Relations décembre 2007

La terre aux abois

2 décembre 2007 Jean-François Filion

Vers une écologie politique

L’auteur est professeur au Département de sociologie de l’UQAM

L’écologie politique, dont l’originalité est de se poser à la fois comme rationnelle et idéaliste, insiste sur le caractère inouï de la crise écologique dans la mesure où celle-ci n’est pas causée par une catastrophe naturelle, mais bien par un système économique créé de main d’homme. Le défi écologiste consiste à limiter politiquement l’activité technico-économique au nom de la liberté de tous.

Malgré ses avancées indéniables, le mouvement vert semble aujourd’hui avoir tourné le dos à l’écologie politique. Celle-ci, également appelée « écologisme », a connu de beaux moments à la fin des années 1970 et au début des années 1980 pour ensuite s’éclipser devant le déferlement de la vague néolibérale. Si nous constatons actuellement dans les médias une équivalence sémantique entre écologisme et environnementalisme, il était jadis admis de distinguer ces deux tendances. D’un côté, l’écologisme, la tendance plus radicale, vise une refonte de nos conceptions de la nature, de l’économie et de la démocratie; de l’autre, l’environnementalisme, la tendance pragmatique qui a fini par s’imposer, propose une adaptation de l’activité humaine aux exigences capitalistes de rentabilité et d’innovation, au nom d’une plus grande efficacité. Les environnementalistes visent ainsi l’élaboration de normes et de procédés techniques déterminés par des études scientifiques. Ils font entre autres la promotion d’une éthique de consommateurs et de bourses du carbone qui auraient pour conséquence – conformément à la loi de l’offre et de la demande – d’influer sur le marché et, de ce fait, sur l’empreinte écologique des divers secteurs économiques.

L’anti-productivisme

Ce qui caractérise fondamentalement l’écologisme, c’est qu’il s’oppose au productivisme, défini comme un « système d’organisation de la vie économique dans lequel la production, la productivité sont données comme l’objectif essentiel » (Le Petit Robert, 2007). L’écologisme propose une alternative au système capitaliste. Son précepte anti-productiviste consiste à affirmer que ce dernier est intrinsèquement incompatible avec les écosystèmes terrestres et que l’erreur fondamentale des environnementalistes consiste à persister dans l’utopie d’un capitalisme vert. Loin d’être une mystique primitiviste, l’écologisme admet de manière rationnelle que c’est le maintien du laisser-faire économique qui nous ramènera à l’âge de pierre. Or, elle est bien terminée l’époque où industriels et politiciens ridiculisaient les écolos comme des prophètes de malheur voulant un retour à l’éclairage à la chandelle. En effet, un des acquis majeurs des dernières années consiste en l’acceptation, au sein de la communauté scientifique et de la population en général, du bien-fondé des scénarios catastrophistes si rien ne change. Il reste alors à transposer dans nos sociétés cette prise de conscience en dépit des résistances provenant des classes possédantes qui, les yeux rivés sur les indices boursiers, semblent de plus en plus déconnectées de la réalité. N’oublions pas ces paroles de Milton Friedman, prix Nobel d’économie : « La seule responsabilité sociale du chef d’entreprise est de maximiser les dividendes des actionnaires; tout autre comportement de sa part est à considérer comme subversif » (cité par O. Aktouf, Relations, no 690, février 2004, p. 15).

La logique productiviste du capitalisme est un non-sens dont il faut sortir car, depuis les temps modernes, nous savons que ce sont les humains qui créent l’ordre social en élaborant consciemment des lois aux effets souhaités. Cela s’effectue notamment par le droit constitutionnel qui forme ni plus ni moins que le code génétique des sociétés. Mais le paradoxe que l’on rencontre avec la crise écologique est que le système économique actuel, garanti par le droit constitutionnel libéral, semble avoir échappé au contrôle politique. L’idéologie optimiste du « développement durable », chère aux environnementalistes, illustre bien ce refus politique. Lorsqu’on examine les divers projets se revendiquant du développement durable, n’est-il pas légitime de douter de la véracité de cet idéal de conciliation entre économie capitaliste et environnement? Car nos politiciens peuvent bien séduire en parlant du bien-être des générations futures et de recyclage, mais quand vient le temps d’agir – compétitivité oblige! – ils favorisent les ports méthaniers, les centrales nucléaires ou une énième autoroute. Le développement durable constitue ainsi un voile, teint de bons sentiments environnementaux, qui masque la prédominance de la dure loi de l’économie productiviste : grow or die!

Pour l’écologie politique, un des premiers objectifs anti-productivistes consiste à se dégager du cycle infernal de la démesure technologique et financière. C’est ainsi que plusieurs écologistes proposent les idées de décroissance, d’économie locale ou de souveraineté alimentaire. Nous pensons également qu’il faille entrevoir des modifications du droit de propriété, notamment en ce qui a trait à l’existence des sociétés par actions (corporations), lesquelles jouissent de maints droits et privilèges, mais n’ont que peu de devoirs face à la société. Des solutions extravagantes ne sont pas nécessaires; on pourrait, par exemple, envisager un retour à l’idée d’économie nationale afin de se prémunir du chantage incessant qu’exercent les entreprises qui menacent de partir dès que l’on évoque la nécessité d’adopter des normes environnementales et sociales. Une mainmise politique sur les processus économiques peut freiner la logique productiviste.

