Relations août 2008

Fragilités

Robert Jasmin

Une épreuve révélatrice

L’auteur, conférencier, écrivain et président de l’association altermondialiste ATTAC-Québec, a publié Le temps d’Alexandre (Papyrus, 2007, dernière édition)

Tout semble solide. Des diplômes qui ouvrent toutes les portes. La force de l’âge. Un amour stable. Un enfant respirant toutes les promesses de la vie devant soi. Une maison ancestrale nichée dans une nature plus grande que nature. La vie dans toute sa puissance. Puis, en guise de supplément de bonheur garanti, un deuxième enfant, Alexandre. Mais avec celui-ci, l’apparition d’un brin de fragilité. Fragile, c’est le mot employé par les médecins pour qualifier l’état de cet enfant après quelques infections successives.

Vint, pour paraphraser Éluard, le jour en trop. Le jour où le tragique frappa dans le plus grand des fracas. Après des examens approfondis effectués par des spécialistes, le verdict est sans appel : « Votre enfant ne vivra pas ! » Un défaut génétique l’empêchait de fabriquer les anticorps dont il avait besoin pour affronter la vie. Un syndrome rare qui faisait entrer Alexandre dans des statistiques lugubres : la quasi-totalité des enfants atteints de ce syndrome ne dépassaient guère l’âge de trois ans. Demain pouvait être le dernier jour et tous les lendemains seraient porteurs du message annoncé.

Une fragilité révélatrice

Le passé, le présent et le futur trouvent leur adéquation dans les trois seules certitudes de la vie. Je n’en avais jusqu’alors retenu que deux : la première, je suis né; la seconde, je vis. Tout, dans notre société, avait été mis en œuvre pour me faire occulter la troisième, je mourrai. Voilà qu’un enfant à peine entré dans le temps déchirait le voile pour me faire voir que j’étais, moi aussi, condamné à mourir un jour. Sa fragilité me révélait la mienne. Mais, ce faisant, il me ramenait à la vie, par la sienne. Il me rappelait que la vie n’a de valeur que par sa finitude et qu’entre la date connue de notre naissance et celle, inconnue, de notre mort, il y a notre moment de vie – à remplir de sens.

Jour après jour, Alexandre avançait vers l’horizon fatidique des trois ans. Mais comme l’horizon, l’échéance reculait au fur et à mesure qu’il s’en approchait. D’alertes en angoisses, les années passèrent. À travers de multiples hospitalisations, Alexandre apprit très vite à lire et à aimer lire plus que la moyenne des enfants. Il voulut aussi suivre les traces de sa sœur et demanda à apprendre le violon. Bach et Mozart devinrent des compagnons de jeu. En somme, il vivait sa vie comme il faut vivre toute vie : dans la plénitude du temps alloué. 

Un enfant sans promesse de futur m’apprenait que la mort n’est victorieuse que le dernier jour, pour autant que nous fassions de chaque jour précédent une lutte sans merci pour la vie dans toute son intensité. Cette lutte pour une vie intense signifie le rejet de la passivité, de la médiocrité, du fatalisme, de la résignation, des idées confortables et immuables, de l’obscurantisme et du contentement béat de ce qui est. La vie intense, c’est savoir tous les jours regarder la mort en face et lui être infidèle en lui disant : « J’ai un projet! » C’est savoir se projeter hors de soi, pour soi et pour les autres. Toute réalisation de soi est une création et toute création nie la mort.

Le matin de son dernier jour, à treize ans et six mois, Alexandre se questionnait sur les conditions requises pour faire des études de médecine. Il avait gagné. La mort n’est pas venue chercher un être déjà mort mais un enfant bien vivant. Fragile, mais habité par une force contre laquelle la mort ne pouvait rien. Une force transmise aux autres vivants pour la suite du monde, au-delà de son temps.

Nous ne pouvions rien contre la fragilité d’Alexandre comme nous ne pouvons rien contre notre propre fragilité, toute relative fut-elle. La vie est fragile dans son essence même. Le nier serait se bercer d’illusions. Il nous faut en prendre acte et trouver les moyens d’accroître la force qui nous permet de nous réaliser malgré cette fragilité. Alexandre possédait certes une force intérieure mais elle n’aurait jamais suffi à lui faire surmonter les épreuves physiques et morales de sa condition. L’amour et l’affection de ses proches l’ont aidé mais le cercle de la solidarité effective était beaucoup plus grand.

