Relations Automne 2023 / Carnet

Nathalie Plaat

Venir au monde

Nathalie Plaat. Photo : Samuel Langlois

L’autrice est psychologue clinicienne

Au fil de ce Carnet, je souhaite vous partager ce récit qui a pris forme en moi il y a des années déjà, mais que je me suis décidée à coucher sur papier seulement lors d’un débat organisé par l’Association des psychothérapeutes psychanalytiques du Québec le 15 mars 2023. Il traite d’une mémoire intime, enchâssée dans le grand récit de l’Histoire. Premier volet de ce récit en quatre temps.

« Je m’appelle Nathalie Plaat. »

Chaque fois que j’ai à me présenter, je dois évidemment passer par des précisions nombreuses, des questions sur l’origine, une curiosité sympathique ou cette boutade, qui l’est moins, et que j’ai entendue au moins un millier de fois déjà : « Es-tu plate ? Haha ! »
Soupir.
J’insiste sur « les deux a, pas de e, pas de h ».
Je reprends, avec un peu d’insistance : « P comme Paul, L, A-A, T. »
J’explique : « C’est hollandais, oui, du néerlandais. »
Je raconte : « Mon grand-père hollandais a immigré ici après la Deuxième Guerre mondiale. »
Je précise : « Non, je n’ai jamais appris la langue. Mon grand-père n’a plus jamais parlé dans sa langue après son arrivée au Québec, sauf pour compter son argent. Je me souviens, émue, de son murmure : Één, twee, drie, vier, vijf, zes, zeven, acht, negen, tien. »
On me demande « Pourquoi ? »
Je réponds : « Je ne sais pas. »

Inévitablement, j’aboutis donc à ce silence, celui qui a marqué toute l’histoire de mon grand-père et de sa descendance jusqu’à moi. On ne nous a rien raconté dans la famille de tout ce qui nous lie à son pays natal. Pas de légende, pas de récit héroïque ou tragique, seulement un nom de famille, ces deux a et ces boutades plates (clin d’œil). Je portais donc ce nom comme on traîne sur soi une identité figée, non vivante, un peu lourde, du coup.

Mon grand-père Martyn Plaat avait changé de prénom pour André (du grec andreios : « masculin »). Il avait replié sa langue et son histoire en lui-même, ne nous laissant jamais savoir ce que le continent européen et le XXe siècle avaient brisé en lui. De lui, nous n’avons entrevu que sa dureté, sa violence, son amour pour les cigarettes américaines et la navigation.

Son fils, mon père, est né sur un sol qui se dérobait souvent sous ses pieds, avec peu de mots pour raconter, des baffes pour devenir fort, des rebuffades pour ne jamais se sentir trop aimé, comme si c’était dangereux de devenir relié à trop de filiations. André, du grec andreios : « masculin ».

Pensionnaire dès l’âge de six ans, mon père a grandi tout seul, en apprenant qu’il fallait se battre pour survivre. Il est devenu biologiste, en décevant son père qui le voulait médecin. Il comprend tout de Darwin. Tout. Dans la peau.
Mon nom de famille m’a donc été transmis avec les restes d’une enfance brisée, avec la nécessité du « fight for survival » ; je mettrai des années à le digérer, ce nom, à le réparer, mot par mot, sur des divans de psy, à travers des centaines de textes.

Alors que mon fils venait de naître, je comprenais qu’il ne porterait pas ce nom. Cette lignée, s’érigeant sur un silence et s’échouant ainsi dans l’oubli, s’arrêterait avec ma sœur et moi, qui avions décidé de ne pas faire porter les deux a, et tout ce qui venait avec, à nos enfants. N’étions-nous pas, alors, dans ce que le philosophe Paul Ricoeur aurait nommé comme un « trop d’oubli » ?

Ma maternité ouvrant en moi quelque chose comme une urgence de savoir dans quelle histoire je déposais ce fils, j’ai entrepris de fouiller les archives. On ne m’avait jamais raconté l’histoire, certes, mais je l’avais tant ressentie toutefois, oui, dans la pesanteur de l’héritage traumatique porté par mon père, transmuté en cette parentalité chaotique, fragile, parfois violente, qu’il avait adoptée avec ses enfants. Une formidable intuition me poussait à le faire sans attendre, tandis qu’il restait quelqu’un pour raconter.

Mon grand-père Plaat était décédé depuis 1995 déjà. Ma grand-mère, sa première femme, une Française avec qui il avait immigré, était décédée aussi en 2003. Mais sa deuxième femme, Jacqueline, une Québécoise dont je savais qu’il avait été très amoureux jusqu’à sa mort, vivait toujours. Elle était la seule survivante, la seule témoin qui pouvait me dire ce qu’il lui avait peut-être raconté, à elle, dans l’intimité d’une relation amoureuse. Malgré des relations plutôt ténues, dans cette famille assez dysfonctionnelle, j’ai osé l’appeler, entre deux allaitements, et lui ai demandé si elle accepterait de me parler de lui, de déposer un peu de mémoire là où il y avait un trop-plein d’oubli. Elle a accepté immédiatement. Je me rappelle le tremblement du combiné dans ma main. Je ne sais pas encore ce qui tremblait dans mon corps, quelque chose comme une ligne de faille[1] qui s’ouvrait en moi.


[1] Titre d’un roman de Nancy Huston publié chez Actes Sud en 2007.

Par-delà l’effondrement

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