Puisque le fait d’agir en fonction de normes préalablement établies est une règle éthique conforme aux exigences de la raison, le développement technologique devrait être orienté de manière à satisfaire nos besoins plutôt qu’à en inventer continuellement de nouveaux. Il faut donc reprendre du socialisme l’idée de diminuer le temps de travail. Il en découlerait plusieurs bienfaits : les besoins de transport diminueraient, la baisse du stress et de la pollution deviendrait le fondement d’une médecine préventive, et nous aurions plus de temps à consacrer à la vie familiale, culturelle, politique et spirituelle. Mais pour ce faire, une réorganisation politique de la société est nécessaire afin de mettre un terme à la mouture social-démocrate du productivisme, qui aspire à ériger la justice sociale au moyen de la surconsommation de masse. Ce modèle de gauche est anti-écologique, et on ne peut l’universaliser pour les six milliards et demi d’êtres humains qui peuplent aujourd’hui la Terre.

Pour un patriotisme vert

La nécessité d’effectuer des changements constitutionnels d’envergure n’est pas motivée par la fascination de quelque utopie, mais par la conviction que le statu quo nous mène directement au chaos. Comme le mentionne l’économiste français Serge Latouche, dans son article « Écofascisme ou écodémocratie » (Le Monde diplomatique, novembre 2005), le capitalisme ne pourra persister dans la crise écologique qu’au prix d’un accroissement des inégalités et d’un recours systématique à la force : « Confrontées à la menace d’une remise en cause de leur niveau de vie, les masses du Nord seraient prêtes à s’abandonner aux démagogues promettant de le préserver en échange de leur liberté, fût-ce au prix de l’aggravation des injustices planétaires et, à terme, bien sûr, de la liquidation d’une part notable de l’espèce. » Ces images de jeunes Africains affamés qui accostent en Europe dans des embarcations de fortune ne constitueraient-elles pas le présage d’une souffrance humaine qui se manifestera à grande échelle? L’enjeu ici est d’éviter que les citoyens des pays riches succombent à la démagogie et au refus de savoir ce qui se passe à l’extérieur des zones de confort européenne, nord-américaine et nipponne.

Le défi majeur de l’écologisme concerne le choix de la forme politique à promouvoir. Il est, à notre avis, problématique que de nombreux écologistes refusent l’État-nation en voulant créer de nouvelles institutions, ou bien locales, ou bien mondiales. Ici on remarque la fâcheuse tendance à refuser que la contrainte réelle relative à la concrétisation d’un idéal révolutionnaire consiste en la patiente réforme de ce qui est déjà là. Or, ce refus de l’État ne peut que réconforter les classes dirigeantes. Car, contrairement aux niveaux local et mondial, c’est encore de nos jours au niveau national que se trouvent les capacités « matérielles » de créer et d’appliquer le droit. C’est pour cette raison que l’écologisme devrait intégrer l’idée d’un « patriotisme vert » qui humaniserait l’État et permettrait la limitation concrète de l’activité techno-économique des capitalistes.

Une des vertus du patriotisme vert serait de contribuer à la constitution d’un « nous » national à la fois ancré dans le territoire et dans la succession des générations. Ce nouveau type de « nous » permettrait aussi de surmonter les incompréhensions interculturelles, puisque la crise écologique frappe indistinctement les citoyens d’un pays sans égard à leur origine ou à leur condition sociale. Cela rendrait enfin possible le retour à de grandes causes porteuses de sens pour des hommes et des femmes sensibles au monde qu’ils offrent à leurs alter ego du tiers-monde et à celui qu’ils laisseront en héritage aux générations futures. Aussi, un tel retour aux luttes politiques pourrait révéler à quel point les corporations et leurs dirigeants sont dépourvus de conscience écologique et constituent des adversaires plutôt que des partenaires. On en sait suffisamment à leur sujet pour dire que ceux-ci sont allergiques aux limitations environnementales et indifférents au sort des travailleurs qui perdent leur emploi au gré des opérations financières.

Malheureusement, le patriotisme est souvent vu comme l’apanage des militaires; il est grand temps que les écologistes mettent de l’avant cette disposition d’esprit qui vient chercher les sentiments altruistes, car les humains ont cette force interne de mettre de côté leur intérêt immédiat pour participer à une grande cause, qui ne peut être confondue avec les guerres impérialistes, à savoir le combat politique contre un système économique qui menace la vie et la liberté. Pour ce faire, le patriotisme vert implique la conversion d’une masse critique d’hommes et de femmes qui seront résolus à traduire en termes éthiques et politiques l’émerveillement philosophique ou religieux que suscite l’existence de la vie sur une planète fragile tournoyant dans le cosmos. Cet émerveillement doit être à la base d’une doctrine politique rassembleuse qui s’opposera au nihilisme capitaliste.



Restez à l’affut de nos parutions !
abonnez-vous à notre infolettre


Send this to a friend