Relations mai 2008

Rolande Pinard

Une affaire de société

Ce qu’il advient du syndicalisme nous concerne tous, car ses avancées et ses reculs ont de profonds impacts sur toute société qui cherche à concrétiser un idéal de justice sociale. C’est pourquoi les syndicats doivent politiser davantage leur action économique.

L’auteure, sociologue, a publié La révolution du travail – De l’artisan au manager, Montréal, Liber, 2008 (2e édition)

Depuis une trentaine d’années, le monde de la production de biens et de services est bouleversé par la restructuration de l’économie capitaliste. Des entreprises fusionnent, ferment, licencient, déménagent, sous-traitent, se transnationalisent. Le phénomène de la désindustrialisation s’est accentué dans les sociétés dites développées, ce qui a fait disparaître des centaines de milliers d’emplois syndiqués. Ce qu’il advient du syndicalisme, dans ces conditions, ne concerne pas que les syndicats et les employeurs. Nous sommes tous touchés par son affaiblissement actuel, qui se manifeste de différentes façons. C’est ce dernier point que je veux développer, en l’examinant sous l’angle du sort réservé aux dimensions économique et politique inhérentes au syndicalisme.

Entre assujettissement et émancipation

Le mouvement ouvrier s’est construit dans des luttes économiques et politiques, en même temps que le capitalisme industriel s’imposait comme le mode dominant de production en Grande-Bretagne, au tournant du XIXe siècle. Les luttes économiques pour contrer la baisse continue des salaires provoquée par la mécanisation étaient d’emblée politiques, puisque les coalitions ouvrières étaient interdites au nom de la liberté individuelle de contrat et de commerce. Ces luttes visaient aussi à obtenir de nouveaux droits collectifs comme le droit d’association et la liberté de la presse. Le syndicalisme, né avec le capitalisme industriel, prend ainsi acte du fait que les salariés sont dépendants du système économique pour leur survie et, dans le même mouvement, il en constitue la critique.

Au XXe siècle, le syndicalisme connaîtra des transformations importantes sous l’effet de changements dans le mode de production. Les métiers de la révolution industrielle tomberont à leur tour en désuétude et une nouvelle forme de syndicalisme, regroupant les travailleurs sans métier de la production de masse, prendra le relais. Aux États-Unis, la syndicalisation par entreprise et par établissement remplacera l’association par métier au milieu des années 1930; le Canada et le Québec adopteront le même modèle dix ans plus tard. Désormais, tous les travailleurs à la production au sein d’un établissement, y compris les travailleurs de métier, devront faire partie d’un seul et même syndicat. Auparavant, il pouvait y avoir autant de syndicats que de métiers nécessaires à la production.

Le droit d’association et son exercice sont étroitement réglementés depuis qu’ils sont associés à l’entreprise. Le droit du travail encadre la fonction économique des syndicats et leurs rapports avec les employeurs. L’action économique des syndicats implique de collaborer avec les employeurs. Cela s’appelle la négociation collective (qui a aussi une fonction normative que je n’aborderai pas ici). En Amérique du Nord, il s’agit d’une affaire privée entre employeur et syndicat concernés. La négociation par entreprise, imposée par notre système de relations du travail, reproduit les inégalités liées au système économique puisque ses résultats dépendent de la position économique de chaque employeur, déterminant les gains possibles des salariés. Sur le plan économique, le syndicalisme est assujetti à la logique du système de production.

Par contre, les syndicats décident eux-mêmes de leurs structures démocratiques et de leur action sociale et politique. En Amérique du Nord, cette action est surtout associée aux regroupements régionaux de syndicats locaux (comme les conseils régionaux de la FTQ et les conseils centraux de la CSN). C’est le lieu privilégié d’actions en solidarité avec d’autres syndicats et groupes de la société, pour des causes plus larges que celle des conditions de travail et d’emploi des syndiqués. La conquête de droits de type universaliste (comme l’assurance-maladie) se fait par ce type d’action et de lutte, élargi à l’ensemble de la société. Le succès des autres formes d’action politique (politique partisane, lobbying) dépend en bonne partie de la vigueur des solidarités ainsi développées.

