Relations novembre 2000

Le modèle américain

Pierre Landreville

Violence individuelle et violence étatique

L‘auteur est professeur à l’École de criminologie de l’Université de Montréal

Ce n’est pas le moindre des paradoxes des États-Unis que la violence logeant au coeur de la philosophie politique de ce pays soit en même temps devenue la hantise de sa population qui s’arme pour davantage y faire face. Aussi, le pays le plus farouchement anti-étatiste au monde voit-il proliférer les prisons et les policiers, représentants des forces de l’ordre, un ordre dont les Afro-américains font souvent les frais.

Les États-Unis dominent les autres pays sur plusieurs plans (économique, culturel, militaire) et peuvent imposer directement ou indirectement leur point de vue au reste de la planète. Dans de nombreux domaines, ils font figure de précurseurs ou d’envahisseurs dont le modèle se répand dans toutes les régions du monde, mais ce pays reste tout à fait atypique parmi les pays occidentaux par le niveau de violence individuelle et étatique qu’on y observe. Même si plusieurs croient que cette violence américaine nous envahit de plus en plus, il est bon de réaliser que ce qui se passe dans la plupart des autres pays occidentaux est sans commune mesure avec la violence qui se déploie aux États-Unis.

Par ailleurs, il faut aussi reconnaître que cet immense pays n’est pas homogène et qu’il est impérieux d’analyser la grande diversité des niveaux de violence à l’intérieur même des États-Unis. Malgré une violence globale très élevée, il faut se méfier d’une approche qui mettrait l’accent sur le « modèle américain » et qui laisserait entendre qu’il s’agit d’un tout homogène, du moins en ce qui concerne la violence. S’il y a plus de violence aux États-Unis que partout ailleurs en Occident, celle-ci varie considérablement dans le temps et dans l’espace.

La violence criminelle

La violence criminelle, particulièrement les homicides et les vols qualifiés (robbery), a atteint un seuil record aux États-Unis durant les années 1975-1995. Le taux d’homicide (entre 8 et 10 par 100 000 habitants) y était de quatre à cinq fois plus élevé qu’au Canada. Mais ces taux d’homicides sont plus élevés dans les États du Sud que dans les États du Nord. Les États limitrophes du Canada ont des taux relativement semblables aux nôtres. La violence criminelle est aussi le fait des grandes villes : les homicides, par exemple, y sont quatre à huit fois plus nombreux qu’en milieu rural, selon les régions.

Cette violence criminelle est aussi fort différente selon les groupes sociaux. Elle est, entre autres, beaucoup plus présente chez les Afro-américains. Ceux-ci courent six fois plus de risques d’être victimes d’un homicide criminel que les Blancs. Ce ratio est encore beaucoup plus élevé chez les jeunes hommes afro-américains. Si cette violence a augmenté de façon très importante dans les années 1970 et 1980, elle a plafonné au début des années 1990 pour chuter sensiblement après.

Il ne fait aucun doute que ces taux très élevés d’homicides (et un taux semblable de suicides) sont reliés aux armes à feu. Aux États-Unis, environ les deux tiers des homicides criminels ont été commis au moyen d’une arme à feu, compa­rativement à un tiers au Canada. Les Américains en possèdent beaucoup. Plusieurs d’entre eux, comme les Texans (qui possèdent en moyen­ne quatre armes à feu par habitant), considèrent que le droit de posséder ce genre d’arme est un droit fondamental. De nombreux lobbies, telle la toute puissante National Rifle Association, s’opposent farouchement à tout contrôle de ces armes. Peu de politiciens osent vraiment proposer un contrôle un tant soit peu efficace. Une idéologie individua­liste et libertarienne, ainsi que de puissants groupes d’intérêts, se conjuguent pour empêcher de réduire un des facteurs importants de cette violence létale très atypique.

La violence étatique

La violence étatique justifiée par la guerre aux crimes et aux drogues a atteint, surtout ces dernières années, des sommets qui placent aussi les États-Unis dans une catégorie à part parmi les pays occidentaux. Lors des dernières campagnes électorales, cette rhétorique belliqueuse contre les ennemis de l’intérieur a conduit à une très forte augmentation des forces de l’ordre, à des législations très punitives et à une augmentation sans précédent du nombre de personnes incarcérées.

Les codes pénaux du fédéral et des divers États prévoient en effet des peines minimales ou fixes pour de nombreuses infractions, particulièrement celles reliées aux drogues. Plusieurs États ont adopté des lois « 2 et 3 strikes » qui entraînent des peines deux fois plus sévères, ou même des peines à vie, pour ceux qui sont trouvés coupables de crimes (felony) pour une deuxième ou une troisième fois, ainsi que des lois qui obligent certains délinquants à purger au moins 80 % de leur peine en prison. La peine de mort a été rétablie dans 38 États et 16 d’entre eux autorisent même la peine de mort pour des mineurs.

