales sert aussi à alimenter les guerres civiles et les conflits interethniques. La compagnie française Elf prenait part à la guerre civile au Congo-Brazzaville dans les années 1990. Le diamant a alimenté la guerre en Angola, au Liberia, en RDC et en Sierra Leone. Le pétrole a fait de même en Angola et au Congo-Brazzaville; il continue d’ensanglanter le Nigeria aujourd’hui.

Dans ce contexte, on devine aisément que des ressources nationales il ne reste plus grand-chose pour les simples citoyens. Les pays s’installent dans la disette, une situation favorable à l’élargissement du clivage ethnique. Car les seuls qui ont la chance d’accéder aux maigres ressources du pays sont de moins en moins enclins à les partager avec ceux qui ne sont pas des leurs.

Regarder vers l’avenir

Ce n’est pas l’existence d’ethnies qui pose problème en Afrique; c’est le fait que la gestion d’un État se fonde sur une éthique « les miens en premier », logique antipolitique et antidémocratique. Dans un contexte de pérennisation de la disette par le système économique mondial, cette éthique-là engendrera la haine à laquelle répondront la haine et la violence. Or, le futur des nations africaines ne peut pas être une éternelle reproduction des haines du passé. Il faut regarder vers l’avenir. Ce continent marginalisé peut décoller. Pour cela, l’Afrique ne devra pas avoir peur d’adopter quelques principes universels : jouer le jeu de l’alternance politique et de la gestion transparente, garantir la justice et les libertés individuelles, assurer un partage équitable des ressources nationales. Il faudra, naturellement, mettre un terme à l’exploitation de l’Afrique et au pillage de ses ressources afin que celles-ci servent au bien-être des Africaines et des Africains.



[1] M’bokolo, Elikia  et Amselle, J.-L., Au cœur de l’ethnie : ethnie, tribalisme et État en Afrique, Paris, La Découverte, 1999 et Bayart, J.-F., L’illusion identitaire, Paris, Fayard, 1996.

[2] Thual, François, Les conflits identitaires, Paris, Ellipses/Marketing, 1995.

[3] L’État en Afrique : la politique du ventre, Paris, Fayard, 1989, p. 79.

[4] Diouf, Mamadou, « Between Ethnic Memories and Colonial History in Senegal : The MFDC & the Struggle for Independance in Casamance », dans Bruce Berman et al., Ethnicity and Democracy in Africa, Oxford, Ohio University Press, 2004, pp. 218-239.

[5] « Ethnicity and Nigerian Politics : The Past in the Yoruba Present », dans Bruce Berman et al., op. cit. pp. 148-165.

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