Relations août 2009

Technoscience: la boà®te de Pandore

Jean-François Filion

Un tournant de civilisation

L’auteur est professeur au Département de sociologie de l’UQAM

La confusion entretenue entre science et technoscience contribue à livrer la société au seul impératif de l’efficacité et du profit.

Malgré l’emprise croissante de la technoscience sur l’ensemble des activités humaines, la distinction entre celle-ci et la science proprement dite ne semble pas encore clairement prise en compte par les différents acteurs de la vie sociale. Par exemple, le traitement médiatique des inventions technoscientifiques se confond avec celui des découvertes scientifiques. Grosso modo, tout est considéré comme de la science, alors que la technoscience est un type de connaissance aux visées radicalement différentes.

Science et technoscience

La science vise la découverte des lois universelles de la nature. Un tel objectif exige une autonomie du champ de la connaissance scientifique dégageant celui-ci de toute considération utilitaire, économique ou encore d’efficacité. L’histoire des sciences nous enseigne que cette autonomie s’est développée quand des sociétés ont adhéré aux idéaux de la raison universelle. C’est ainsi que dans la foulée des révolutions modernes, des institutions sociales vouées à la connaissance ont été érigées, notamment avec des systèmes éducatif et universitaire protégés et soutenus par des États démocratiques. Certes, l’histoire nous montre que l’idéal de la connaissance rationnelle et autonome demeure un projet plutôt qu’une réalité achevée. En effet, l’autonomie du chercheur ne va jamais de soi. Elle requiert des conditions matérielles et des garanties juridiques qui permettent de s’adonner à des expériences et à des échafaudages théoriques, en dépit du fait que les découvertes puissent parfois bouleverser des croyances et des préjugés socialement partagés. Parler de l’autonomie de la science présuppose que celle-ci ne soit pas considérée comme fusionnée à la technique, ni assujettie à des impératifs pratiques. Bien sûr, la science a toujours un rapport direct à la technique, spécifiquement à travers ses instruments de mesure. Mais, celle-ci y est subordonnée à la théorie. C’est là l’un des aspects essentiels qui est supprimé dans les technosciences.

Chez ces dernières, en effet, ce qui prime est le principe utilitariste : est-ce que ça marche? Est-ce que ça peut être source de profit? La visée de connaissance devient la résolution de problèmes particuliers d’ordre technique. Dès lors, les technosciences consistent à construire des savoirs appliqués dont la prétention est de mesurer et de prédire les effets d’opérations humaines « contrôlées » dans un environnement naturel ou social perçu lui-même dans une optique technique. Elles évacuent comme non pertinentes les dimensions symboliques, culturelles et sociales tant de l’objet manipulé que du monde qui l’environne. L’idéal de connaissance désintéressée est alors délaissé pour celui d’efficacité, de maîtrise, d’amélioration ou de création de procédés de toute sorte suivant des buts particuliers.

En général, le chercheur technoscientifique est redevable à son pourvoyeur – entreprise ou gouvernement – qui exigera des rendements sur l’investissement dans la recherche. Les technosciences ne forment donc pas des activités autonomes; elles sont sous l’emprise directe d’intérêts politiques ou économiques qui s’arrogent, au nom de la propriété des fonds investis, le droit de juger de la pertinence ou non d’une connaissance. L’activité technoscientifique n’est supportée que lorsqu’elle produit des dividendes – qu’ils soient électoraux, militaires ou commerciaux. L’importance cruciale de la question des brevets témoigne de cette situation tout à fait étrangère à l’esprit scientifique.

L’enjeu civilisationnel

L’avènement massif des technosciences, depuis le milieu du XXe siècle, doit susciter une réflexion critique dont la portée concerne rien de moins que l’avenir des sociétés. En effet, la crise écologique actuelle et le malaise causé par une augmentation de la technologie dans les sphères de la vie humaine constituent d’excellentes raisons pour amorcer une telle critique afin d’entrevoir une limitation et une orientation de l’activité technoscientifique. Mais le développement d’une telle perspective éthico-politique est voué à traverser un parcours semé d’embûches. D’emblée, le fait que la technoscience ait usurpé à la science moderne sa légitimité sociale rend difficile toute perspective de restriction à son égard. Ceux qui profitent de la confusion conceptuelle considèrent les critiques comme des atteintes à la raison et à la liberté, mues par un désir obscurantiste. C’est à l’encontre de cet argument bien ancré qu’il faut réitérer la distinction entre connaissance désintéressée et procédés de toute sorte suivant des buts particuliers – ce que les Grecs distinguaient par theôria et technè.

Ensuite, il faut avoir à l’esprit que, tout comme l’activité économique capitaliste, l’activité technoscientifique considère les normes culturelles et politiques comme autant d’obstacles à la « liberté » d’innover. Sa rationalité est affranchie de toute norme. Or, c’est le génie de l’idéologie capitaliste d’occulter le lot de contraintes liberticides qui accompagnent ses impératifs d’innovation, d’adaptation et de performance évacuant toute question de sens et de rapport au monde. Ce nihilisme insidieux réalise une forme de darwinisme social qui promeut la survie des plus forts. Il y arrive en contraignant, d’une part, les « scientifiques » à innover pour s’adapter au marché des fonds de recherche et, d’autre part, en incitant l’ensemble des citoyens à surconsommer les produits des hautes technologies. Ainsi, les effets anxiogènes de la perte de sens propre aux sociétés contemporaines tendent à être soulagés par les promesses de régler les problèmes sociaux et écologiques ainsi que de combattre les maladies, voire le « problème » de la mort.

Somme toute, la critique de la démesure technoscientifique fait face à l’optimisme aveugle de qui est convaincu que l’être humain saura toujours trouver une solution technoscientifique aux effets délétères que pourrait produire une nouvelle innovation. La candeur des promoteurs des technosciences se remarque dans leur manière de minimiser les risques et de surestimer la mainmise des comités d’éthique – qui font d’ailleurs souvent face au fait accompli d’une dernière invention réalisée à coups de millions de dollars.

La prise en compte de l’enjeu civilisationnel des technosciences consiste alors à entrevoir un rapport serein à leur égard, en évitant les extrêmes d’une nostalgie primitiviste ou ceux d’une technophilie fanatique. Elle implique également d’élaborer une éthique écologiste capable d’éviter politiquement la création d’un avenir « frankensteinien ». Cela peut se faire en réitérant l’importance, pour toute société, de conserver une connaissance réellement scientifique de la nature ainsi qu’une sagesse pratique orientant prudemment l’activité humaine au service du bien-être de la cité.

Technoscience: la boà®te de Pandore

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