Les syndicats ont historiquement contribué à atténuer les inégalités sociales en sortant de l’entreprise et de la négociation privée avec les employeurs. Les luttes sociales et politiques hors de l’entreprise ont ainsi permis d’obtenir des droits protecteurs des salariés (droit du travail, régime public de retraite, par exemple). Soulignons que ces droits présentent deux versants, l’un qui reflète les intérêts des salariés et l’autre, ceux des employeurs. Au Québec, où le versant « salariés » de l’exercice du droit d’association a été assez bien assuré, le taux de syndicalisation a été maintenu au cours des trente dernières années, contrairement à la plupart des pays industrialisés. Cependant, ce droit est de plus en plus difficile à exercer par des catégories croissantes de salariés qui n’ont pas un lien clair et stable avec une entreprise. En même temps, le syndicalisme fait face à des changements qui affectent la capacité économique de négocier ainsi que la force sociale et politique capable d’orienter ces changements.

L’érosion de la capacité économique de négocier

L’action des syndicats suit les hauts et les bas du système économique : elle perd de la force en période de récession et en regagne avec le retour de la prospérité. Depuis les années 1980, le syndicalisme subit en outre les contrecoups de la restructuration du capitalisme mondial, avec ses réorganisations d’entreprises à tous les niveaux. Encore une fois, des changements dans la réalité économique viennent remettre en cause la forme dominante de syndicalisme.

La négociation collective a été marquée, au cours des dernières décennies, par la perte du rapport de force des syndicats dans l’entreprise. Cela a commencé à se manifester dès la seconde moitié des années 1970 et s’est aggravé avec la crise économique du début des années 1980. Les entreprises ont alors exigé des syndicats locaux (habituellement sous la menace de fermetures ou de licenciements massifs) qu’ils participent aux réorganisations du travail visant à rationaliser la production et l’emploi. La plupart ont accepté, espérant ainsi limiter les dégâts. Mais cette collaboration se fait à sens unique car les entreprises se réorganisent, de leur côté, de façon à neutraliser l’efficacité du syndicalisme. On en trouve une illustration dans la vague d’externalisation des activités de production jugées non cruciales par la grande entreprise vers des sous-traitants. La grande entreprise est ici favorisée, car elle se déleste ainsi d’une partie de ses salariés jouissant de salaires et de conditions de travail supérieurs à ceux des sous-traitants – le plus souvent des PME où les salariés ont un moindre rapport de force économique pour négocier. Comme les sous-traitants doivent assumer les coûts et les aléas de la production imposés par la grande entreprise, cela se solde souvent par la dégradation des salaires et des conditions d’emploi des salariés. Dans le processus, seuls les coûts sont réellement externalisés, puisque la grande entreprise cliente dirige de fait le fonctionnement de ses sous-traitants : elle décide des carnets de commandes, de l’organisation du travail et des procédés de production par le biais de l’assurance-qualité (normes ISO 9000). C’est elle qui, souvent, impose les règles des relations de travail locales. Pourtant, lorsque les employés du sous-traitant sont syndiqués, c’est avec celui-ci que le syndicat doit négocier. La négociation collective par entreprise devient un leurre lorsque les frontières inter-entreprises sont ainsi brouillées. Cette érosion de la force économique des syndicats se répercute sur leur action politique.

L’érosion de l’action politique des syndicats

Depuis quelques années, sous la pression de la globalisation économique et de l’entrée de la gigantesque Chine dans le giron capitaliste, les demandes patronales se multiplient pour réduire de manière importante les salaires, directs et indirects, de leurs employés. Cela crée un mouvement à la baisse qui tend à se généraliser, au point qu’il apparaît maintenant illégitime pour des syndiqués de défendre et de maintenir les conditions négociées au fil des ans. Les dirigeants syndicaux exigent alors des gouvernements qu’ils interviennent pour sauver des entreprises et empêcher la perte d’emplois. La négociation de concessions syndicales n’est donc pas une affaire privée; elle a et aura des répercussions décisives sur notre capacité collective de combattre l’exploitation économique et d’élargir les droits liés au travail. D’autant plus que le type d’intervention gouvernementale exigé n’est pas, le plus souvent, d’assurer des droits aux salariés par rapport à l’emploi, par exemple en imposant des règles à suivre et des pénalités financières aux entreprises qui ferment ou licencient. On a vu récemment, dans le secteur forestier, que cette approche dite pragmatique (sous-entendu non utopique), qui consiste à venir en aide aux entreprises, trouve un écho plus favorable auprès des gouvernements que celle qui consiste à exiger le rétablissement des droits des salariés (comme le droit à l’assurance-chômage).

