Relations février 2005

Autochtones : blanc de mémoire

Anne-Marie Aitken

Une institution bouleversée

La Cour suprême du Canada a tranché. Dans l’avis qu’elle a adressé au gouvernement fédéral, le 9 décembre dernier, elle déclare que « interprété de façon libérale, le mot “mariage ” […] n’exclut pas le mariage entre personnes du même sexe ». Elle confirme aussi que la définition du mariage est exclusivement de compétence fédérale; les provinces ayant, quant à elles, juridiction sur sa célébration. Enfin, elle rappelle que c’est aux provinces qu’il appartient de garantir aux Églises et aux diverses religions la liberté de ne pas célébrer de mariages entre personnes de même sexe, selon le respect des croyances inscrit dans la Charte canadienne des droits et libertés de la personne.

L’avis d’un tribunal, fut-ce la plus haute instance, ne saurait toutefois tenir lieu de choix politique. La décision appartient maintenant au gouvernement qui doit présenter un projet de loi au Parlement. En effet, en tant qu’institution, le mariage relève du politique et donc du débat démocratique. Jusqu’à récemment, le mariage entre un homme et une femme instituait, dans la société, la différence des sexes et des générations. De nombreuses évolutions, entre autres l’accès des femmes à l’égalité avec les hommes, les nouvelles techniques de reproduction, l’évolution du droit matrimonial et la légitime reconnaissance des couples homosexuels contre la culture du mépris, sont venues bouleverser un certain ordre qui, bien qu’imparfait, offrait néanmoins une vision symbolique des relations entre les hommes et les femmes et organisait la filiation. Ces évolutions posent donc de nouvelles questions et obligent les institutions à se transformer, sinon elles risquent de se scléroser et de ne plus être source de vie et de créativité.

Malheureusement, depuis plusieurs mois, le débat se polarise autour de deux positions dont il est difficile de sortir. L’une, définie comme « progressiste », se fonde sur l’égalité des droits et, au nom de celle-ci, dénonce toute discrimination, quitte à nier totalement les différences. C’est la position adoptée par la Cour suprême qui, se faisant, se positionne nettement par rapport aux États-Unis. L’autre, qualifiée de « conservatrice »et d’homophobe, s’appuie sur des arguments moraux qui portent sur l’homosexualité un jugement sans appel par un recours discutable à la « nature ». Il devient difficile de réfléchir sans être d’emblée renvoyé dans un camp ou dans un autre.

Pour sortir de cette logique enfermante, il faudrait avoir le courage d’entrer dans un questionnement complexe et inédit, notamment en regard du lien entre le mariage et la filiation. Qu’est-ce que la filiation? Quel est le cadre normal de l’engendrement humain? Faut-il réserver l’institution du mariage aux hétérosexuels, non dans le but de discriminer les homosexuels, mais parce qu’elle a été conçue pour instituer la filiation? Reconnaissons que ces questions sont redoutables, car elles touchent à ce qui fait notre humanité et à notre mise au monde. Si tout est possible en matière d’innovation technique et sociale, tout n’est peut-être pas souhaitable.

La question cruciale qui se profile dans ce débat est celle de l’homoparentalité. Non parce que des homosexuels ne peuvent être de bons parents, mais parce que l’homoparentalité entend instituer une forme de parentalité qui ferait l’impasse sur la différence des sexes, en privant l’enfant de son histoire et de son origine, ainsi que de sa double référence à une généalogie paternelle et maternelle. Elle conduirait ainsi à occulter la limite que représente pour chacun et chacune la condition sexuée et l’inscription dans une génération. Est-ce cela que nous désirons pour instituer la société? Pour répondre collectivement à cette question, il faut d’abord se la poser.

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En ce début d’année 2005, Relations met de nouveaux habits, non par mode, mais pour assurer une meilleure lisibilité de ses pages au plus grand nombre de ses lecteurs. La revue ne subit pas de transformations majeures dans la mesure où les rubriques restent inchangées. Les modifications visent la clarté de la présentation, grâce au changement des caractères d’impression et à une alternance des noirs et des gris à l’intérieur des articles. L’analyse sociale et politique hors des sentiers battus, le regard lucide et bienveillant sur le monde ainsi qu’une recherche exigeante de solutions de rechange seront au rendez-vous de cette nouvelle année, pour continuer à tisser justice et beauté. Nous espérons que vous aurez toujours plaisir à nous lire. N’hésitez pas à nous faire part de vos commentaires. Ils seront appréciés.

Autochtones : blanc de mémoire

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