Relations mars 2004

Le pouvoir dans l'église

Marie Rancourt

Un ordre professionnel des enseignants : projet inutile

L’auteure est enseignante et conseillère à la vie professionnelle à la Fédération des syndicats d’enseignement (FSE)

Pourquoi vouloir changer un système dont on salue la performance?

L’Office des professions du Québec (OPQ), après un exercice de consultation, d’analyse et de réflexion, a fait paraître en jan­vier 2003 un avis dans lequel il ne recommandait pas la création d’un ordre professionnel des enseignants. Le gouvernement entend néanmoins ins­taurer un tel ordre professionnel, soi-disant pour valoriser la profession et en redonner le contrôle aux en­seignants. Cette volonté – inscrite dans le programme du Parti libéral – de­vrait, aux dires du ministre Pierre Reid, prendre la forme d’un projet de loi qui serait déposé, pour consultation, à la fin de l’hiver 2004. Mais le milieu enseignant s’oppose à la création d’un ordre professionnel. Une pétition en ce sens, signée par près de 40 000 enseignants de la Fédération des syndicats de l’enseignement (FSE-CSQ), a d’ailleurs été déposée, le 10 décembre 2003, à l’Assemblée na­tio­nale. Un sondage CROP, en novembre 2002, avait aussi démontré le rejet de cette idée par le personnel enseignant.

Les enseignants s’opposent à la créa­tion d’un ordre professionnel parce qu’ils considèrent que leur profession est déjà réglementée et en­cadrée par le régime pédagogique, la Loi sur l’instruction publique et les conventions collectives négociées. Ainsi, l’intérêt du public est suffisamment protégé – constatation partagée par l’OPQ dans son avis. Ce dernier a d’un même souffle reconnu le caractère professionnel du métier d’enseignant et mentionne que « dans l’exécution de leur tâche, les enseignants font l’objet de balises beaucoup plus élaborées que bon nombre de professionnels régis par le Code des professions ».

Les syndicats enseignants ne sont pas dupes de l’argument du ministre de l’Éducation qui affirme vouloir libérer les enseignants de la tutelle du Mi­nistère. Nous croyons plutôt que ce dernier, tout en se délestant de certaines responsabilités – comme le perfectionnement, la formation initiale et la titularisation – aurait la mainmise sur l’ordre professionnel. L’expérience de l’Ontario, où le gouvernement Harris a imposé un programme de « re­certification » tous les cinq ans (décrié par l’ordre lui-même pour son caractère trop rigide), montre bien que c’est l’État qui dicte les mandats aux di­rigeants de l’ordre. Comment le mi­nistre peut-il prétendre accorder plus d’autonomie aux enseignants et leur donner davantage voix au chapitre, s’il leur impose contre leur gré un mode d’organisation qu’ils refusent?

On prétend à tort qu’un ordre professionnel assurerait une meilleure qua­lification au personnel enseignant. Or, les enseignants québécois sont parmi les plus scolarisés d’Amérique du Nord, en plus d’être très qualifiés sur le plan des approches didactiques et des stratégies d’enseignement. Le personnel enseignant démontre un fort sentiment de responsabilité à parfaire sa formation. En 1997 et 1998, une étude du Comité d’orientation de la formation du personnel enseignant (COFPE) constatait que 89 % du personnel enseignant avait participé à des activités de perfectionnement enca­drées et que 90 % estimait qu’il lui serait utile de le faire dans les deux prochaines années. Un document du MEQ, daté de juin 2003 et portant sur La formation du personnel enseignant et l’implantation de la réforme, note « l’ampleur du mouvement et la multiplicité des activités passées actuelles et futures ». Pourquoi alors vouloir changer un système dont on salue la performance?

Un sondage Léger Marketing réalisé en septembre 2002 révélait que le taux de satisfaction des Québécoises et des Québécois à l’égard du système d’éducation dépassait les deux tiers, soit 68 %. Étrangement, c’est en Ontario et en Colombie-Britannique que ce taux de satisfaction est le plus bas, là où on a instauré un ordre professionnel. Ces chiffres ont d’ailleurs été confirmés par la reprise de ce sondage, au mo­ment de la rentrée scolaire 2003.

Le syndicalisme professionnel pratiqué chez nous se fonde sur une large participation des membres dans les établissements, au niveau des syndicats locaux et au niveau national. Il est la voix des enseignants tant pour les questions de relations de travail que pour les questions professionnelles. La consultation est la règle : on nous reproche même parfois d’en abuser. Nous sommes convaincus qu’un ordre professionnel serait loin d’avoir le même caractère démocratique et qu’il aurait des conséquences négatives sur le rôle positif que le syndicalisme en­seignant joue au Québec depuis des décennies. 

Le pouvoir dans l'église

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