Relations Hiver 2021-2022 / Culture
Un progrès réactionnaire

LE MYTHE DE L’HUMAIN AUGMENTÉ. UNE CRITIQUE POLITIQUE ET ÉCOLOGIQUE DU TRANSHUMANISME
Nicolas Le Dévédec
Montréal, Écosociété, 2021, 154 p.
L’auteur, professeur de sociologie à HEC Montréal, est spécialiste du transhumanisme. Il a publié précédemment La société de l’amélioration. La perfectibilité humaine, des Lumières au transhumanisme (Liber, 2015) – sa thèse doctorale. Le présent ouvrage en est en quelque sorte la continuité. Ce qui l’occupe ici n’est plus de déconstruire la généalogie du transhumanisme, comme il l’avait fait en remontant aux philosophes des Lumières, mais de montrer qu’il est une vaste entreprise de mystification du réel, appuyée par de puissantes sociétés transnationales et une variété de penseurs provenant des divers champs du savoir universitaire. C’est ce qu’indique d’ailleurs le titre du livre, le mot mythe étant à prendre dans le sens particulier que Roland Barthes lui donnait, à savoir comme composante essentielle de l’idéologie dominante, servant à intérioriser celle-ci dans la conscience des gens, de telle sorte qu’elle leur apparaisse « naturelle ».
L’intérêt particulier de l’ouvrage réside dans sa démonstration convaincante – quoique parfois répétitive et incantatoire, ce qui peut devenir lassant – du caractère réactionnaire du progrès annoncé. Loin de représenter, comme il le prétend, une révolution civilisationnelle reposant sur les nouvelles technologies (informatique, génétique, biomédicale, robotique, etc.) porteuses de promesses de puissance, d’émancipation et d’autonomie individuelles, le transhumanisme vise plutôt à consolider le système économique actuel de même qu’à accroître l’emprise déshumanisante et aliénante de l’idéologie néolibérale sur la société.
L’auteur articule son argumentation critique avec, entre autres, les réflexions élaborées par Walter Lippmann dans les années 1940-1950, sur la nécessité de rééduquer la population américaine pour l’adapter aux nouvelles exigences de la production capitaliste, ou encore avec celles de Michel Foucault sur le biopouvoir, et celles, plus récentes, de Cornelius Castoriadis sur l’imaginaire de la maîtrise. Ce faisant, il montre bien l’étroit arrimage du transhumanisme avec les tendances fortes et préoccupantes du capitalisme étudiées par ces auteurs. Cela s’incarne notamment dans une conception terriblement réductionniste et appauvrissante de l’être humain ravalé à l’état de machine, à réparer et à améliorer ; dans l’appropriation intrusive et biopolitique des corps, qui passe par leur quantification, leur optimisation pharmaceutique ou par l’implant de micro-puces ; ou encore dans ce que Danièle Linhart appelle la « surhumanisation managériale » et l’intensification du travail.
Le dernier chapitre aborde de front l’enjeu majeur de la crise écologique. La conception de l’être humain et les rapports au monde qui sous-tendent l’idéologie transhumaniste – le productivisme et le capitalisme, avec la croissance infinie qu’il suppose –, contribuent à nous enfoncer dans la crise écologique, non seulement en en fermant les issues, mais en intensifiant ce qui la provoque. Cette idéologie le fait notamment en passant sous silence les causes sociales et politiques autant que culturelles de cette crise, ne se préoccupant que de l’individu seul, décontextualisé, déterritorialisé, désincarné. Elle le fait aussi en faisant l’éloge d’une manière de vivre, d’être et de faire qui accroît notre séparation d’avec le vivant, une déconnexion qui est à la source du problème.
Pour nous permettre de toute urgence de changer de cap, Le Dévédec plaide – trop sommairement – pour ce qu’il appelle une écologie politique de la vie et du vivant, qui consiste en une réappropriation collective de notre capacité politique de décider de notre destin. Mais cette repolitisation doit se faire sans perdre de vue la condition terrestre de l’être humain, la fragilité, la finitude et les limites inhérentes à la vie ainsi que les liens étroits et indissociables qui nous unissent à la nature. Cette dimension collective de l’agir aurait mérité d’être plus développée. Peut-être le fera-t-il dans un livre subséquent ? On l’espère. Pour qui voudrait d’ores et déjà creuser ce thème connexe essentiel, un livre incontournable : celui de Miguel Benasayag et Bastien Cany, Le Retour de l’exil. Repenser le bien commun (Le Pommier, 2021).



