Relations mai 2012

Notre démocratie : fiction ou réalité?

Wajdi Mouawad

Une expérience identitaire (quatrième partie)

En première année d’interprétation à l’École nationale de théâtre, on nous a donné à travailler des scènes tirées de l’œuvre de Michel Tremblay. À moi, il m’échut le magnifique rôle de Claude dans la dernière scène de Le vrai monde? Le personnage confronte son père dans une longue et bouleversante rupture. Le fils a écrit une pièce où il met en scène sa propre famille et y dénonce une relation incestueuse qu’il croit être survenue entre son père et sa sœur. Le père, furieux, tente d’humilier son fils avant de refermer définitivement la porte du dialogue et de brûler le manuscrit de Claude. Travailler le personnage d’un auteur me convenait très bien.

Au bout de quelques semaines, les directeurs me convoquèrent pour me dire : « Bon. Ça avance bien. Il reste deux semaines avant la présentation de l’exercice, ce serait bien de travailler ton accent québécois et, au lieu de jouer avec ta propre langue, essaie de trouver la langue de l’auteur. »

C’était une indication d’une pertinence qui n’appelait aucune discussion.

Sans plus attendre, je me suis mis aux affriquées : Titudidu devenant tsitsudzidzu, les an des in, les a des â et les puis des pis. Il m’a fallu de plus renverser les élisions des e car ils ne s’élident pas de la même manière en France et au Québec, les « j’te l’dis » de là-bas devenant les « je t’le dis » d’ici. Bref, je me suis plié avec emphase à un travail technique et savant tant la langue québécoise répond à des règles très strictes qui se doivent d’être respectées si l’on veut faire entendre la musique des émotions enfouies dans ses interstices. Je me suis acharné. J’ai fait faire à mes mâchoires une gymnastique pour les forcer à embrasser les mots de manière nouvelle. Au moment des présentations des scènes que la classe devait faire devant le corps professoral, j’avais un trac épouvantable. Une langue nouvelle fait toujours peur; mais notre tour arrivé, je me suis présenté avec mon camarade qui interprétait le rôle du père et, pleins de courage et de foi, investis comme il se doit dans nos rôles tragiques, nous avons commencé la scène. Je me suis donné à voir avec ma langue nouvelle dans la bouche comme celui qui arrive avec des souliers trop vernis aux pieds. Cela ne pouvait pas tenir et, à l’instant où il m’a fallu, dans le monologue de Claude, enchaîner trois adverbes dans la même phrase « … tellement enthousiasmant! Pis tellement nourrissant! Pis en vieillissant… », tout le monde a fini par exploser de rire malgré leur respect pour les efforts que je déployais. C’en était trop. Je n’ai pas pu résister et sans tarder j’ai repris ma langue pour pouvoir aller jusqu’au bout de la scène.

Comment parle-t-on la langue de celui qui nous accueille? C’est une question à laquelle je ne parviens toujours pas à répondre car les réponses ne sont pas d’un seul tenant. On peut décider ce que l’on veut sur sa propre langue, on ne maîtrise pas tout à fait les inflexions qui s’y introduisent à nos dépens et, à la fin de la fin, on serait bien incapable de dire dans quelle langue on parle s’il n’y avait pas les autres pour nous renvoyer continuellement à l’ailleurs. « Tu as un accent français », disent ceux d’ici. « Tu as un accent québécois », disent les gens de là-bas et dans cette sensation de vivre entre ici et là-bas et de parler toujours la langue de l’autre pour ne pas dire « la mauvaise langue » –, il y a cet espace qui s’ouvre, sans doute celui de la poésie, en tous les cas de la langue écrite, comme seule sortie possible.

Notre démocratie : fiction ou réalité?

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