Relations mai 2012

Notre démocratie : fiction ou réalité?

Nicolas Haeringer

Vers Rio+20 et le Sommet des peuples

L’auteur est membre du comité de rédaction de la revue Mouvements (<mouvements.info>)

Alors que les Nations unies succombent à l’idée d’étendre la logique marchande au vivant dans le contexte de la crise climatique, les altermondialistes se mobilisent.

 
La Conférence des Nations unies sur le développement durable (communément appelée Rio+20) se tiendra à Rio, au Brésil, du 20 au 22 juin prochain. Alors que l’ONU s’apprête à répondre à l’urgence environnementale par l’extension de la logique marchande à l’ensemble du vivant, le mouvement altermondialiste continue de montrer sa pertinence en inventant des modes de développement alternatifs et en construisant des réponses durables aux multiples crises – économique, financière, sociale et écologique. Fin janvier à Porto Alegre, le Forum social thématique, intitulé « Crise du capitalisme, justice sociale et environnementale », s’est ainsi affirmé comme un « Rio alternatif ». Quelque 20 000 participants y ont préparé leur participation au Sommet des peuples qui se déroulera en marge de Rio+20.
 
Une première version de l’accord que devrait adopter l’ONU, intitulé « Le futur que nous voulons », a été rendue publique alors que s’ouvrait le forum de Porto Alegre. Ce texte devrait peu évoluer d’ici juin. Il entend promouvoir l’économie dite « verte » comme alternative aux impasses d’un capitalisme débridé, destructeur des écosystèmes. Il s’agit en quelque sorte de reproduire ce que le précédent sommet de Rio, en 1992, est parvenu à réaliser en imposant le concept de « développement durable ».
 
Le projet d’accord de Rio+20 est en apparence séduisant : il est censé définir le cadre de la transition d’une économie « brune » (basée sur l’extraction des ressources naturelles, notamment fossiles) vers une économie « verte ». Mais il ne se fonde pas sur la volonté de tendre vers des sociétés énergétiquement sobres et respectueuses des écosystèmes. Il ambitionne plutôt d’inventer un monde de l’après-pétrole dans lequel la raréfaction des énergies fossiles serait compensée par l’utilisation des ressources biologiques, afin de continuer à faire croître la production industrielle. Il représente ainsi l’un des derniers chaînons de la marchandisation du monde et projette d’étendre les mécanismes de marché (brevetabilité du vivant, valorisation et commercialisation des « services » rendus par la nature, compensation des émissions de dioxyde de carbone, etc.) à l’ensemble du vivant.
 
Dans la mesure où certaines puissances du Sud (comme le Brésil) sont tentées d’y voir une occasion supplémentaire de poursuivre leur développement, il n’est guère probable qu’un front des pays émergents vienne contrecarrer ce projet. La société civile a donc un rôle clé à jouer tant dans la dénonciation du contenu de l’accord que dans la formulation d’alternatives crédibles. La tâche n’est pas aisée, d’autant que les arènes onusiennes, même imparfaites, continuent à juste titre de jouir d’une excellente réputation auprès des organisations de la société civile, parce qu’elles constituent le seul cadre démocratique multilatéral – que n’offrent pas les négociations bilatérales ou les institutions comme l’Organisation mondiale du commerce, le Fonds monétaire international et la Banque mondiale.
 
Le Forum social thématique de Porto Alegre constituait donc une étape vers le Sommet des peuples et Rio+20 afin d’approfondir les alternatives décrites dans l’« Accord des peuples », adopté lors de la Conférence mondiale des peuples sur le changement climatique et les droits de la « Terre-Mère », tenue à Cochabamba en Bolivie, en 2010. Essentiellement, les discussions et analyses menées dans ces événements portent sur la nécessité de rompre avec une conception de la nature centrée sur l’humain – dite anthropocentrée – pour passer à une vision « biocentrée » qui tienne compte des interactions entre l’humain et la nature. La reconnaissance des droits de la nature (effective dans la Constitution de l’Équateur ou dans l’idée d’une déclaration universelle des droits de la « Terre-Mère » promue par le président bolivien Evo Morales) et l’invention de la notion de « Bien-Vivre », cadre politique essayant de concilier justice sociale et sobriété, en sont des jalons importants.
 
Là où les élites mondiales échouent à penser les problèmes globaux dans leur dimension locale, la forme du forum social est particulièrement adaptée à l’articulation du local et du global, ainsi qu’à la construction « par le bas » d’alternatives au changement climatique et à la perte de la biodiversité, à partir des expériences des communautés indigènes et paysannes. C’est là tout son intérêt. À Rio, la transition vers un monde réellement durable ne se discutera et ne se préparera pas tant dans le Sommet officiel que dans le Sommet des peuples, déclinaison carioca du Forum social mondial.

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