Relations août 2003
Une nouvelle culture des loisirs
Même si la société de loisirs promise en 1970 n’est pas à l’horizon, la question du temps libre est plus que jamais à l’ordre du jour. Elle est même devenue un thème politique et un enjeu de société. Daniel Mercure, professeur de sociologie à l’Université Laval, a bien voulu répondre aux questions de Relations.
Relations : Les années 1970 ont vu naître la promesse de l’avènement prochain d’une société de loisirs… Nous en sommes loin. Comment comprendre ce rapide déclin?
Daniel Mercure : La notion de « société de loisirs » est née dans l’euphorie des « trente glorieuses ». Les années allant de 1945 à 1975, en Occident, se caractérisent en effet par une forte croissance économique, une expansion de la production de masse et de la consommation, et une montée des classes moyennes. Elles sont aussi marquées par la syndicalisation et le développement d’un nouveau rapport salarial : emploi régulier, temps complet, réduction réelle du temps de travail et allongement des semaines de vacances. Ce qui a entraîné l’enrichissement de nombreux ménages et l’accroissement des dépenses en consommation.
L’État avait à l’esprit non seulement le PNB (produit national brut), mais également le BNB (le bonheur national brut). À la fin des années 1960, différents programmes ont été lancés au Québec pour concilier loisirs, santé et activités communautaires. On accordait, par exemple, des subventions pour créer des centres de ski de fond, des grands sentiers pédestres. On multipliait des parcs. C’était dans l’ordre des valeurs.
Il a suffi de la grande récession des années 1979-82 pour donner le coup de grâce à cette idée de société de loisirs. Le travail est redevenu une question préoccupante, avec la baisse du niveau de vie, la croissance du taux de chômage. Les entreprises ont multiplié les pratiques dites de flexibilité : sous-traitance, travail atypique, temps partiel, etc.
Au cours de cette période, l’État s’est donné d’autres priorités que celles relatives à l’essor d’une société de loisirs. Il s’est agi pour lui de contrer les déficits, de relancer l’économie et de lutter contre le chômage alors en pleine croissance.
Un nouveau phénomène est apparu avec la participation grandissante des deux membres du ménage au marché du travail. Ce phénomène allait remettre en cause la façon d’aborder la question du temps libre et du loisir, dans la mesure où il correspondait à l’arrivée massive des femmes sur ce marché. En outre, les statistiques montrent que le pourcentage des femmes entre 25 et 44 ans, présentes sur le marché du travail, est passé de 48 % en 1976 à 78 % en 2002 (Statistique Canada). La question du temps ne pouvait plus se poser d’un point de vue purement individuel, mais devait prendre en compte la vie même du ménage. Il importe moins, dans cette perspective, de savoir si on travaille deux heures de moins par semaine que de trouver un accommodement dans la gestion du temps quotidien pour intégrer de manière harmonieuse une coordination du travail et des activités quotidiennes : ménagères, familiales et scolaires.
Rel. : Notre rapport au loisir et au temps libre est tributaire de notre rapport au travail. Cette expérience des compressions, des rationalisations et des licenciements façonne-t-elle une façon différente de concevoir le loisir?
D. M. : Pour répondre à cette question, il faut faire un petit détour par les trois principales formes d’orientation du travail qui ont prévalu au cours des 30 dernières années. La première forme est celle de l’expression de soi. On va au travail parce qu’on est mobilisé par l’activité même du travail : celui-ci est perçu comme ayant un intérêt en soi, l’individu s’y épanouit et se dépasse. Une deuxième forme est celle de la socialité. Le travail n’est pas nécessairement épanouissant, il peut même être à la rigueur abrutissant, mais il offre un lieu de relations avec les autres, de rencontres, d’appartenance : le milieu de travail est comme une petite famille. Et, enfin, une forme instrumentale : le travail est un moyen pour acquérir de l’argent qui amènera l’individu à vivre quelque chose d’intéressant, d’épanouissant, de valorisant en dehors du travail. Ce qui importe, ce n’est pas le contenu de la tâche (l’expressivité) ni le milieu (la socialité), mais les conditions de travail, la rémunération, l’ensemble des avantages sociaux qui permettront de se réaliser à l’extérieur du travail.
Ainsi, au sortir de la période sombre de la récession, dans les années 1982 à 1988, les entreprises – dont un nombre important avait procédé à des fusions pour affronter la crise – ont tenté de mettre en valeur les deux premières formes d’orientation données au travail : l’expression de soi et la socialité. Il fallait créer un sentiment d’appartenance. C’était l’époque de « la culture d’entreprise » par laquelle on cherchait à amener les travailleurs à « se défoncer » dans leur travail au moyen de manipulations symboliques : on appelait « associé », par exemple, un employé ou un ouvrier. C’était une façon d’exploiter la main-d’œuvre en la valorisant. Cette stratégie a eu un certain succès jusqu’à la récession suivante, celle de 1989-90, durant laquelle les licenciements ont été massifs. Le monde des travailleurs s’est senti trahi. Après avoir développé le sentiment d’appartenance, le licenciement a été ressenti comme un coup de matraque!
Les milieux de travail deviennent aujourd’hui très durs. Ils sont à l’origine d’un profond cynisme de la part de la population active à l’égard de l’entreprise qui n’est plus perçue comme un point d’appui solide et fiable. Cette expérience d’exclusion du travail a joué un grand rôle dans l’instauration d’un nouveau rapport à la vie quotidienne qui s’est imposé dans une partie de la population. Ce phénomène a provoqué un reflux important vers la forme d’orientation du travail instrumentale. La recherche d’expression de soi et de socialité passe alors de moins en moins par le travail.