Ce type de lutte syndicale pour l’emploi – axé sur les entreprises plutôt que sur les droits des salariés – est devenu prioritaire depuis les années 1980. La mission historique des syndicats s’en trouve gravement amputée. Par exemple, la création de fonds de travailleurs pour sauver et créer des emplois a eu pour conséquence de réduire l’importance relative de la fonction d’éducation et de formation politique des membres et des militants syndicaux, auxquels on cherchera désormais à inculquer des principes économiques de fonctionnement des entreprises et du capital. On développe la dimension économique du syndicalisme, dépendante des entreprises, au détriment de sa dimension politique, autonome et critique. Les regroupements régionaux de syndicats, historiquement axés sur l’action politique et les solidarités élargies, sont maintenant de plus en plus appelés à s’occuper de questions économiques, liées à l’emploi, marquées par la concurrence entre entreprises et entre régions.

Le corollaire de ce rapprochement avec les entreprises est le partenariat – à tous les niveaux de la société – qui réunit des experts syndicaux, patronaux et gouvernementaux, laissant à l’écart l’ensemble des salariés et des citoyens directement concernés. Or, le partenariat n’est pas une forme d’action politique émancipatrice, car celle-ci implique que tous soient égaux et poursuivent des finalités communes. La fausse égalité propre au partenariat est manifeste dans l’objectif soi-disant commun de l’emploi. Les employés défendent l’emploi parce qu’ils en dépendent pour vivre; les syndicats cherchent à l’augmenter et à le sécuriser. Les entreprises dépendent aussi de l’emploi et c’est précisément pour cette raison que les transformations qu’elles y ont apportées depuis une trentaine d’années vont dans le sens de sa réduction, de sa précarisation et de sa délocalisation. Lorsque les partenaires sont inégaux, le plus fort emporte la mise, révélant le caractère utopique, d’un point de vue syndical, du pragmatisme lié au partenariat.

Politiser l’action économique

Une transformation importante du syndicalisme est nécessaire, car celui-ci a été conçu en fonction des travailleurs des grandes entreprises de la production de masse. Aujourd’hui, les femmes représentent presque la moitié de la population active; près de 80 % des activités économiques sont liées au secteur des services; et les personnes issues de l’immigration sont la principale source d’augmentation de la population active ces dernières années. Or, ces catégories croissantes de main-d’œuvre ont été les moins en mesure d’exercer leur droit d’association sous la forme actuelle du syndicalisme.

Depuis le mouvement de désindustrialisation des années 1980, des efforts importants ont été faits pour syndiquer des employés dans les services privés. Cela a fait sortir au grand jour la désuétude des codes du travail nord-américains, pensés surtout en fonction des grandes entreprises industrielles. Des syndicats redécouvrent alors les vertus de la politisation de leur action – par le développement de solidarités élargies – pour réussir des campagnes de syndicalisation d’employés qui n’ont pas le profil du « salarié au sens du code ». Ces luttes ont à la fois pour but d’amender des lois du travail inadaptées et d’obtenir des conditions de travail décentes pour ces salariés. On en trouve plusieurs exemples aux États-Unis, où les lois du travail sont particulièrement défavorables aux salariés. Au Québec, il se peut que le maintien du taux de syndicalisation empêche de voir l’importance de ranimer la dimension politique du syndicalisme. Mais nous sommes bel et bien intégrés à l’économie capitaliste globalisée, fondée encore et toujours sur des pratiques d’exploitation économique et de négation des droits. Dans le contexte d’une concurrence globalisée entre salariés, les luttes à caractère économique présentent à nouveau une dimension sociale et politique semblable à celle qui a caractérisé la mobilisation des premiers ouvriers des fabriques, alors que les luttes pour la survie économique et pour les droits liés à la citoyenneté se confondaient. L’avenir du syndicalisme concerne décidément tous les citoyens, de toutes les sociétés.

Le syndicalisme dans la tourmente

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