Relations Décembre 2012

Le rire: banal ou vital?

Christian Vanasse

Une arme de dérision massive

L’auteur est membre des Zapartistes et conseiller municipal de Saint-Jude

Et si le rire était une arme plus puissante qu’on ne le pense face aux abus, aux mensonges et à l’hypocrisie des puissants?

Je pratique le métier d’humoriste au sein du collectif Les Zapartistes, dont la matière préférée est la politique et les cibles privilégiées, les personnages qui ont du pouvoir – et tout particulièrement ceux qui en abusent –, qu’ils proviennent de la sphère politique, économique, sociale, militaire ou religieuse. Je gagne ma vie sur scène, à me payer la gueule de ceux qui nous gouvernent.
 
Nous faisons rire en personnifiant des politiciens, en nous moquant de leur langue de bois, en exposant fausses vérités et vrais mensonges pour déclencher l’hilarité par l’absurdité. J’adore mon métier mais parfois… je souhaiterais entendre rire le public ailleurs.
 
Le rêve
Des fois, je fais un rêve. Une crise majeure agite la société, le peuple est aux abois. Dans les rues, la police matraque à tout vent et la tension est à son paroxysme. Le président du pays annonce qu’il va s’adresser à la nation. La foule se presse sur la grande place, devant le Parlement. Les journalistes se massent autour des caméras et à travers les micros, tout le monde retient son souffle. Le président s’avance sous les flashs. Un silence de plomb s’installe. L’homme en complet-cravate se présente au micro, prend son ton le plus grave et lance la première phrase de son appel historique. Petits rires dans la foule. Le chef poursuit, assurant au peuple qu’il a bien compris la situation. Nouveaux rires, plus nombreux. Il marque une pause avant d’affirmer qu’il aura le courage de mettre en œuvre les gestes nécessaires et surtout de faire les sacrifices qui s’imposent. Cette fois, les rires éclatent et bondissent dans tous les sens. L’hilarité est générale.
 
Le président jette un regard interrogateur vers ses conseillers qui haussent les épaules de surprise. Il tente de continuer son brillant discours sur les solutions qu’il compte mettre de l’avant, l’austérité proposée, la prospérité annoncée, les marchés rassurés… mais c’est peine perdue, la foule riant aux larmes est devenue comme une mer agitée. Tous se tordent de rire. Plus personne n’écoute ce que le chef dit.
 
L’homme reste un moment stupéfait et lorsqu’il constate que même les journalistes sont écroulés de rire, que les caméramans sont trop crampés pour continuer de filmer, il redescend de l’estrade. Autour de lui, ses conseillers courent dans tous les sens avec leur téléphone en main, ne sachant qui appeler à leur secours. Certains agitent des documents, d’autres tentent d’élaborer une stratégie de gestion de crise en pleurnichant pendant que quelques-uns se mettent doucement à pouffer de rire eux aussi.
 
La confusion s’installe et lorsque finalement les flics, à leur tour, se promènent en riant bras dessus, bras dessous avec la foule en liesse, un hélicoptère se pose sur le toit du Parlement pour évacuer le président.
 
Dans mon rêve, il y a aussi parfois des présidents de grandes banques qui, lors de l’annonce annuelle de leurs habituels profits records en pleine crise économique, voient les petits actionnaires et le grand public commencer à rire d’eux. À les pointer du doigt en hurlant : « Ouah, les cons! Ce qu’ils sont drôles! » Je les vois rester incrédules un moment puis ranger frénétiquement leurs papiers en se dirigeant vers les coulisses. Ha! ha! ha!
 
Je fais ce rêve avec des magnats de la finance qui viennent nous émerveiller avec la magie de la création de la richesse, des dirigeants d’entreprises qui nous vendent un fabuleux projet brun tout en jurant la main sur le cœur qu’il est vert, des promoteurs, des lobbyistes, des vendeux, des mafieux, des peddlers et autres arnaqueurs et bonimenteurs qui n’ont qu’une envie : plonger les deux mains dans la jarre à biscuits.
 
Le pouvoir du rire
L’humour est peut être l’arme la plus puissante et méconnue que nous ayons à notre disposition, l’arme de dérision massive que possède le peuple, souvent à son insu, qui pourrait être utilisée contre ses maîtres – ou ceux qui ambitionnent de le devenir – avec une efficacité déconcertante.
 
