Relations Automne 2021 / Dossier

Une grande part de l’humanité ressent le besoin de rattacher son existence à l’idée d’une force supérieure. Que la représentation qu’on s’en fait soit d’ordre divin, scientifique, familial, ou immanent à la nature, sa finalité consiste toujours à nous donner espoir que notre vie a du sens.

L’auteur est professeur émérite d’anthropologie à l’Université Laval

Il y a plus ou moins 30 ans, un de mes étudiants originaire de la République populaire de Chine m’a demandé si je croyais en Dieu. Après quelques secondes de réflexion, je lui ai répondu que oui, mais que cela ne voulait pas nécessairement dire que Dieu existait vraiment. Je réalisais en effet que ma foi en une présence divine m’était personnelle, qu’elle pouvait donc n’avoir ni signification, ni pertinence pour autrui et que par conséquent, il était déraisonnable d’affirmer que l’existence de Dieu constituait une vérité indiscutable pour tous.

Cette réponse parut satisfaire mon étudiant. Sur le coup, je n’ai pas pensé lui demander quels étaient les principes qui expliquaient, pour lui, le fonctionnement de l’Univers et, surtout, le sens de la vie humaine. On peut toutefois supposer que, élevé dans une famille marxiste orthodoxe et éduqué selon les enseignements du matérialisme dialectique, il ait été intimement convaincu de la matérialité inconditionnelle du monde, ainsi que du primat absolu de la science pour rendre compte du développement de l’humanité.

LA TRANSCENDANCE DANS LES TRADITIONS VIETNAMIENNES

Ma réflexion sur le caractère relatif de la foi était somme toute assez banale. La simple présence de systèmes conceptuels autres que le mien, visant eux aussi à expliquer la signification de l’existence, montrait que ma propre croyance n’était pas évidente, ni donc absolument vraie, pour tout le monde. Plus précisément, je croyais en un Dieu transcendant et immatériel, en un Créateur surnaturel cherchant à guider sa création vers une vie autre. Mais mon expérience me faisait constater que pour certaines personnes, la transcendance (définie ici comme une puissance intervenant dans la vie humaine et lui donnant sens) pouvait être avant tout conçue comme relevant de l’immanence (c’est-à-dire liée à la nature même de l’Univers où elle se manifeste), sans distinction absolue entre le matériel et le spirituel, entre le vécu et la foi[1].

Photo : Valérian Mazataud.
Moine bouddhiste aux chutes du Niagara, décembre 2012. Photo : Valérian Mazataud.

L’exemple de ma belle-famille, d’origine vietnamienne, m’avait entre autres permis de comprendre que pour les personnes élevées dans une tradition extrême-orientale, la fin première de l’existence humaine est la perpétuation de l’institution familiale. Tout individu est censé contribuer à la reproduction de sa famille et les enfants doivent faire preuve de piété filiale envers leurs parents. Chez la plupart des personnes vietnamiennes que je côtoyais, la primauté de la famille et le respect des aînés constituaient des valeurs incontournables. L’institution familiale se prolongeait même au-delà de la mort, puisque les ancêtres défunts continuaient à veiller sur leurs descendants. En contrepartie, ces derniers leur manifestaient leur affection en organisant des repas cérémoniels (le culte des ancêtres) auxquels morts et vivants participaient de concert. Parallèlement à cela, chacune et chacun pouvait adhérer ou non au(x) dogme(s) explicatif(s) lui convenant le mieux, mais en cas de problème, quand on recherchait un soutien pouvant transcender les capacités du monde sensible, c’est à ses parents et grands-parents défunts que l’on s’adressait d’abord.

J’avais également appris qu’outre leurs ancêtres, les Vietnamiens et les Vietnamiennes vénèrent et prient un grand nombre de personnes défuntes, connues pour les actes exceptionnels accomplis durant leur vie et/ou pour les miracles survenus après leur mort. Il s’agit parfois de héros de l’histoire du Vietnam, tel le général Trân Hung Dao, vainqueur des hordes mongoles au XIIIe siècle, qui est censé chasser les mauvais esprits. Il peut s’agir aussi de personnages réputés pour les bienfaits dont ils ont comblé la population d’un village ou d’une région donnée, avant comme après leur mort. Plus près de nous, le président Hô Chi Minh (décédé en 1969), familièrement appelé bác Hồ (« l’oncle Hô »), fait maintenant l’objet d’un culte semi-officiel. Au Vietnam, sa photo se retrouve souvent sur les autels dédiés aux ancêtres, à côté de celles des ascendants de la famille.