Des faisceaux de solidarité

Nul n’est une île, faut-il le rappeler. Alexandre est né dans un pays où des gens avaient eu à cœur de construire un réseau de solidarité bien ancré dans des institutions et des mesures propres à recevoir des gens plus fragiles que les autres. Il devenait bénéficiaire des luttes sociales et politiques de celles et ceux qui étaient nés avant lui. La compassion seule n’aurait pas été suffisante, il fallait qu’elle se manifeste dans une réalité et avec des moyens susceptibles de lui procurer le maximum de soins possibles. Les membres du personnel médical et enseignant ont pu jouer le rôle déterminant qui fut le leur parce que des ressources avaient été mises à leur disposition par la collectivité dans son ensemble. 

Un souvenir m’est revenu en mémoire le jour où Alexandre a franchi les portes de la salle d’opération pour y subir une intervention délicate : je revoyais ces ouvriers syndiqués qui distribuaient des tracts à la sortie des cours lorsque j’étais étudiant, des tracts qui expliquaient pourquoi une assurance-hospitalisation était nécessaire et faisable. Quinze ans plus tard, cette assurance comme celle qui couvrait les soins de santé était chose acquise depuis longtemps et c’est à ces pionniers des luttes sociales que nous le devions. La force collective était venue soutenir la force individuelle d’un enfant malade.

À l’instar des personnes, toutes les collectivités sont fragiles. Les ruines nous rappellent des civilisations disparues et donc la fragilité de celles-ci. Les idées civilisatrices elles-mêmes sont fragiles et si on ne veille pas à les transmettre et à les consolider, elles peuvent prendre le chemin de l’oubli en une seule génération. On sait par expérience récente que les mesures de solidarité sociale ont été attaquées par des êtres cupides dont l’idéologie est basée sur la loi de la jungle et du sauve-qui-peut et du sauve-qui-paie. On sait aussi que cette loi du plus fort est fondée sur l’idée que l’être humain est puissant, qu’il peut se tirer d’affaires par sa seule puissance et que la société n’est forte que par la multiplication des individus puissants. 

Imaginons un paquebot attaché à un quai par des milliers de ficelles isolées les unes des autres : à la moindre secousse d’une mer un tant soit peu agitée, il rompt ses amarres. Imaginons le même paquebot attaché au quai par deux ou trois câbles faits des mêmes ficelles mais tressées pour ne faire qu’un cordage : il tient bon en toutes circonstances. La force d’une société est ainsi faite : elle trouve sa source dans la réunion des forces individuelles solidement reliées en faisceaux de solidarité.

L’illusion de la puissance

L’idéologie dominante actuelle est tout autre. Elle porte aux nues ceux qui réussissent à tirer leur épingle du jeu, la réussite financière étant le seul critère admissible dans son évaluation des personnes. C’est l’apologie des ficelles isolées. Au lieu de prôner la force, elle propose la puissance et elle tente, par une panoplie d’artifices, de cacher la fragilité des êtres. Mais il s’agit-là d’un déni de réalité. Voyons ces traders milliardaires qui cachent leur névrose derrière leurs manipulations et gesticulations boursières. Voyons ces soldats casqués, surarmés et protégés par la plus haute technologie qui tremblent comme des petits enfants derrière leurs lunettes et leur armure dernier cri et qui pleurent en espérant revoir leur mère. Nous ne sommes pas en présence de la puissance mais de l’illusion d’une puissance.

C’est sur cette illusion que se construisent les empires au moyen de mensonges, de tromperies, de manipulations et d’une corruption généralisée. Et c’est parce que leur puissance est illusion que, tôt ou tard, leur fragilité apparaît et qu’ils déclinent et s’effondrent. L’actualité nous en sert le plus bel exemple.

Vouloir fuir ou nier la fragilité, c’est vouloir fuir ou nier la réalité. Toute vie est fragile et la beauté naît de l’exercice d’une force qui s’exprime à travers et malgré la fragilité. En écrivant ces mots, une image me vient en tête : celle de la grande cantatrice Kathleen Ferrier qui, à l’âge de 40 ans, au faîte de sa gloire, s’apprête à exécuter sur scène Le chant de la terre, venant tout juste d’apprendre qu’elle était atteinte d’un cancer et sachant que c’était là sa dernière prestation. La beauté à l’état pur. Comme le remarqua Alexandre après l’écoute de l’Ouverture tragique de Brahms : « Même le tragique peut être beau. »

Fragilités

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