Relations août 2012

La mémoire vivante

2 août 2012 Wajdi Mouawad

Une expérience identitaire (dernière partie)

C’est en transformant l’énoncé que l’on arrive parfois aux bonnes réponses. Longtemps, je ne parvenais pas à satisfaire à la question « D’où es-tu? » Je viens du Liban, mais suis-je Libanais? J’arrive de France, mais suis-je Français? Je vis au Québec, mais suis-je Québécois? Oui et non à chacune de ces questions. Mais les oui et non, à l’image du personnage de Monsieur Ouine de Bernanos, sont des interstices hantés par le démon. « Que ton oui soit oui, que ton non soit non », conseille un certain Nazaréen avec une radicalité à laquelle je ne suis jamais parvenu à accéder.
 
C’est pourtant la question qui me fut le plus souvent posée : vous sentez-vous davantage Libanais, Français ou Québécois? Et merde! C’est comme demander à quelqu’un s’il a davantage les yeux verts, les cheveux bruns ou la peau mate. Tout cela en même temps et séparément. Quoi qu’il en soit, à question courte, réponse nécessairement longue. J’aurai voulu répondre vite. Or, cette rapidité, cette évidence, m’était refusée.
 
– Wajdi? C’est de quelle origine?
– Libanaise.
 –Tu vis ici ?
 – Oui.
– Tu es Canadien?
– Québécois… Pour ne pas dire Montréalais…
– Mais tu as un accent français…
– Oui… c’est compliqué.
 
On ne peut rêver conversation plus courte. Au douanier canadien qui me demande ce que je viens faire ici lors d’un de mes retours au pays, je dis que je vais retrouver ma famille et mon travail. Sans tiquer, mon passeport canadien entre les mains qu’il feuillette nonchalamment, il exige mon permis de travail et mes documents d’immigration. Je réponds qu’il est étonnant qu’il me demande de tels papiers puisque je suis Canadien. Perturbé, troublé par sa grossière erreur, il marmonne une vague excuse.
 
La question revient sous différentes formes. Elle n’est en rien douloureuse, elle n’est en rien difficile. Elle est simplement constante. D’où es-tu? D’où viens-tu? Et le désagrément ne vient pas de la question. Au fond, elle n’est que le fruit d’une belle et saine curiosité de la part de ceux qui me la posent. Le désagrément vient de ce qu’elle me renvoie au visage une tout autre réalité. L’impression d’habiter un corps qui ne ressemble en rien aux sensations qui me traversent. Ce corps-là, avec ces cheveux-là et cette morphologie-là, me vient d’ancêtres avec lesquels je n’ai plus véritablement de lien. Ce que je ressens intérieurement, poli par la langue que je parle et qui a sculpté mon esprit, m’est parvenu à travers une tout autre culture. L’image ne correspond pas au son. « Qui es-tu? » Je suis un film mal doublé et dont on a perdu la version en langue originale.
 
C’est comme ce voyage au Brésil.
 
Croyant me faire plaisir, un théâtre m’a invité à rendre visite à des familles libanaises installées à São Paolo depuis des générations. J’arrive. C’est moi. Je veux dire qu’ils sont tous moi et que je suis tous eux. Nous avons exactement la même tête, la même gueule, les mêmes tics, les mêmes cheveux. Nous sommes les mêmes. Sauf qu’ils parlent portugais comme moi je parle français. Ils font le taboulé, l’houmous et la purée d’aubergine de la même manière. Ils ont les mêmes traditions et les mêmes coutumes, sauf qu’ils sont Brésiliens comme moi je suis… Franco-libano-canadien ou Libano-canado-français ou Canado-libano-français ou Franco-canado-libanais ou Libano-franco-canadien ou encore Canado-franco-libanais… Ça ferait une jolie comptine à chanter aux enfants pour les endormir.
 
Oui. On finit par s’endormir soi-même.
 
C’est peut-être de cette somnolence que j’ai voulu m’arracher un jour quand je me suis rendu compte que cette question serait, pour moi, à jamais, un non-advenu. Nous en avons tous, des « non-advenus ». De ces choses qui ne nous arriveront pas : célébrité, richesse, enfant ou passion amoureuse. Pour ma part, l’identité liée à un seul espace national est un non-advenu. Je ne peux pas répondre à une question qui porte sur ce concept. Je ne peux pas dire « Je suis ceci qui a tel drapeau » puisque répondre ainsi serait nier deux autres parties de moi tout aussi vivantes que la première. Répondre serait me disséquer, me fracturer. Dès lors, prenant conscience de cela, il me fut facile de transformer la question et au lieu de me demander « d’où viens-tu? », il a suffit que je me demande « où es-tu bien? ». Toutes les difficultés disparaissaient : je suis bien là où il fait chaud, où les fruits sont cueillis à l’arbre et où une certaine forme de tradition méditerranéenne a réussi à survivre.
C’est en répondant à cette question, en me donnant cette réponse, en sentant au fond de moi s’agiter la vie qui passe et le temps qui nous est compté que j’ai décidé de quitter le Québec. Ça s’est fait sans crier gare. Sur un coup de tête. Cela m’aura pris vingt-trois ans. Il faut du temps pour faire court.
 



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