Les personnes vietnamiennes s’adressent aussi à des esprits non humains, mais ce sont les parents et autres figures parentales défuntes qui constituent le premier recours auquel on songe en cas de besoin. La croyance en la transcendance d’êtres humains, qu’il s’agisse de ceux dont on descend ou de personnages dont l’histoire rapporte les faits et gestes, peut ainsi être qualifiée de foi participative, ou encore humaniste, puisqu’elle concerne des gens comme soi-même dont la mort a élargi les pouvoirs, pouvoirs auxquels chacun accède après son décès.

LA FORCE TRANSCENDANTE DE SILA CHEZ LES INUIT

Mon expérience du monde inuit, objet de mes recherches de longue date, m’a ensuite permis de poursuivre mes réflexions. Les Inuit que je côtoyais étaient chrétiens mais, disaient-ils, la religion leur avait été apportée par les Européens. Chez leurs ancêtres, la foi n’existait pas. On pouvait croire en la véracité du témoignage de ceux et celles en qui on avait confiance, mais on ne connaissait pas de vérité révélée transmise par des prophètes ou par le biais de textes sacrés oraux ou écrits. Les rencontres avec le suprasensible (ce qui n’est habituellement pas perceptible aux sens) relevaient alors de l’expérience plutôt que de la croyance. Le monde abritait toutes sortes d’êtres aux pouvoirs suprahumains, dont on connaissait l’existence par contact personnel ou grâce au témoignage vécu de personnes crédibles – les chamanes par exemple. À l’instar des humains, ces êtres faisaient partie de sila, une force naturelle conçue comme un système englobant et régulant tout le cosmos, un ordre du monde, une intelligence de l’Univers[i].

Sila, c’est le principe qui règle le cours des saisons, les rapports entre la terre, la mer et le ciel, ainsi que la vie des êtres – humains, animaux et autres – qui peuplent ces espaces. Ce principe est inhérent à l’Univers, dont il constitue le moteur. Il fait donc partie de la nature. Jusqu’à un certain point, la notion de sila se rapproche ainsi du Qi taoïste, le principe régulateur de l’existence, qui échappe à la connaissance sans pour cela être d’ordre divin. Sila en tant que moteur de l’Univers peut donc être considéré comme une force transcendante, puisqu’il joue le rôle de régulateur suprême de la nature. Mais il s’agit d’une transcendance immanente à cette nature plutôt que d’une volonté surnaturelle qui s’imposerait de l’extérieur. On peut parler ici de transcendance accessible, car les êtres humains détenteurs d’un savoir suprasensible (les chamanes d’antan) et bénéficiant de l’aide de leurs esprits auxiliaires, régis eux aussi par sila, sont en mesure de pallier les dérèglements de ce dernier (mauvais temps, disette, maladie). Qui plus est, la conception d’une telle transcendance relève de l’expérience plutôt que de la foi, puisque les forces et les êtres suprahumains qui l’incarnent sont accessibles aux sens, soit directement, soit grâce au témoignage vécu des chamanes.

Une grande part de l’humanité est à la recherche d’une seule et même chose :
la présence d’un pouvoir la dépassant.

Mes réflexions m’ont ainsi amené à comprendre qu’une grande part de l’humanité est à la recherche d’une seule et même chose : la présence d’un pouvoir la dépassant. Celui-ci est parfois conçu comme un système de pensée totalisant et strictement rationnel (la science marxiste, par exemple). Mais très souvent aussi, il prend la forme d’êtres suprasensibles, donc difficilement perceptibles, dont certains attributs transcendent ceux de la commune humanité. Ces êtres peuvent appartenir totalement ou partiellement à la nature (comme c’est le cas du culte des ancêtres, des contacts extra humains) ou au contraire, se rattacher à un monde autre perçu comme spirituel (comme c’est le cas des religions monothéistes).

Du point de vue épistémologique, la nature exacte d’une telle transcendance dépasse nos capacités de perception habituelles, puisque par définition, ce qui est transcendant se situe au-delà de l’humain ordinaire. On doit donc s’en faire des représentations, c’est-à-dire des images symboliques et/ou des construits explicatifs. Certaines de ces représentations reposent sur l’expérience (contacts avec des êtres conçus comme transcendants). D’autres, au contraire, exigent un acte de foi. Dieu, Brahma ou l’avènement du Grand Soir marxiste ne peuvent être appréhendés par nos cinq sens. On doit donc y croire. Je ne porte pas de jugement sur de tels actes auxquels je participe, mais je sais que ma propre représentation de la transcendance n’est pas nécessairement signifiante, ni donc vraie, pour tout le monde.

Je ne porte pas de jugement sur de tels actes auxquels je participe,
mais je sais que ma propre représentation de la transcendance
n’est pas nécessairement signifiante, ni donc vraie, pour tout le monde.