Toutes ces législations font en sorte qu’il y a actuellement plus de deux millions d’Américains en prison, soit un taux de détention de près de 700 personnes incarcérées par 100 000 habitants, six fois plus qu’au Canada qui est le deuxième pays occidental qui incarcère le plus. En 1999, il y a eu aussi 98 exécutions et plus de 3500 personnes attendent d’être exécutées dans les « couloirs de la mort ».    

Cette répression s’est accentuée ces dernières années, les taux de détention passant de 212 en 1980 à près de 700 actuellement, alors qu’au Canada ils n’ont subi qu’une légère augmentation de 97 à 115 durant la même période. Si, pendant les années 1970 et 1980, l’accroissement de la population carcérale reflétait en partie l’augmentation de la criminalité violente, la multiplication par deux des taux de détention depuis 1990 s’est produite alors qu’il y avait une stabilité, puis une diminution prononcée de cette criminalité. Le bond considé­rable du nombre de personnes incarcérées s’explique surtout par les peines très sévères prononcées pour des infractions relatives aux drogues, souvent pour simple possession.

Le fort taux d’incarcération américain et les politiques répressives ne sont pas non plus uniformes. Certains États, surtout, mais pas uniquement ceux du Sud, ont des politiques et des pratiques punitives particulièrement sévères. La Louisiane, le Texas, la Géorgie et la Californie ont, par exemple, des taux de détention trois fois plus élevés que le Vermont, le Maine ou le Rhode Island. Moins du tiers des États prévoient la peine de mort pour des mineurs et le Texas est responsable à lui seul du tiers de toutes les exécutions depuis 1977. Dix États du Sud privent du droit de vote à vie les personnes reconnues coupables de crimes (felony), de sorte qu’en Alabama et en Floride, près du tiers des hommes afro-américains n’ont plus le droit de vote.

Cette violence de l’État frappe plus durement les Afro-américains, surtout depuis la déclaration de guerre à la dro­gue des dernières années. S’ils ne consomment pas plus de drogues que les Blancs, ils sont plus souvent arrêtés, condamnés et incarcérés pour des infractions reliées aux drogues. Ils purgent aussi des peines plus longues pour ce type d’infraction. En 1996, 37 % des Afro-américains admis dans les prisons d’État (peine d’un an et plus) ont été admis pour une infraction relative aux drogues. L’exemple le plus frappant et le plus choquant de discrimination est celui des lois fédérales et des lois de certains États, qui prévoient une même peine minimale de 5 ans dans les cas de possession, avec l’intention d’en faire le trafic, de 500 g de cocaïne ou de 5 g de crack. Et l’on sait que le crack est surtout populaire parmi les Afro-américains. En 1994, ils représentaient 85 % des personnes condamnées pour possession de crack et 88 % de celles condamnées pour le trafic de cette substance.

La « fureur répressive » américaine est certes reliée en partie aux taux très élevés de crimes de violence, particulièrement d’homicides, que l’on retrouve aux États-Unis, mais cette explication ne rend compte que très partiellement de la situation. Le très grand nombre de personnes incarcérées ou sous surveillance pénale s’explique principalement par les décisions politiques prises ces dernières années. Les peines minimales ou fixes prévues par les lois, les lois prévoyant l’incarcération à vie pour une troisième condamnation pour felony et celles obligeant un certain nombre de détenus à purger 80 % de leur sentence sont grandement responsables de cette incroyable inflation carcérale. Les décisions de rétablir la peine de mort et d’exécuter, tout comme celles de priver des délinquants de leur droit de vote à vie, sont aussi des décisions politiques.

Tant les taux très élevés de violence criminelle que les politiques et les pratiques pénales très répressives, exceptionnelles pour une société occidentale développée, doivent être analysés en fonction des inégalités sociales très prononcées de la société américaine. Plus l’écart socio-économique ou les rapports de pouvoir sont grands dans une société, plus la punition des défavorisés risque d’être forte. De plus, on peut certainement soumettre l’hypothèse que la société est tolérante à l’égard de ce niveau de punitivité abso­lument ahurissant, qui serait jugé inacceptable presque partout ailleurs, car les victimes de cette répression sont en bonne partie des éternels exclus, les Afro-américains. Cette société subit encore le poids de son histoire d’esclavage. 

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