Même si, depuis quelques années, la reprise économique a amélioré sensiblement les conditions de travail, un retrait subtil, bien souvent inavoué, par rapport au travail ne cesse de s’accentuer. Il se traduit par une valorisation prépondérante du quotidien, consistant à faire attention à soi, à rechercher la socialité et l’expression de soi hors du travail, à s’investir moins dans l’entreprise.
À mon sens, cette attitude annonce une nouvelle conception des loisirs. Ces derniers deviennent un ensemble d’activités libres qui permettent la réalisation de soi : une sorte de retour de l’intimité, plutôt qu’une insertion dans une culture de loisirs de masse. Une culture de l’amitié est très ancrée dans cette génération qui a fait les frais des changements économiques, qui a vécu moins le travail en miettes qu’une situation marquée par des miettes de travail, bref qui a œuvré dans un climat d’incertitude.
La société de loisirs s’envisage dorénavant comme un lieu restreint et convivial où s’arriment la gestion du temps, l’autonomie et la liberté. À cela correspond, par exemple, un nouveau concept d’habitation qui consiste à créer des communautés villageoises au cœur des milieux urbains. Une nouvelle culture urbaine émerge. La ville développe l’esprit de village, on vend du village en ville, à travers une vie de quartier dynamisée. L’aménagement de l’espace urbain serait pensé en fonction de la valorisation de la culture de la quotidienneté dans laquelle la coupure entre l’activité familiale, l’espace domestique et l’activité de travail s’amenuiserait.
Rel. : La conciliation famille-travail a pris une place significative dans le débat politique durant la dernière campagne électorale. Est-ce là le signe que la vie et le temps quotidiens sont devenus centraux dans la société?
D.M. : Les politiciens sentent très bien, en effet, ce qui est en train de se passer dans la société : cette volonté des gens de se réapproprier leur temporalité et de ne pas l’abandonner aux intérêts des entreprises.
Si ce thème a pris une telle importance, c’est que l’aménagement du temps est devenu un enjeu central. Il sera un facteur clé à l’avenir, car il rejoint une partie importante de la main-d’œuvre constituée des personnes entre 25 et 45 ans qui se sentent pénalisées par rapport au temps libre et à la vie quotidienne – ces derniers ayant pris une place importante dans leur vie. D’autant plus qu’un fait empirique joue en leur faveur : en même temps que la population active est en croissance sur le marché du travail dans tous les pays occidentaux, depuis 1996, nous assistons dans certains secteurs à une sérieuse pénurie de main-d’œuvre. La capacité de négociation et de pression leur est donc favorable. Le souffle de la quotidienneté et du temps libre ne peut que prendre de l’ampleur dans les années qui viennent. Le travail est devenu un champ parmi d’autres. Et ce n’est pas une utopie économique de dire cela. C’est devenu une réalité empirique.
Par ailleurs, la situation socio-économique a grandement évolué. Le phénomène des déficits de l’État a été en grande partie endigué. Certes, il y a bien la dette, mais, dans un contexte de croissance économique, son poids diminue par rapport au produit intérieur brut.
Nous sommes dans un cadre social où la gestion de la quotidienneté et du travail constituent un point de mire pour l’État. Ce retour de l’État dans la restructuration des activités périphériques au travail, quoique modeste – et restreint à une logique purement formelle et pécuniaire – s’exprime déjà par sa politique concernant les garderies. Il se manifestera probablement, à court terme, dans un programme de conciliation famille-travail. Le scénario d’un revenu de citoyenneté pourrait être mis de l’avant. De même que le réaménagement de la retraite en retraite progressive, non comme une rupture totale par rapport au travail, mais découpant autrement le temps de travail, au lieu de mettre à la retraite une main-d’œuvre épuisée à 55 ou 60 ans. Cela en vue d’améliorer la conciliation des temps sociaux du travail et du temps libre. Un encadrement institutionnel et législatif de la sorte est tout à fait envisageable. C’est une question de volonté politique. Mais cela pose le problème crucial des rapports entre l’État et la vie privée. C’est donc aussi une question de culture.
Rel. : La conception du temps libre et de la vie quotidienne, telle qu’elle prédomine actuellement, remet en cause l’idée d’une société fondée sur le travail. Cependant ne repose-t-elle pas aussi sur un désintérêt à l’égard de l’espace politique? Celui-ci pourrait faire l’objet d’une réappropriation citoyenne au lieu d’être conçu d’une manière purement instrumentale et gestionnaire. Le politique, comme le travail, ne semblent n’avoir d’intérêt que parce qu’ils nous permettent de bien vivre chez soi.
D.M. : C’est un fait que la culture citoyenne est peu intégrée à cette conception du temps libre. Mais cela ne veut pas dire qu’elle ne puisse pas l’être. Les mobilisations citoyennes récentes, contre la guerre ou contre la mondialisation, sont peut-être le signe d’une valorisation, au sein de cette nouvelle temporalité sociale, du débat public. Les conditions pour l’apparition d’une culture citoyenne centrée sur la responsabilité collective n’en demeurent pas moins liées, entre autres, à une libération de la pression du temps consacré au travail. L’aménagement du temps est vraiment un enjeu clé. C’est de lui que dépend la manière dont nous allons construire nos sociétés à l’avenir.