LE DIEU MONOTHÉISTE

Je qualifie de limitées les deux représentations précédemment évoquées, soit le culte des ancêtres et la conception d’un ordre naturel du monde (sila). L’une, en effet, est participative – elle implique des êtres humains tels que nous – et l’autre, accessible, du moins à certaines personnes, car inscrite tout entière dans la nature. Il n’en est pas de même d’un troisième type de représentation : la transcendance absolue.

Celle-ci postule l’existence d’un être tout-puissant, hors de la nature et, donc, du temps et de l’espace. Il/elle/ça est supérieur à la nature, puisque généralement perçu comme son créateur. Selon la formation chrétienne que j’ai reçue durant mon enfance, c’est cet être surnaturel qui a édicté les lois de fonctionnement de l’Univers, ainsi que les règles que l’humanité doit suivre pour vivre en accord avec ces lois et ainsi accéder éventuellement à la surnature, ou tout au moins à une forme sublimée de vie naturelle. Non perceptible aux sens, cet être se révèle à l’humanité à travers sa création et par l’intermédiaire de prophètes et d’autres messagers auxquels il s’adresse directement et auxquels il permet quelquefois d’accomplir des actes miraculeux allant au-delà des lois naturelles connues.

Cet être exprimant une transcendance illimitée et absolue est souvent conçu comme infiniment bon. C’est le dieu, entre autres, du judaïsme, du christianisme et de l’islam. Inaccessible à l’expérience humaine directe – sauf, dit-on, en de rares cas –, il ne peut être appréhendé que par la foi en sa présence infuse ou en sa révélation aux messagers qu’il s’est choisis. Cette représentation de la transcendance se distingue donc fondamentalement de celles qui attribuent des pouvoirs suprahumains aux ancêtres ou à certains êtres et forces intra-naturels.

Pour l’historien des religions Mircea Eliade, l’apparition de la foi résulte de l’avènement, ou de l’introduction dans une population donnée, d’une doctrine monothéiste[1]. Cette doctrine constitue une nouvelle révélation, structuralement différente des « expériences religieuses archaïques » fondées sur la pratique et la tradition plutôt que sur la croyance. Son adoption rend donc ces expériences caduques, une situation que reflète le mot inuktitut pour « se convertir », saagiartuq (« il/elle se met à faire face à quelque chose [la révélation] »), qui exprime la nécessité de se détourner des pratiques traditionnelles.

À mon avis, ce qu’Eliade ne voyait peut-être pas, c’est que tradition et foi en la transcendance peuvent coexister. Dans le culte des ancêtres comme dans celui des saints, par exemple, un être humain ordinaire, réputé moralement droit, accède par son décès à une transcendance limitée. Il ou elle peut en effet répondre aux prières de ses descendants (dans le cas des ancêtres) ou des fidèles en général (saints chrétiens et musulmans). Parmi les personnes vietnamiennes de mon entourage, cette transcendance ancestrale repose avant tout sur l’expérience bien humaine de l’amour familial, mais elle suppose également un certain degré de foi en la survie de cet amour après la mort de l’ancêtre.

Chez les Inuit que j’ai connus, la foi en la révélation chrétienne s’est implantée depuis longtemps et, pourtant, on continue quasi quotidiennement à faire l’expérience, ou à entendre parler, de rencontres avec toutes sortes d’êtres suprahumains. Malgré la disparition des chamanes, les gens conçoivent toujours le monde comme régi par sila, à cette différence près que pour les chrétiens et chrétiennes, sila est une création divine et qu’en dernière instance, l’ordre du monde émane de Dieu.

Pour conclure, mon expérience m’a enseigné que les représentations qu’on se fait de la transcendance prennent des formes diverses, renvoyant à l’immanence ou bien à l’origine surnaturelle de la puissance qu’on invoque. Qu’elles soient univoques ou composites, limitées ou illimitées, participatives, accessibles, absolues ou autres, ces représentations peuvent être le fruit de l’expérience, provenir d’une connaissance infuse ou d’une foi révélée, ou d’un mélange de tout cela. Dans tous les cas, cependant, leur finalité reste la même : nous permettre d’espérer que notre vie a du sens. Une fois ceci reconnu, il est vain de penser que telle ou telle représentation particulière de la transcendance – généralement la sienne propre – est immédiatement signifiante pour tout le monde, ou pis encore, qu’elle est la seule valable ou la meilleure.


[1] Sur l’absence d’opposition réelle entre immanence et transcendance, voir Dominique Bourg, « Changement de civilisation et spiritualité », Relations, no 809, juillet-août 2020, p. 17-19.
[2] Bernard Saladin d’Anglure, Être et renaître inuit : homme, femme ou chamane, Paris, Gallimard, 2006.
[3] M. Eliade, Le mythe de l’éternel retour, Paris, Gallimard, 1989 [1949], p. 127.

 

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