Relations Été 2021

Arber Fetiu

Victoire de la gauche souverainiste au Kosovo

L’auteur est chercheur indépendant

Une position beaucoup plus ferme du Kosovo face à la Serbie, qui refuse toujours d’en reconnaître pleinement l’indépendance, est attendue.

En février dernier, une tempête électorale a secoué le Kosovo, trois jours avant les célébrations de l’indépendance, chamboulant le paysage politique de ce jeune État. Le 14 du mois, le parti indépendantiste de gauche Vetëvendosje (« Autodétermination »), écarté du pouvoir moins d’un an plus tôt, a remporté une victoire écrasante avec 50,2 % des voix. Pour la première fois depuis l’indépendance proclamée en 2008, non seulement un parti politique obtient la majorité au Parlement, mais les femmes y sont largement représentées puisqu’elles obtiennent 44 des 120 sièges, dont 11 grâce au système de quotas paritaires.

Fin 2019, après presque une décennie dans l’opposition, Vetëvendosje (VV) arrivait à former et diriger un gouvernement de coalition avec le plus ancien parti politique du pays, la Ligue démocratique du Kosovo (LDK), réputée de centre-droit, après des mois de négociations. Cependant, avant même d’atteindre deux mois au pouvoir, la coalition s’effondrait en raison de désaccords sur la déclaration de l’« état d’urgence » lié à la pandémie. En mars 2020, la LDK déposait une motion de censure qui a entraîné la chute du premier gouvernement dirigé par Albin Kurti, le chef de VV. Le chef du groupe parlementaire dirigé par la LDK, Avdullah Hoti, était chargé du mandat de former un nouveau gouvernement.

Les raisons de l’effritement de la coalition menée par VV sont plus complexes qu’il n’y paraît. Vetëvendosje avait mené sa campagne de 2019 en promettant, entre autres, d’appliquer des « mesures de réciprocité » vis-à-vis de la Serbie afin de riposter aux barrières non tarifaires que celle-ci imposait aux marchandises du Kosovo. Cette promesse n’a pas plu à l’ambassadeur américain en Allemagne, Richard Grenell, désigné comme envoyé spécial de Donald Trump pour les négociations entre le Kosovo et la Serbie, qui souhaitait rapidement un accord de normalisation entre les deux pays, à l’approche des élections américaines.

Trump avait appelé en décembre 2018 à une rencontre « historique » à Washington entre le président du Kosovo, Hashim Thaçi, et celui de la Serbie, Alexandar Vučić, afin de parvenir à un accord. Pour le premier ministre Albin Kurti, cet accord devait inévitablement comporter un échange territorial (pour obtenir une partie du nord du Kosovo peuplée principalement de Serbes, la Serbie devait lui céder trois municipalités du sud, peuplées d’Albanais). Contrairement au président Thaçi, l’ambassadeur Grenell n’a pas trouvé en Kurti un partenaire facile, ce dernier étant peu enclin à céder aux pressions visant à lever les mesures de réciprocité ou à redessiner arbitrairement la carte du Kosovo. D’où les manœuvres de Grenell en faveur du dépôt de la motion de censure de la LDK et la formation d’une nouvelle coalition gouvernementale, en juin 2020, qui aura été elle aussi de courte durée.

Précisons qu’à la fin des années 1990, Albin Kurti, alors vice-président de l’Union des étudiants de l’Université de Prishtina, fut un acteur majeur des manifestations étudiantes contre l’occupation serbe. Il occupa ensuite des fonctions importantes au sein de l’Armée de libération du Kosovo et fut prisonnier d’opinion sous le régime colonial de Slobodan Milošević au Kosovo. Libéré après près de trois ans d’emprisonnement, il fonde Vetëvendosje en 2005, un mouvement qui a vivement contesté, avant l’indépendance de 2008, le régime néocolonial de l’administration des Nations unies au Kosovo et, après l’indépendance, la mission « État de droit » de l’Union européenne au Kosovo, en insistant sur le principe d’autodétermination. Critique féroce de la classe politique kosovare d’après-guerre (1998-1999), Kurti se démarque en dénonçant avec persistance la privatisation, la corruption, la gestion dictée de l’extérieur des relations avec la Serbie et bien d’autres sujets. Pour un jeune État qui n’est pas encore reconnu par tous les pays présents à l’ONU, la bataille se poursuit sur de nombreux fronts.

Les défis qui attendent le nouveau gouvernement sont donc titanesques. La campagne de Vetëvendosje promettait notamment des réformes radicales du système judiciaire et une lutte contre la corruption. L’élection de Kurti a troublé l’establishment et le président serbe Vučić, ancien ministre de l’information sous Milošević, qui le fustige presque quotidiennement depuis. Opposé à toute proposition qui conduirait à la « bosnification » ou à la « palestinisation » du Kosovo, Kurti exige que tout dialogue avec la Serbie soit conditionné, entre autres, par la reconnaissance des crimes commis au Kosovo, la divulgation par le gouvernement serbe des informations concernant le sort des 1640 personnes disparues pendant la guerre (selon les données les plus récentes), le paiement de réparations et la restitution des artéfacts culturels volés. Mais surtout, il est hors de question pour lui d’accepter un quelconque accord qui touche à l’intégrité territoriale du Kosovo et toute négociation avec la Serbie doit aboutir à la reconnaissance de l’État kosovar. Comme il l’a déclaré lors de son investiture, « Nous avons déclaré notre indépendance de la Serbie à deux reprises, à savoir le 2 juillet 1990 et le 17 février 2008. Il serait judicieux que la Serbie déclare elle aussi son indépendance vis-à-vis du Kosovo[1] ».

 

[1] « Serbia të shpallë pavarësinë nga Kosova. Dialog që zgjidh problemet ekzistuese dhe jo që krijon të reja », TV Klan, 22 mars 2021, traduction libre [en ligne].

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