On pourra bien organiser des soirées d’information, faire de la mobilisation, manifester, protester, tenir des élections, des commissions d’enquête, produire des rapports et tabletter des recommandations… Mais ce qui prend des années et l’investissement massif d’énergies et de ressources pourrait être produit par une seule bonne soirée de franche rigolade qui, en quelques instants seulement, libérerait assez d’énergie pour soulever tout un peuple et renverser un système en douceur.
 
Il me revient en tête des souvenirs de la chute de CeauÅYescu,en Roumanie. Les images de ce discours ultime du dictateur sur la terrasse de son palais présidentiel. Sur la grande place, son peuple avait été rassemblé par le Parti communiste pour mettre en scène une manifestation d’appui à son régime, quatre jours après le massacre de Timisoara. CeauÅYescu se présente, entouré de sa femme, de sa garde rapprochée et de ses officiers et il commence un vibrant discours patriotique.
 
Quelques minutes plus tard, des huées et des sifflets se font entendre. Tout à coup, c’est la contagion. De plus en plus de gens se mettent eux aussi à siffler, à huer. Le son s’intensifie jusqu’à enterrer complètement les mots du président qui s’arrête et regarde la foule, perplexe et sans voix. Ses officiers s’agitent, ne sachant trop que faire. La radio d’État fait jouer des chants patriotiques pour couvrir le rugissement du peuple vociférant maintenant quolibets et insultes à la face de son tortionnaire qui, en un instant, vient de perdre tout son pouvoir.
 
Je revois son visage crispé. Son incompréhension totale. Sa main levée, inutile. Sa bouche devenue molle est grande ouverte et aucun mot n’en sort. Il se retourne et disparaît. L’événement retransmis en direct eut l’effet d’un électrochoc à travers tout le pays.
 
Quelques heures plus tard, l’armée fraternisait avec la foule en liesse et les Roumains mettaient fin à vingt-quatre ans de dictature. Les moqueries du peuple, lancées à la face de son bourreau, avaient donné de la force aux faibles et enlevé du pouvoir aux forts. L’idole était tombée de son piédestal, le Dieu ramené au niveau des mortels, le symbole du pouvoir suprême rendu inopérant.
 
Bien sûr, la révolution roumaine fut aussi sanglante, causant plus de mille morts et des milliers de blessés, mais des carnages bien pires furent évités par ce courage subit et nouveau que venaient de se donner les insurgés et la rapidité avec laquelle le changement de paradigme s’est opéré. Un peu comme dans ce conte pour enfants dans lequel une gamine s’écrie au passage de l’empereur portant ses « nouveaux habits » : « mais… le roi est nu! » Et la foule d’approuver à son tour et de souverainement se moquer de lui. Aussitôt, le souverain voit son pouvoir disparaître en même temps que sa superbe et il se retire, tout penaud dans son château.
 
Je ne prétends pas que le rire est la solution ultime pour renverser les régimes totalitaires et régler les injustices. Mais je crois que se moquer des puissants et de ceux qui abusent de leur pouvoir fait partie du combat.
 
***
 
Je travaille avec Les Zapartistes depuis plus de dix ans. Avant cela, j’ai de la difficulté à me souvenir de ce que je faisais dans la vie mais je sais que j’étais « en criss ». J’éprouvais une grande colère contre l’injustice, les inégalités, le racisme, le sexisme et un « système » que je ne savais pas trop nommer. C’était une colère sans but. J’étais un « rebel without a cause ».
 
Mais la découverte des Yvon Deschamps, Sol, Clémence, des Cyniques, Coluche, Desproges, Guignols de l’info, Tim Leary, Georges Carlin, Stephen Colbert ou Jon Stewart m’a fait comprendre que j’avais deux choix : la brique ou la blague. Bien que l’un n’empêche pas l’autre, en certaines circonstances, la blague peut être à ce point efficace que l’on n’a même plus besoin de la brique. Surtout si on a pris un bon recul et que la blague a visé juste.
 
Je rêve donc du jour où, lors d’une grande assemblée d’actionnaires, lors d’une importante réunion politique, d’une annonce faite au peuple par un de nos brillants décideurs avisés et pragmatiques… Lorsque nous serons conviés à un autre de ces médiocres spectacles d’une élite privilégiée, mis en scène par des spin doctors grassement payés… Lors d’une autre de ces cérémonies au cours de laquelle on tentera de nous vendre la boulechite du moment, le public choisira de rire. Mais rire… rire!
 
Un grand éclat. Retentissant comme un cri de guerre.
 
Et je suis surtout extrêmement curieux de voir ce qui va se passer dans les heures suivantes.

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