Relations Été 2023 / Culture

Habiter le monde en poète

Frédéric Barriault

Une vie au cœur du XXe siècle

Pedro Arrupe.
Un réformateur dans la tourmente

Pierre Emonet
Bruxelles, Éditions jésuites, 2022, 256 p.

Ancien provincial des jésuites de Suisse et écrivain, Pierre Emonet propose ici une première biographie en langue française de Pedro Arrupe. Figure marquante de l’histoire récente de la Compagnie de Jésus, Arrupe en a été le supérieur général entre 1965 et 1981. Fossoyeur de la Compagnie pour les uns, refondateur de celle-ci pour les autres, ce religieux basque – tout comme Ignace de Loyola – a en fait « ramené la Compagnie de Jésus à l’esprit des origines pour l’introduire résolument dans la postmodernité ».

L’ouvrage s’intéresse en premier lieu à la jeunesse d’Arrupe : né dans une famille bourgeoise de Bilbao, il interrompt ses études de médecine pour épouser la vocation jésuite. Or, la guerre civile le force à compléter sa formation jésuite en exil, en Belgique. Sitôt ordonné prêtre, il est envoyé aux États-Unis, où il mène des recherches en éthique biomédicale, à l’heure de l’eugénisme. Désirant depuis toujours se faire missionnaire, il part au Japon en 1938 et y deviendra maître des novices et provincial des jésuites. Installé à Nagatsuka, près du centre-ville d’Hiroshima, il survit « miraculeusement » au bombardement nucléaire, puis transforme le noviciat en hôpital de campagne pour y accueillir et y soigner les personnes blessées.

La biographie s’attarde ensuite aux années au cours desquelles il exerce son mandat de supérieur général de la Compagnie de Jésus. Préparé par ses nombreux voyages dans plusieurs pays, Pedro Arrupe est façonné par l’esprit de renouveau qui souffle sur l’Église catholique à l’heure du concile Vatican II. C’est ainsi que, sous sa direction, l’engagement pour la justice devient l’un des traits distinctifs de l’identité et de l’action jésuites dans le monde, afin de répondre aux défis que posait la croissance de l’athéisme marxiste, des inégalités sociales et des violences perpétrées par les escadrons de la mort contre les défenseurs de l’option préférentielle pour les pauvres, en Amérique latine. Pour Arrupe, cet engagement allait de pair avec une intense vie de prière, un retour aux origines de la Compagnie de Jésus et une fidélité créatrice aux intuitions prophétiques d’Ignace de Loyola : il s’agissait dès lors pour les membres de la Compagnie d’être contemplatifs dans l’action, enracinés dans une foi profonde et capables de faire face aux défis apostoliques de leur siècle.

Finalement, ce livre montre les résistances et les jeux de coulisses qu’a suscité son leadership jugé trop décentralisé. Des jésuites conservateurs, depuis l’Espagne franquiste et la Pologne communiste, ne lui pardonneront pas le décret 4 approuvé lors de la 32e Congrégation générale, tenue à Rome en 1975, qui définit la mission jésuite comme « le service de la foi dont la promotion de la justice constitue une exigence absolue ». Les papes Paul VI et Jean-Paul II s’immisceront par la suite dans la direction de l’Ordre des jésuites, inquiets des « tendances sécularisantes » et marxisantes animant certains milieux jésuites et déplorant la « faiblesse » supposée du leadership d’Arrupe.

Celui-ci remettra sa démission à Jean-Paul II en 1981, après qu’une hémorragie cérébrale l’ait cloué à son lit et rendu aphasique, lui qui était polyglotte. Le pontife polonais y répondra par la mise sous tutelle de la Compagnie de Jésus entre 1981 et 1983. Malgré la grogne, celle-ci continuera pourtant d’honorer – et ce, jusqu’à aujourd’hui – les intuitions prophétiques, confirmées par le pape François, du père Arrupe, qui se dirige vers la béatification.

L’ouvrage d’Emonet porte d’ailleurs l’empreinte de cette démarche de canonisation, sa prose adoptant par moments les codes littéraires de l’hagiographie, tout en présentant Arrupe comme une victime de la malveillance de ses adversaires. Cela ne porte cependant pas ombrage à cette réflexion passionnante sur la trajectoire d’Arrupe, qui fait écho, à sa manière, aux débats actuels sur la synodalité et la nécessité que l’Église soit attentive aux « joies et espoirs, tristesses et angoisses des hommes de ce temps, des pauvres surtout et de tous ceux qui souffrent » (Gaudium et spes, 1).

Habiter le monde en poète

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